26/11/2015

Lionel Baier par delà La vanité

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À propos de La Vanité, variation douce-acide intéressante sur un thème hyper-délicat, d'un réalisateur dont on peut attendre encore plus...

Qu’est-ce qui cloche, à mes yeux, dans La Vanité de Lionel Baier, qui m’a touché mais également agacé, comme souvent le cinéma suisse romand quand il se pique d’humour ou de drôlerie, sur un ton qui ne m’a jamais convaincu ni chez Alain Tanner ni chez Michel Soutter non plus, peut-être par manque de naturel et fausse gouaille pataude ?

Il y a pourtant, chez Baier, un sens du comique indéniable, supérieur à celui de Tanner et Soutter, et qui éclate ici et là dans La Vanité au fil de scènes irrésistibles,rappelant un peu le Prick up your ears de Stephen Frears, comme lorsque le vieux candidat à la mort, allongé sur le lit, demande au jeune prostitué russe de lui monter dessus et... de l’étouffer, avant que le jeune homme ne tombe de là-haut dans une chute grotesque à souhait, rompant avec le pathétique de la situation.

2120814932.jpgLionel Baier est, à mes yeux, le plus authentiquement auteur des réalisateurs de sa génération, comme l’est un Xavier Dolan au Canada, mais en moins intense et en moins pur. Baier est peut-être plus cultivé et plus connaisseur, en matière de cinéma, que Xavier Dolan, mais celui-ci est un vrai médium, capable d’incarner et de représenter la souffrance par le truchment de situations dramatiques beaucoup plus fortes que celles des films de Baier, qui n’a ni l’intensité émotionnelle ni l’amour fou de Xavier Dolan, plus proche à cet égard d’un Cassavetes.

Lionel Baier a probablement signé son meilleur film avec Low cost, dédié à Claude Jutra, mais l’ensemble de ses courts et long métrages, dès ses premiers documentaires, décline déjà un regard tout à fait personnel et cohérent, et fonde un espace qui doit beaucoup à la mentalité (protestante et individualiste) et au décor physique et culturel de notre pays, sans jamais donner dans la couleur locale.

Cela étant, et cette impression m’a été confirmée par son dernier long métrage « à succès », Les grandes ondes, que je n’ai guère aimé à vrai dire, il me semble que ce grand talent est encore loin de donner sa pleine mesure, et cela se confirme avec La Vanité.

Or qu’est-ce qui, dans La Vanité, film plein de qualités au demeurant, me semble une fois encore inaccompli.

Ce qu’il faut reconnaître en premier lieu,c’est le grand intérêt du traitement, non convenu, d’un thème très délicat, déjà modulé de façon plus conventionnelle, sérieuse mais un peu lisse voire, édulcorée, par Fernand Melgar dans son documentaire intitulé Exit; comme aussi, beaucoup moins connu mais très intéressant, par un court métrage portant le même titre d’Exit, d’un réalisateur alémanique du nom de Benjamin Kempf, dont le point de vue tragi-comique préfigurait à certains égards celui du film de Baier.

402721093.jpgLe film en question, d’une durée de 10 minutes, date de 2002 et met en scène trois personnages : la vieille Erika (Stephanie Glaser), son compagnon Ruedi (Waloo Lüönd) et l’envoyée de l’association Exit, Frau Schmid (Alice Brünggen) munie de la fameuse potion.

Confrontée à un cancer en phase terminale, Erika a décidé d’en finir au vu des souffrances annoncées, et, forte de son ascendant évident sur Ruedi, a convaincu celui-ci, plus jeune qu’elle d’une quinzaine d’années et visiblement en bonne santé, de partager son sort.

Or,après que chacun s’est habillé « comme il faut » pour accueillir la dame d’Exit, qui les soumet à un dernier interrogatoire formel, et après qu’ils ont écouté ensemble une dernière fois leur morceau de musique préféré (Love Letters…), sur lequel Erika esquisse un pas de danse gracieux, voici, moment terrible, que, devant les deux verres de potion létale, Ruedi se rebiffe, proteste, dit qu’il a encore de la vie devant soi (la dame d’Exit acquiesce gravement), ce qui met Erika en colère, qui avale alors sa potion et va se coucher seule en boudant, dans l’autre pièce, sur le lit conjugal. Après quoi, cédant à la culpabilité, Ruedi boit à son tour la potion et rejoint Erika, à la fois triomphante et non moins sincérement émue, amoureuse pour une dernière fois.

On ne saurait, en moins de mots et d’images , en dire plus sur une situation tragique nuancée d’une pointe d’humour noir.

Quant au film de Lionel Baier, il joue également sur l’humour avec trois protagonistes se croisant de manière« improbable », comme on dit, dans un haut-lieu des années 60 préfigurant la société hyperfestive, au Motel de Vert-Bois, sur les hauts de Lausanne, où la piscine en bordure de forêt, la drague et le twist, notre belle jeunesse enfin s’épanouirent sur fond de trente glorieuses…

Un demi-siècle plus tard, l’architecte David Miller (Patrick Lapp, qui crève l’écran, comme on dit, de sa présence physique), se pointe en ces lieux décatis, voire glauques, où il a rendez-vous avec Esperanza (Carmen Maura, qu’on ne présente plus, n’est-ce pas) qui représente l’agence de voyages Ad Patres - j’invente.

Or, comme le fils de David s’est défilé, le témoin de la cérémonie sera le locataire du studio d’à côté, un jeune Russe du nom tchékhovien de Treplev (IvanGeorgiev), qui fait commerce de ses charmes pour arrondir ses fins de mois comme le personnage de Garçon stupide,et se met à pleurer contre toute attente, quand il comprend le projet de David, puis à rappeler celui-ci « du côté de la vie »...

Tout cela pourrait être formidable, et certaines séquences le sont presque, de même qu’une série de plans remarquables, picturaux et lyriques à la fois, relançant la vision nocturne de Lausanne retravaillée par Baier, et l’on sourit de voir danser soudain un sachet en plastique flottant en l’air… rappelant évidemment le même plan d’American Beauty.

Mais quoi ? Pourquoi ce film si intéressant me laisse-t-il malgré tout sur ma faim ?

À cause des dialogues (co-signés ici par Lionel Baier et Julien Bouissoux, qui me semble avoir une bien meilleure « oreille » dans ses propres livres, soit dit en passant) par trop « écrits », souvent « téléphonés » ou sonnant faux (à mon goût, je précise), ou d’un scénario parfois confus ou embrouillé, comme dans les autres films de Baier ?

Même si comparaison n’est pas raison, notamment entre un long métrage et un court de dix petites minutes, Benjamin Kempf a signé une merveille avec son Exit dont toutes les composantes (narrative, esthétique, critique, image et dialogue, profondeur psychologique, interprétation, etc.) se fondent en unité, comme une nouvelle de Tchékhov sur fond d’intérieur petit-bourgeois plus-Suisse-tu-meurs, alors que Lionel Baier, brassant beaucoup plus large il est vrai, n’aboutit pas vraiment, finalement, à cette fusion.

Mais ne suis-je pas trop sévère ? Que non pas: j’ai juste envie d’être exigeant avec le présumé « wonder boy » du cinéma romand, à proportion d’un talent dont j’ai l’outrecuidance amicale d’attendre plus…

18/11/2015

Jean Prod'hom l'orpailleur

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Jean Prod’hom, l’auteur de Marges, sera l’hôte ce jeudi soir du Café littéraire de Vevey, dès 19h.

Jean Prod’hom est un promeneur solitaire attaché à notre terre et à ses gens, un rêveur éveillé, un grappilleur d’émotions, un poète aux musiques douces et parfois graves, un roseau pensant (sur l’époque) et un chêne pensif (sur nos fins dernières).

Un an après la parution (chez Autrepart) de Tessons, recueil d’éclats sauvés d’un paradis pas tout à fait perdu, ses Marges confirment l’évidence que « l’inouï est à notre porte ».

Prodhom_image.jpgJean Prod’hom n’a rien du lettreux né coiffé promis à briller sur la scène littéraire, selon l’expression débile des temps qui courent. Il est plutôt, à la base, du type pas vraiment sûr de lui qui n’arrivait pas, enfant ou adolescent, à satisfaire le besoin d’originalité (sic) de ses enseignants. C’est par lui-même, aussi bien, qu’il a renoncé à la prétendue originalité (resic) pour se trouver lui-même, peut-être « à l’occasion d’une rêverie », et trouver sa voie et sa voix, telle qu’unique, mais toujours hésitante et parfois contrainte, elle s’exprime au fil de ces Marges.

Et le moyen d’y parvenir plus précisément : « Il convient peut-être de rester modeste en la circonstance et de se contenter, plume à la main, de ce qui est là jour après jour, là, sous nos yeux, le ciel d’opale, le chant du coq ou ce rayon de bibliothèque sur lequel des livres aux habits d’Arlequin, blottis les uns contre les autres, se triennent compagnie jour et nuit pour dessiner l’arc-en-ciel de la mémoire des hommes, avec la conviction que l’inouï est à notre porte ».

12249729_10208064505557284_4411587617244389901_n.jpgLes textes consignés dans ces Marges, choisis par l’éditeur Claude Pahud qui revendique une sélection subjective – et fort bien équilibrée me semble-t-il dans l’alternance des tons et des couleurs, entre poids du monde et chant du monde -, sont le plus souvent brefs, n’excédant jamais trois pages, mais se donnant comme une suite d’évocations ou d’esquisses narratives - comme autant de variations sur les thèmes de la nature (comme Roud et Jaccottet, Chessex ou Chappaz, Jean Prod’hom participe bel et bien ce que qu’on peut direl’âme romande, sans forcer sur le spiritualisme éthéré, dans le sillage de la 5e Promenade du Rousseau rêveur) prolongée sous les arbres ou le long des ruisseaux, mais aussi sur l’éducation, les occurrences sociales, l’apprentissage du métier de vivre, l’amitié, son entourage, la vie enfin comme elle va ou ne va pas.

Avant lui, Charles-Albert Cingria s’émerveillait devant « cela simplement qui est », et ce peut être un événement apparemment infime comme celui de ramasser un éclat de porcelaine : « Sandra trouve un tesson, les rochers des Mémises montrent leurs dent d’or, la Savoie est comme une île ». Ou ce peut-être le ballet étrange, lui aussi banal au possible mais vu comme jamais, d’une petite fille s’attachant à nouer ses lacets.

Ou encore, sur le bord de mer volcanique de Pouzzoles, dans cette Italie nirradiée et pourrie qu’a décrite Guido Ceronetti et qui continue de nous être si chère :« On descend jusqu’au port de Pozzuoli avec devant nous un bout du cap Misène, impossible d’aller jusqu’à Procida et d’en revenir avant le soir, on se rabat sur le front de mer qui ressemble à celui de Mani sulla città, mosaïque de sacs-poubelles, baignades interdites, horizon glauque, odeurs douteuses, plages jonchées de restes de la cuisine du monde, maisons abandonnées, immense catastrophe à laquelle les habitants de Campanie sembent se faire »…

Souvenirs d’une enfance lausannoise de sauvageon du côté des hauts du Valentin, flâneries dans l’arrière-pays vaudois dont les noms s’égrènent comme une litanie parfois exotique (ainsi que le relève le Tourangeau François Bon), vacillements (« je tremble de rien, je tremble de tout ») et riches heures (Boules à neige, À l’ombre du tilleul) constituent un kaléidoscope enrichi par le contrepoint d’images photographiques aux cadrages et aux teintes, ou aux tons, filtrant elles aussi certaine rêverie douce.

12234920_10208064508157349_1399030083654803655_n.jpgMiracle d'actuelle époque: ce trésor de sensibilité a été tiré d’un blog (lesmarges.net) par l’éditeur Claude Pahud, enfin éclairé par une fraternelle postface de François Bon, d’une seule coulée de quatre pages de notations difficiles à isoler, mais on cite: « il y a de la tragédie et il y a des soleils, il y a partout l’attention aux autres et l’écart où l’on est toujours avec les autres, on ne serait pas soi-même (ou soi-même en permanente construction ) sinon / il y a surtout ce renversement des jours dans la langue : comment la langue pourrait se construire, sinon ou autrement – c’est la vieille tâche de la littérature, ce qui la rend indivisible, ce n’est pas la question du poème ou du roman, de l’essai ou du joirnal, c’est simplement ce lancer des mots dans le monde qui permet de les éprouver à eux-mêmes / et tout cela encore exacerbé de nous venir de ce si beau pays où montagnes, lacs et bois sont toujours un paysage avant l’horizon, où certaine stabilité donne poids et aux hommes et aux mots », etc.

Jean Prod’hom, Marges. Antipodes, 164p. Introduction de Claude Pahud. Postface de François Bon.

Jean Prod’hom au Café littéraire. Vevey, Quai Perdonnet,ce 19 novembre,dès 19h.

08/11/2015

Trois perles romandes

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En marge des têtes de gondoles de rentrée, trois livres parus en Suisse romande (entre autres évidemment) me semblent mériter une attention particulière. Les deux premières notes ont paru ce matin dans les colonnes du Matin Dimanche, sur une page consacrée à neuf perles "injustement oubliées" de la rentrée littéraire, avec les contributions de François Busnel, Delphine de Candolle, Pascal Vandenberghe et JLK.

 

Grappilleur d’émotions

images-1.jpegJean Prod’hom est un promeneur solitaire attaché à notre terre et à ses gens, un rêveur éveillé, un grappilleur d’émotions, un poète aux musiques douces et parfois graves, un roseau pensant (sur l’époque) et un chêne pensif (sur nos fins dernières).  Un an après la parution (chez Autrepart) de Tessons, recueil d’éclats sauvés d’un paradis pas tout à fait perdu, ces Marges confirment l’évidence que « l’inouï est à notre porte ». Souvenirs d’une enfance lausannoise de sauvageon, flâneries dans l’arrière-pays vaudois ou au diable vert napolitain, vacillements (« je tremble de rien, je tremble de tout ») et riches heures (Boules à neige, À l’ombre du tilleul) constituent un kaléidoscope enrichi par le contrepoint d’images photographiques.

Miracle actuel: ce trésor de sensibilité a été tiré d’un blog (lesmarges.net) par l’éditeur Claude Pahud, enfin éclairé par une fraternelle postface de François Bon.

Jean Prod’hom, Marges. Antipodes, 164p.

 

litterature-rentree-romande-males-auteurs1.jpgTragédie grecque

L’actualité dramatique des crises européennes et des migrations trouve, dans Le Mur grec de Nicolas Verdan, une projection romanesque exacerbée, sur fond de roman noir économico-politique très bien documenté et très prenant.

Le protagoniste en est un flic sexagénaire, Agent Evangelos, dont les tribulations existentielles recoupent celles de son pays en déglingue. Chargé d’une mission dont il découvrira finalement les tenants crapuleux, liés à la corruption ambiante, Agent Evangelos vit à la fois une rédemption personnelle par la venue au monde, en cette nuit de décembre 2010, du premier enfant de sa fille.

Dix ans après Le rendez-vous de Thessalonique, son premier livre, Nicolas Verdan retrouve sa source grecque (sa seconde patrie par sa mère) avec un roman âpre et bien construit, tissé de constats amers et de questions non résolues.  Nourri par les reportages sur le terrain de Verdan le journaliste, Le Mur grec illustre le talent accompli d’un vrai romancier qui prend le lecteur « par la gueule »…

Nicolas Verdan, Le Mur grec. Bernard Campiche éditeur, 252p.

 

9782882503923-38f96.jpgLe paquebot de Pajak

Ecrivain et artiste d’un talent et d’une originalité reconnus bien au-delà de nos frontières (son dernier ouvrage a été consacré par le Prix Médicis étranger 2014), Frédéric Pajak poursuit sa démarche de chroniqueur-illustrateur hors norme dans le quatrième volume de son formidable Manifeste incertain, entremêlant journal « perso » et découverte de tel ou tel grand personnage.

En l’occurrence, une ouverture assez fracassante sur la malbouffe précède l’embarquement de l’auteur, aux Canaries, sur le paquebot titanesque Magnifica, à destination de l’Argentine. Pour meubler l’ennui mortel signifié par la formule « la croisière s’amuse », Pajak lit crânement L’Essai sur l’inégalité des races humaines de Gobineau, en lequel il découvre un auteur bien plus passionnant qu’on ne le croit, déjà célébré par Nicolas Bouvier. Au demeurant, le récit de Pajak déborde de vie et de détails par le verbe (de plus en plus élégant dans sa simplicité ) et le trait d’encre, jusqu’à l’irrésistible évocation de la pension libertaire dans laquelle, ado, il a appris à désobéir aux éducateurs foutraques…

 

Frédéric Pajak. Manifeste incertain IV. Noir sur Blanc, 221p.