23/04/2014

L'échappée nous incombe

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Exergues

«Mon petit papa, quand on recouvrira ma tombe, émiette dessus un croûton de pain que les petitsmoineaux, ils viennent, moi je les entendrai voleter, et ça me fera une joie de ne pas être seul, en dessous. »

Dostoïevski, Les Frères Karamazov. 

«Celui qui n’a pas vu qu’il est immortel n’a pas droit à la parole. »
Ludwig Hohl, Notes.

« Si l’idée de la mort dans ce temps-là m’avait, on l’a vu, assombri l’amour, depuis longtemps déjà le souvenir de l’amour m’aidait à ne pas craindre la mort. »
Marcel Proust, Le Temps retrouvé.

À la vie à la mort

On n’y pense pas tout le temps mais elle est tout le temps là. La mort est tout le temps là quand on vit vraiment. Plus intensément on vit et plus vive est la présence de la mort. Penser tout le temps à la mort empêche de vivre, mais vivre sans y penser reviendrait àfermer les yeux et ne pas voir les couleurs de la vie que le noir de la mort fait mieux apparaître.
L’apparition de la vie va de pair avec une plus vive conscience de la mort. En venant au monde l’enfant m’a appris que je mourrais, que sa mère mourrait et que lui-même disparaîtrait après avoir, peut-être, donné la vie ?
La première révélation de la mort est de nous découvrir vivants, la première révélation de la vie est de nous découvrir mortels, et c’est de ce double constat que découle ce livre.Le livre auquel j’aspire serait l’essai d’une nouvelle alliance avec les choses de la vie, au défi de la mort.
La mort viendra, c’est chose certaine, mais nous la défierons en tâchant de mieux dire les choses de la vie avec nos mots jetés comme un filet sur les eaux claires aux fonds d’ombres mouvantes, ou ce serait une bouteille à la mer, ou ce serait une lettre aux vivants et à nos morts. 

À L’ENFANT QUI VIENT
Pour Declan, Nata, Lucie et les autres...
Je ne sais pas qui tu es, toi qui viens là, ni toi non plus n’es pas censé le savoir.
Ce que je sais que tu ne sais pas, c’est que tu es porteur de joie. Tu ne sais pas ce que tu donnes, que nous recevons. Après quoi nous te donnerons ce que nous savons, que tu recevras ou non.
Du point de vue de l’ange on pourrait dire que tu sais déjà tout, sans avoir rien appris. C’est une vision très simple que celle de l’ange, toute claire comme le jour où tu es venu, et qui se troubleau fil des jours, mais qu’un premier sourire, puis un rire suffisent à éclaircir.
On ne s’y attendait pas: on avait oublié, ou bien on ne se doutait même pas de ce que c’est qu’un enfant qui éclate de rire pour la première fois; plus banal tu meurs mais ils en pleurent sur le moment, à vrai dire l’enfant qui rit pour la première fois recrée le monde à lui seul: c’est l’initial étonnement et tout revit alors — tout est béni de l’ici-présent.
Tu vas nous apprendre beaucoup, l’enfant, sans t’en douter. Ta joie a été notre joie dès ton premier sourire, et mourir sera plus facile de te savoir en vie.
Du point de vue de l’ange, on pourrait dire que nous ne savons rien, sauf un peu de chemin. C’est l’ange en nous qui a tracé, un peu partout, ces chemins.
Ensuite il t’incombera de choisir entre savoir et ne pas savoir, rester dans le vague ou donner à chaque chose ton souffle et son nom, leur demander ce qu’elles ont à te dire et les colorier, les baguer comme des oiseaux, puis les renvoyer aux nuées.
Les mots te savent un peu plus qu’hier, ce premier matin du monde où tu viens, et c’est cela que nous appelons le temps, je crois, ce n’est que cela : ce qu’ils feront de toi aux heures qui viennent, ce que fera de toi le temps qui t’est imparti sous ton nom — les mots sont derrière la porte de ce premier jour et ils attendent de toi que tu les accueilles et leur apprennes à s’écrire, les mots ont confiance en toi, qui leur apprendras ta douceur.

(À La Désirade, ce 30 juin 2013) 


(Ces textes constituent les exergues, le prologue et l'envoi final de L'échappée libre, qui vient de paraître aux Editions l'Âge d'Homme. Disponible dans les librairies romandes.)


19/04/2014

Jean Ziegler l'octogénéreux

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Jean Ziegler fête, aujourd'hui, son 80e anniversaire. l'occasion de découvrir La face méconnue d'un grand intellectuel, communiste et croyant,  qui fait honneur à la Suisse. 

Qui est Jean Ziegler au fond ? Je me le suis demandé des année durant, avant de le rencontrer et de fraterniser autour de livres et de lettres que nous avons échangés, d'indignations et de passions partagées. 

 

Dans une première biographie sympathique, Jürg Wegelin, ancien élève du prof de sociologie mais pas complaisant pour autant, a retracé  les grandes lignes de la trajectoire du fils de sage famille bernoise entré en rébellion contre son père, "adopté" à Paris par Jean-Paul Sartre et devenant l'un des phares du tiers-mondisme et le critique radical de son pays "au-dessus de tout soupçon". L'engagement de l'intellectuel, le travail du député, le fracas des livres, les procès, la famille: tout y était, ou presque.   Car la question subsiste : qui est Jean Ziegler "au fond", et quel est le noyau de sa personne ? Or nous aurons parlé un jour, précisément, de ce qui représente le noyau de la vie selon lui. À savoir: Dieu.  

Parce que  Jean Ziegler croit en Dieu. Cela pourrait étonner, chez un sociologue gauchiste qu'on imagine matérialiste à tout crin, mais c'est comme ça: Jean Ziegler est croyant. Et comme je lui demandais un jour ce qu'il répondrait à un enfant l'interrogeant sur la nature de Dieu, il me répondit sans hésiter: l'amour.

 

 Avant de préciser: " L'amour qui est en chacun de nous. Dans le Galilée de Brecht, l'assistant de l'astronome lui demande devant la nouvelle carte du ciel: mais où est Dieu ? Alors Galilée de lui répondre: "En nous, ou nulle part". Du même coup, cela scelle notre destin commun. Comme disait Bernanos: "Dieu n'as pas d'autre mains que les nôtres". Dieu existe au-delà de tout, mais sur terre il agit à travers nous: c'est une conviction qui m'habite depuis longtemps et qui ne cesse de se renforcer. L'humanisation est en cours, même si nous vivons encore dans la préhistoire de l'homme où l'exploitation, la concurrence effrénée, l'écrasement du pauvre dominent. L'amour s'oppose à cette logique, constituant le moteur même du capitalisme, pour lui substituer des valeurs de complémentarité et de solidarité"

 

 Position chrétienne, à l'évidence. Mais comment expliquer que ce fils de juge bernois calviniste se soit converti au catholicisme après avoir claqué la porte de la maison ?

 

" C'est une décision qui date de mes jeunes années à Paris, explique-t-il alors.  Quand  j'ai commencé d'étudier sérieusement le marxisme. Or s'il respecte la religion pour son rôle social, Marx n'en perçoit pas la profondeur. À la même époque, j'ai trouvé des réponses plus satisfaisantes aux questions existentielles que je me posais auprès du Père jésuite Michel  Riquet, ancien résistant, déporté à Mauthausen et Dachau. Si je suis resté communiste, je garde aussi une foi profonde, quoique traversée de doutes. Mais je déteste  le Vatican et le faste indécent dans lequel se complaît sa gérontocratie. Quand je pense aux  richesses inestimables accumulées à Rome  et à tout ce qui  pourrait être fait pour soulager  la misère du monde, je me dis qu'il y a là plus que de l'hypocrisie: une vraie monstruosité  ! C'est dire que je me suis toujours senti plus proche de "l'église invisible". Comme le disait Victor Hugo: "Je déteste toutes les églises, j'aime les hommes, je crois en Dieu."

 

Et les enfants là-dedans ? "Je suis comme les Africains: je ne les nomme pas !", s'exclame d'abord le père de Dominique, né en 1970. Et pourtant: "La naissance de notre fils a été comme le premier matin du monde. Ensuite, j'ai craint qu'il ne me traite comme je l'ai fait avec  mon père, par le rejet. De fait je ne supportais pas les non-réponses de celui-ci, quand je lui désignais telle ou telle injustice et qu'il me répondait qu'on ne pouvait rien faire. Cela me révoltait. Avec mon fils, comme j'avais une totale mauvaise conscience par rapport à la double vie que je menais, entre sa mère que j'aimais toujours et ma deuxième femme  Erica, qui est pour moi la passion absolue, je l'ai emmené avec moi dans mes voyages, dès ses 11, 12 ans et lui ai fait rencontrer toute sorte de personnages, de Thomas Sankara aux leaders cubains, entre beaucoup d'autres. Sa première pièce, Ndongo revient, est directement inspirée par un voyage que nous avons fait au Togo"...

 

Père et grand-père, l'infatigable pèlerin qui a été désigné, en 2000, comme rapporteur spécial de l'ONU pour le droit à l'alimentation, a été confronté maintes fois à l'enfance malheureuse. Mais comment a-t-il vécu cette déchirure  ? Alors l'homme de coeur de conclure en homme de foi:  "Bernanos dit qu'il ne faut jamais regarder la misère du monde sans prierDurant  les missions que j'ai menées autour du monde, je me suis forcé à ne jamais penser à nos petits-enfants:  je me suis entraîné, véritablement, à l'altérité"...  

 

 

 

Biographie

 

19 avril 1934 - Naissance de Hans Ziegler à Berne. Il grandit à Thoune.

 

1956 - Déménagement à Paris. Etudes de droit et de sociologie à la Sorbonne. Fréquente Jean-Paul Sartre qui le pousse vers l'Afrique.

 

1957 - Premiers longs voyages au Proche-Orient et dans les pays du Maghreb.

 

1965 - Mariage avec Wédad Zénié.

 

1970 - Naissance de Dominique Pascal Karim.

 

1976 - Parution d'Une Suisse au-dessus de tout soupçon. Affrontement autour de sa nomination au poste de professeur, confirmée en 1977 par le Conseil d'Etat.

 

1990 - Parution de La Suisse lave plus blanc. Hans Kopp l'attaque en justice. Neuf procès suivront en 1997.

 

1997- Mariage avec Erica Deubler-Pauli.  Parution de La Suisse, l'or et les morts.

 

2000 - Rapporteur spécial de l'ONU pour le droit à l'alimentation.

 

 

 

De la vie:

 

"Chaque matin est une merveille renouvelée, avec le sentiment d'être extraordinairement privilégié, qui nous responsabilise en même temps.

 

De la mort

 

"Quant à la pensée de la mort, elle est d'abord liée pour moi au  sentiment panique de la fuite du temps. Comme disait Ramuz: "C'est parce que passe que tout est si beau". Et ce sentiment que tout passe ravive le regret de n'avoir plus le temps de guérir les blessures qu'on a causées. Aussi tout s'accélère avec l'âge. La mort est à la fois le total inconnu et peut-être la porte vers un bonheur plus grand encore"...

18/04/2014

La mort du Patriarche

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Avec« Gabo », génial auteur de Cent ans de solitude,  disparaît le dernier  monstre sacré de la littérature mondiale.

Incroyable mais cette fois vrai : Il est mort le poète. Gabriel Garcia Marquez a finalement été rattrapé ce 17 avril par la camarde en son domicile de Mexico, à l’âge de 87 ans. De son propre aveu, celui que tout le monde appelait affectueusement « Gabo », incarnant par excellence la vitalité, n’avait jamais pensé à la mort avant la soixantaine.« Jamais je n’avais eu le temps d’y réfléchir. Et voilà, bang ! Merde, on ne peut pas y échapper ».

En 1999, pourtant sa personnelle « chronique d’une mort annoncée » avait été marquée par la révélation de son cancer. Du coup, les chroniqueurs du monde entier y étaient allés de leur hommage, ensuite rangé au « frigidaire ». Farceur de « Gabo » ! Lui qui adorait les affabulations et les fausses pistes biographiques, aurait sûrement apprécié les éloges posthumes de ses congénères.

Des dithyrambes, il avait d’ailleurs l’habitude depuis longtemps. Lui qu’un Pablo Neruda, grand poète chilien « nobélisé », avait comparé à Cervantès -  trop peu reconnu de son vivant -, le fut mondialement dès la parution de Cent ans de solitude, en 1967.   À vrai dire, aucun écrivain de la deuxième moitié XXe siècle n’a connu un tel succès,à la fois populaire et littéraire, comparable à ceux de Dickens ou de Victor Hugo, avec l’éclat médiatique contemporain des stars du cinéma ou du rock. À l’instar de ceux-ci, logique du système oblige ! il lui sera arrivé d’exiger un tarif de 50.000 dollars pour une demi-heure d’interview. Enfin, l’ensemble de ses livres se vendit à plus de 50 millions d’exemplaires, traduits dans presque toutes les langues…

Certes très riche, Garcia Marquez avait beau posséder sept résidences en cinq pays et fréquenter les grands de cemonde comme des égaux : il n’en était pas moins resté fidèle à ses origines populaires et à ses engagements de gauche, défenseur de justes causes et fondateur généreux d’institutions diverses. D’où son immense popularité en Amérique latine. Souvent critiqué pour l’indéfectible amitié le liant à Fidel Castro, « Gabo » répondit à Plinio Mendoza qui lui demandait quel personnage le plus remarquable il avait connu : « Mercedes, ma femme »…  

À la célébration de ses 80 ans, en 2007, plusieurs milliers de personnes se retrouvèrent dans le Palais des Congrèsde Carthagène, en présence de la reine et du roi d’Espagne, de Bill Clinton et du Nobel de littérature mexicain Carlos Fuentes, son ami, qui prononça sonéloge.

 

Et la littérature dans tout ça ? Elle fut le noyau pur de la présence au monde de ce maître du « réalisme magique», dont les thèmes récurrents, voire obsessionnels, s’enracinent dans sa vie même. Littérairement, Gabriel Garcia Marquez fut en outre une figure centrale du « boom » de la littérature latino-américaine, avec ses pairs Julio Cortazar, Mario Vargas Llosa, Juan Carlo Onetti ou Carlos Fuentes,notamment. 

Au cœur et au sommet de l’œuvre de Garcia Marquez, Cent ans de solitude déploie la chronique d’une bourgade colombienne fictive, inspirée par la petite ville natale de l’auteur, Aracataca, rebaptisée Macondo. Dans une atmosphère immédiatement fascinante, oscillant entre réalisme (notamment historico-politique) et fantastique, la saga des Buendia revisite le passé parfois dramatique que le grand-père maternel du petit Gabriel, libre-penseuret colonel engagé jadis dans la guerre civile du côté des libéraux, contre les conservateurs, ne cessa de lui ressasser. Le même « Papalelo » raconta ainsi, au futur conteur, le « massacre des bananeraies » (plus de mille ouvriers agricoles en grèves tués par l’armée colombienne sous la pression des USA et de la compagnie américaine United Fruit), transposé dans le roman sous des aspects fantastiques.    

Paru en 1975, L’Automne du patriarche accentuait la veine baroque de l’auteur dans l’évocation lyrico-satirique d’un dictateur latino-américaine mblématique,  dont le tour expérimental diluait, à notre avis, le propos. Dix ans plus tard, en revanche, Garcia Marquez allait renouer avec une narration moins sophistiquée et plus puissante à la fois. Fort de la même intensité visionnaire, et peut-être plus prenant encore dans sa dimension émotionnelle, L’Amour autemps du choléra représente ainsi une sorte de chef-d’oeuvre « bis ».

Cela étant, l’œuvre de Garcia Marquez, conteur dans l’âme mais aussi grand reporter politiquement engagé, vaut également pour ses nombreuses nouvelles, dont celles des Funérailles de la Grande Mémé, et ses autres romans explorant le matériau historique (comme Le général dans son labyrinthe, sur les traces de Bolivar), les passions humaines  (Chronique d’une mort annoncée, immense succès de l’année 1981) ou l’univers érotique (Mémoire de mes putains tristes, datant de 2005), sans oublier les mémoires de Vivre pour la raconter.

Vivre et raconter: on ne saurait mieux, en deux verbes, enfin, caractériser Gabriel Garcia Marquez…

 

 

La saga d’une vie

Si l’œuvre de Gabriel Garcia Marquez est débordante de vie, son parcours d’homme et d’écrivain est aussi romanesque à souhait, donnant souvent lieu à des récits fantaisistes, que l’écrivain lui-même se plaisait à alimenter.   Or c’est en se tenant au plus près des faits avérés, avec l’aide de plus de trois cents témoins plus ou moins proches, que Gerald Martin, qui a consacré dix-huit ans à cette entreprise, a reconstitué la trajectoire de « Gabo ». Il en résulte une somme biographique absolument captivante, qui part des origines familiales dont les composantes (imbroglio des filiations pleines d’enfants illégitimes, mère absente, grand-père jouant le rôle de mentor, grand-mère conteuse essentielle dans son éveil littéraire) sont de première importance dans la psychologie de l’écrivain. Passionnant ensuite : le récit des débuts du jeune journaliste, vite reconnu, et de l’écrivain à la fois bohème et très productif, jetant les bases de son futur chef-d’œuvre au fil de nombreux écrits. Très engagé à tous les sens du terme, lisant énormément et voyageant beaucoup, de Rome à Paris en passant par les pays de l’Est, la Colombie retrouvée et l’Espagne puis le Mexique, Garcia Marquez est le contraire d’un littérateur en chambre. D’abord réticent à l’idée d’une biographie, il a néanmoins fait bon accueil à Gerald Martin et surtout facilité ses rencontres (avec Fidel Castro et Felipe Gonzalez, notamment), pour lui décerner finalement le titre de « biographe officiel ». À recommander chaudement, autant que les entretiens de « Gabo » avec son ami Plino Mendoza.

 

GeraldMartin. Gabriel Garcia Marquez. Une vie.Grasset, 701p.

GabrielGaria Marquez. Entretiens avec Plinio Mendoza. Une odeur de goyave. Belfond, 1982.