10/08/2014

Mondo dolce, mondo cane...

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Trois purs « films de festivals » avec le brésilien Ventos de agosto, l’aperçu de la Corée du nord dans Songs from the North, et le terrifiant Sicario...

Il est certains films- nombreux à Locarno – qui n’accéderont peut-être jamais aux salles de grande audience, mais qui n’obtiendront pas moins de reconnaissance, dans les multiples festivals, pour leurs qualités artistiques, leur éthique élevée ou leur intérêt documentaire. C’est le cas de trois films d’inégale valeur cinématographique, découverts hier, à commencer par Ventos de agosto, première réalisation du Brésilien Gabriel Mascaro, évoquant la condition des paysans-pêcheurs pauvres du Nordeste confrontés aux forces élémentaires de la mer et du vent. 

De cette nature tropicale à la fois sensuelle et violente, magnifiquement évoquée, le reportage-montage de la jeune Coréenne Soon-mi Yoo,  Songs from the North, nous transporte dans l’univers surréaliste de la Corée du Nord en greffant, à ses propres images captées sur place, de multiples documents d’archives historiques et autres extraits, suavement colorés, de méga-concerts choraux et autres chorégraphies célébrant également, flots de larmes et gloussements à l’appui, l’immortelle bonté du Père de la nation. Où l’on voit que, dans le sillage de la rhétorique nazie ou stalinienne, le mélange de sentimentalité kitsch et d’emphase fanatique caractérise plus que jamais la propagande tolitaire.

 Quant au Sicario de Gianfranco Rosi (président du jury de la compétitioninternationale), déjà présenté au festival Visions du réel il y a quelques années, c’est au cœur des ténèbres criminelles des narco-trafiquants latinos qu’il nous plonge par le truchement du témoignage d’un tueur cagoulé, au fil d’un monologue insoutenable…


Zapping 2014

Gabriel Mascaro. Ventos de agosto. Brésil, 2014. Compétition internationale.

Une profonde étrangeté se dégage de ce film au scénario des plus élémentaires et au dialogue plus elliptique encore, qui dit en revanche beaucoup par le truchement des sens, à commencer par les bruits alternés du monde : chuintement de la pirogue sur l’eau de la mangrove et hard-rock de la radio de la jeune femme se rafraîchissant le corps au coca-cola… Ladite beauté, qui s’envoie volontiers son ami pêcheur dans son char rempli de noix de coco, s’ennuie en ce bled perdu où elle assiste sa très vieille aïeule, tandis que son amant pêche en apnée, recueille un crâne à dent d’or dans le corail puis n’en finit pas de veiller la dépouille, affreusement gonflée par la mer, d’un voleur probablement tué par un garde-côte. Si l’ »action » de ce film se réduit à presque rien, Gabriel Mascaro, dans ce premier long métrage, n’en rend pas moins puissamment la condition de cette humanité du bout du monde menacée par la montée des eaux et martelée par les vents fous, où la hantise de la mort, exorcisée par des rituels syncrétistes, imprègne la fruste vie quotidienne.

 

Ma cote : *** 

Soon-mi Yoo. Songs from the North. USA/ Corée du Sud / Portugal, 2014. Compétition Cinéastes du présent.

 Après une enfance passée en Corée du Sud, la jeune réalisatrice, désormais établie aux Etats-Unis, a éprouvé le besoin de

voir cette Corée du nord successivement colonisée, voire martyrisée  par les Japonais et les Américains, avant de se trouver soumise à un régime paranoïaque que son père, pourtant favorable à l’espérance égalitaire, n’a jamais rallié. De ses voyages dûment accompagnés

par un guide, elle a ramené des images parfois étonnantes (une séquence plombée par un brouillard hivernal quasiment symbolique) ou émouvantes (les enfants qu’elle aborde) mais d’une qualité souvent défaillante. En revanche, son film revêt un grand intérêt documentaire par la reconstruction historique et cultuelle de son montage, ponctué de questions sur l’avenir de ce pays dont son père déplore qu’il soit si peu… communiste. Surtout, la réalisatrice touche à une dimension quasi mystique de la politique coréenne, où la musique et les chants, comme les films ressortissant au plus pur réalisme socialiste de la grande époque russe, se déploient en hymnes d’un kitsch grandiose. Loin d’en ricaner, Soon-mi Yoo en restitue l’indéniable beauté, comme elle témoigne de son attachement aux gens de ce pays souvent stigmatisés, avec quel mépris, par ceux-là même qui ont contribué à son malheur. 

Ma cote : **

Gianfranco Rosi. El Sicario. Room 164.France /USA, 2010. Les films des jurés.

Le sicaire  a été, durant une vingtaine d’années, l’exécuteur des basses œuvres de celui qu’il appelle El Padron,  qui fut à la fois son père et son maître, son Dieu et son Diable régnant sur une fraction du cartel de la drogue. La dramaturgie du Sicario de Gianfranco Rosi  est minimaliste,

qui s’en tient au récit du sicaire, assis avec son bloc de dessins ou se levant parfois pout mimer une scène d’exécution. Des plans extérieurs alternent avec le récit, comme en contrepoint figurant les lieux évoqués. Tout cela pourrait être monotone ou même assommant. Or nous suivons le récit minutieux du sicaire, à tout instant illustré par les dessins compulsifs du personnage, comme une espèce de roman sadien sur l’Obéissance absolue au Crime absolu symbolisé par El Padron. Le récit du sicaire par son ton, la manière, le contraste vertigineux entre la précision toute calme, parfois presque didactique de son témoignage, et les abominations qu’il rapporte, donne un relief particulier à celui-là.

 

Ma cote : ***

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