29/01/2014

Mémoire des eaux

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Avec Gens du lac, Janine Massard rend hommage à deux "justes" vaudois qui prêtèrent la main à la Résistance, à l'insu de tous...

 

C'est un livre humainement très attachant que Gens du lac de Janine Massard, qui nous vaut également une chronique d'un grand intérêt historique et une oeuvre littéraire originale par sa façon de transcrire le langage et la mentalité des riverains romands du Léman.  

Ce grand lac, que se partagent Romands et Français, est ici bien plus qu'un décor débonnaire de carte postale: le lieu de furtifs trafics nocturnes qui s'y poursuivirent quelques années durant pendant la Deuxième guerre mondiale, et par conséquent le  miroir d'une époque. En juillet 1941, par exemple, un certain Pierre Mendès-France le traversa nuitamment pour se réfugier sur la côte vaudoise. Puis, dès 1942-43, les passages clandestins s'y multiplièrent au bénéfice de civils, souvent juifs, à l'insu des douaniers et de la garde territoriale suisse, et dans une atmosphère de secret liée au risque latent de délation. De fait, même si les partisans déclarés du nazisme restaient minoritaires en Suisse,  les faits de résistance étaient souvent mal vus du commun, encouragé à la méfiance par les autorités.

Sur cette période délicate que nos écrivains ont peu traitée, mais qu'une importante série de films (21 documentaires par 13 cinéastes sur les témoins de ces temps de guerre) a déjà éclairée, le livre de Janine Massard apporte un témoignage intéressant en cela qu'il ne révèle pas tant les actes méconnus de deux "héros", mais le courage discret de deux pêcheurs vaudois prêtant fraternellement la main à leurs collègues savoyards.  Tels furent le père et le fils Gay, tous deux prénommés Ami, le plus jeune gratifié du surnom de Paulus en mémoire d'un fameux chansonnier parisien, dont les services d'"agents secrets" furent cités à l'honneur en 1947 par le préfet de l'Isère, chef départemental FFI.  À préciser cependant que ces faits de résistance ne sont qu'un fil de la trame narrative de Gens du lac, qui vaut surtout par l'évocation de toute une époque et notamment du côté des femmes.

Massard01.jpgUne belle évocation nocturne marque l'ouverture de Gens du lac, où l'on voit Ami père, le "patron" pêcheur, emmener son Paulus sur le lac dont la présence imposante, voire dangereuse pour qui lui manquerait de respect, dicte ses règles dans un climat souvent mystérieux. Janine Massard rend bien cette magie et, d'emblée aussi, le compagnonnage un peu fantomatique des pêcheurs des deux rives se saluant amicalemnt ou s'emmêlant les filets quand "ça tourne par dessous"...

Avant de revenir aux années de guerre, Janine Massard brosse les portraits de Paulus,  le fils unique beau comme un acteur américain mais que sa mère traitera à la dure, et de son père qui, en sa propre jeunesse a fait "le tour des pénuries", notamment domestique en France dans la famille Colgate où il rencontre sa future épouse Berthe, bonne de son état mais d'une redoutable ambition. Au fil des chapitres, on verra d'ailleurs s'accuser les traits d'un véritable personnage balzacien de despote familial.

Né en 1909, Ami fils, dit Paulus, sera marqué, dès sa jeunesse, par la figure de Jean Jaurès, et comptera parmi les premiers socialistes engagés de sa bourgade. Dans la foulée, Janine Massard se plait à railler l'effarouchement des bourgeois du cru devant ces avancées des "rouges". Quant à Ami père, pragmatique, taiseux et plus ou moins soumis à son dragon conjugal, il se tiendra à l'écart de la politique active.

La période centrale de Gens du lac reste la guerre aux années plombées par les restrictions et l'absence des hommes mobilisés, qui permet en l'occurrence à dame Berthe de tyranniser sa belle-fille Florence, jeune femme de Paulus, de manière harcelante et des plus mesquines, dans le genre "femme du peuple" se la jouant marquise...

Aux deux tiers du récit, la chronique historico-familiale se fait plus personnelle, Janine Massard "sortant du bois" pour endosser le récit des tribulations de Florence, sa tante dans la vie réelle,  et plaidant la cause des femmes réduites au silence. Le livre ne devient pas pamphlet pour autant, mais la soif de justice, et combien d'indignations légitimes, entre autres douleurs et deuils, auront marqué tous ses ouvrages, dès l'autobiographiquePetite monnaie des jours, remontant à 1985.

 

Comme une Alice Rivaz (ou l'autre grande Alice, Munro, dont elle est fervente lectrice), Janine Massard parvient à intégrer des thèmes historiques ou sociaux sans donner dans le prêche ni la démonstration, tant ses personnages sont incarnés et vibrants de sensibilité. Or il en va aussi de son subtil usage de la langue populaire, ressaisie dans ses intonations sans faire de la couleur locale, et qui excelle particulièrement en trois pages de délectable anthologie où surgit le personnage de Salade, vagabond philosophe rappelant le poète passant de Ramuz.

Ainsi de la dernière apparition de cet "homme étrange" évoquant quelque clochard céleste: "D'habitude on se disait salut, bonne route, à la prochaine, mais cette fois Salade avait eu un geste évasif en direction des nuages plutôt bas, puis avait dit: "On verra... la mort s'amuse jamais là où on l'attend"...

 

Massard06.jpgJanine Massard. Gens du lac. Editions Campiche, 191p.

22/01/2014

Le roman des Romands est Bantou

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Ce 22 janvier a été décerné, à l'Université de Neuchâtel,  le Prix du roman des Romands, qu'on pourrait dire le Goncourt des lycéens de Suisse francophone. Fondé en 2008 par Fabienne Althaus Humerose et doté de 15.000 francs, ce prix en est cette année à sa cinquième édition. Trois auteurs de chez Zoé restaient en lice: Anne Brécart, Dominique de Rivaz et Max Lobe. C'est finalement celui-ci qui remporte ce prix extrêmement bienvenu par son type de fonctionnement, impliquant la lecture et l'appréciaition de centaines de gymnasiens. Pour notre ami le Bantou, c'est  une formidable reconnaissance, autant que pour les dames de Zoé qui l'ont accueilli et magnifiquement coaché. Aux dernières nouvelles, Zoé publiera cette année le prochain roman de Max, que j'ai lu sur tapuscrit et beaucoup aimé. Sans gesticuler, avec humanité et talent, humour et gravité, Max Lobe va s'imposer comme un écrivain de premier ordre. Après une bourse de la Fondation Leenards, le prix du roman des Romands confirme largement l'accueil qu'il mérite !

 

 

Flash-back sur 39 Rue de Berne:

 

Son premier roman, d'une irrésistible vitalité, excelle dans le pleurer-rire. 39, rue de Berne marque la naissance d'un véritable écrivain.

 

Les commères de Douala en restent baba ! Les plus fameux caquets du Cameroun viennent en effet d'apprendre, par Facebook, qu'il y aurait en Suisse un jeune homme à la langue mieux pendue qu'elles toutes réunies: une espèce de griot-écrivain dont le verbe aurait la saveur d'une griotte veloutée et piquante. Le conditionnel tombe d'ailleurs puisque la nouvelle est de source "sûre-sûre", émanant de la très fiable AFP, en clair: l'Association des Filles des Pâquis, dont les bureaux se trouvent au 39, rue de Berne, en pleine Afrique genevoise. Or cette adresse est aussi le titre d'un livre écrit par ce prodige de la parlote, du nom de Max Lobe, aussi doué à l'écrit que pour la zumba ! Quel rapport y a-t-il entre un Camerounais de 26 ans bien éduqué, cinquième de sept enfants, débarqué à Lugano son bac en poche et diplômé en communication et management, actuellement en stage à la Commune de Renens, et le jeune Dipita, fils de prostituée aux Pâquis et condamné à cinq ans de prison pour le meurtre passionnel de son jeune ami William ? Le rapport s'intitule 39, rue de Berne, un vrai roman qui saisit immédiatement par sa densité humaine, la présence vibrante de ses personnages et l'aperçu de ce qui se passe en Afrique ou à côté de chez nous. De sa cellule de Champ-Dollon, Dipita raconte sa vie de garçon pas comme les autres, marqué en son enfance par les discours de son oncle Démoney. Rebelle très monté contre "papa Biya", le Président qu'il appelle "la Barbie de l'Elysée", l'oncle vitupère les magouilles du régime et le délabrement de la société, tout en recommandant à son neveu de ne pas se comporter à l'instar des hommes blancs qui pleurent comme des femmes et font de "mauvaises choses" entre eux. Or le même oncle, qui est à la fois le frère et le "papa" de Mbila, la mère de Dipita, n'a pas hésité à vendre celle-ci à des "Philanthropes-Bienfaiteurs" affiliés à un réseau international de prostitution, jusqu'à Genève où la jeune fille de 16 ans, abusivement vieillie sur son (faux) passeport, doit racheter sa liberté en payant de son corps. Dans la foulée, elle se fait engrosser par le chanteur-maquereau d'un groupe fameux, qui la pousse ensuite à conclure un mariage blanc avec un Monsieur Rappard spécialisé dans ce trafic lucratif. Pour faire bon poids, Mbila fourguera aussi de la cocaïne avec la complicité (de mauvaise grâce) du jeune Dipita. Enfin, cerise sur le gâteau, celui-ci, bravant les mises en gardes de son tonton, tombera raide amoureux d'un beau blond qui n'est autre que le fils du (faux) mari de sa mère. Glauque et compliqué tout ça ? Nullement: car Mbila, malgré ses humiliations atroces et sa colère contre son frère-papa, est aussi gaie que son fils est gay. Celui-ci garde par ailleurs respect et tendresse pour son oncle et sa tante Bilolo (la famille africaine, bien compliquée à nos yeux, reste sacrée), même si c'est chez les Filles des Pâquis, héritières d'une certaine Grisélidis, qu'il trouve refuge affectif et formation continue en toutes matières, y compris sexuelle.

 

Une langue-geste 

 

Notre grand Ramuz a fondé une langue-geste, qui travaille au corps toutes les formes de langage. Loin d'aligner les expressions locales, le romancier a forgé un style qui suggère les pensées et les émotions autant par les gestes de ses personnages que par leurs paroles. C'est exactement la démarche qu'on retrouve chez Max Lobe, qui ne sait rien de Ramuz mais a lu Ahmadou Kourouma et Henri Lopes et réussit à capter, dans son récit de conteur, des expressions souvent drôles mais plus encore significatives du doux mélange des cultures. Dans la bouche de l'oncle Démoney, le "cumul des mandats" devient "cumul des mangeoires". Dans celle de Dipita, le derrière rebondi de Mbila devient "cube magie". Et les mots de bassa ou de lingala y ajoutent leur son-couleur: le ndolo pour l'amour, le mbongo pour l'argent, notamment. Max Lobe a écrit 39,rue de Berne avec son sang et ses larmes, et sa joie de vivre, sa générosité, son élégance intérieure, sa tristesse ravalée, son incroyable sens du comique fusionnent dans un livre plein d'amour pour les gens et la vie. Le portrait (en creux) de Dipita est des plus attachants, et celui de Mbila bouleversant. La présidente de l'AFP, une digne dame Madeleine, a décerné au livre un prix spécial en matière d'observation. Et les commères de Douala se feront un plaisir de dérider les vertueuses Dames de Morges si celles-ci froncent le sourcil. Chiche que Calvin se mette à la zumba!

 

Zap001.pngMax Lobe. 39, rue de Berne. Zoé, 180p.

Cet article a paru dans le quotidien 24 Heures du 23 janvier 2013. 


02/01/2014

Zapping back

 

La cuvée 2013. Une année de lecture.

 

L'année 2013 n'aura pas été, dans l'édition française, bien marquante, à mon goût en tout cas. Surprise en revanche en ce qui concerne la littérature de Suisse romande, avec une belle série de nouveaux venus de talent. Prix littéraires de l'automne parisien: peu de chose. En revanche: un grand Nobel avec la révélation, pour beaucoup (du moins en langue française où l'art de la nouvelle est peu prisé), de la Canadienne anglaise Alice Munro. 

Chroniqueur littéraire en retraite depuis une année, je suis moins tenu qu'avant de "suivre l'actualité" même si mes amis de 24 Heures me prennent encore des papiers sur des livres ou des films. Mais je me suis gardé les Fugues de Philippe Sollers, ou Les désarçonnés de Pascal Quignard, dont je suis sûr de la qualité, pour plus tard.

En outre je ne détaillerai pas ici mes "lectures de fond", de la relecture du Voyage au bout de la nuit à celle des Frères Karamzov, des Notizen de Ludwig Hohl aux essais de Philippe Muray, des Feux de l'envie de René Girard et des pièces de Shakespeare qui y sont analysées au Dossier H consacré à Gustave Thibon mon compagnon de route de toujours, sans oublier Le Temps retrouvé et, au premier rang, la nouvelle édition critique des Oeuvres complètes de Charles-Albert Cingria...

 

Pour ne pas fatiguer un chacun en ce début d'année, je ne consacre ici que 1000 signes par ouvrage me semblant valoir la peine d'être cité. Les étoiles ne sont qu'indicatives d'une appréciation très personnelle donc faillible, mais crânement assumée. Il arrive d'ailleurs qu'on se trouve plus à l'aise dans une cabane que dans un Sheraton...

 

Parlons d'autre chose.

* Pas si mal mais peut mieux faire.

** Plutôt bien, voire plus.

*** Recommandable, même très.

**** Ce qu'on apelle LA Qualité.

***** Le Top, niveau Nobel quand c'est Alice Munro.

 

Belluz01.jpgSergio Belluz, CH, La Susse en kit. Xénia, 372p. ****

Un livre consacré à la Suisse qui soit à la fois très documenté et très très  drôle, c'est très très très rare et ce fut l'une des premières grandes surprises du tournant de l'année 2012-2013. L'auteur, secundo rital d'érudition joyeuse, combine un tableau de la Suisse admirablement prologué en une trentaine de pages, suivi d'un formidable Who's who culturel (de Godard à Ziegler), littéraire (de Bouvier à Dürrenmatt) ou caustique (de Oin-Oin à Zouc) assorti de pastiches parfois épatants. Le ton est jovial au possible, mais le fond est beaucoup plus solide et varié, surtout plus original que pas mal d'ouvrages sur le Multipack helvète, notoirement assommants ou gris, lancinants comme un jour de foehn à Bienne. Sergio Belluz a le grand mérite de replacer le génie suisse polymorphe autant que méconnu au premier rang, en privilégiant la culture, et sans craindre d'être vif et persifleur, voire parfois injuste en toute mauvaise foi souriante. Le sous-titre sur fond rouge, SUISSIDEZ-VOUS, est d'aussi mauvais goût que la couverture. Mais Dieu que ça fait du bien de voir un défaut en Suisse !

 

Ziegler03.jpgJean Ziegler. Destruction massive, Seuil, 348p. ****

On peut se rebiffer devant le rabat-joie, mais les faits sont là : Jean Ziegler, après huit ans de mission sur le terrain au titre de rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, décrit l’état du « massacre » et témoigne de ce qu’il a vu. D’Afrique en Corée ou du Guatémala en Inde, en passant par Gaza : des situations intenables. Mais aussi de formidables rencontres de femmes et d’hommes de bonne volonté. Un état général qui s’aggrave pour les plus pauvres du fait des sacro-saintes « lois du Marché ». Mais des forces qui se regroupent pour leur défense et leur survie.  Ziegler consacre en effet de nombreuses pages  aux organisations luttant contre les prédateurs, tels le mouvement international de la Via Campesina ou le Réseau des organisations paysannes et des producteurs d’Afrique de l’Ouest. Entre autres remèdes, Jean Ziegler prône l’interdiction de la spéculation boursière sur les aliments de base et la prohibition des biocarburants à partir de plantes  nourricières, ou la préservation de l’agriculture vivrière. « Les solution existent », conclut-il, « les armes pour les imposer sont disponibles. Ce qui manque surtout, c’est la volonté des Etats »…

 

Maxou33.jpgMax Lobe, 39 rue de Berne. Zoé, 186p.  ****

La première mouture de ce roman, découverte sur manuscrit, m'avait paru peu crédible dans sa partie dramatique - le meurtre passionnel d'un jeune homo -, mais l'auteur camerounais, dont L'Enfant du miracle m'avait déjà intéressé en dépit d'une édition bâclée, a complètement revu sa copie et son premier roman me semble accompli à quelques détails près, en tout cas vivant et vibrant, manifestant le double don de conteur et de dialoguiste de Max Lobe. Plus encore: le romancier impose un regard vif et grave sur la réalité, entre l'Afrique où commence le livre et les bas-quartiers de Genève où il se déploie ensuite. Au coeur du livre: le portrait inoubliable de Mbila, mère de Dipita le narrateur et femme vendue par son propre frère à un réseau de prostitution. Avec une détermination courageuse, le jeune écrivain aborde des thèmes délicats (la dictature au Cameroun, la traite des femmes, l'homosexualité) sans verser jamais dans le roman à thèse ou l'ostentation démago. D'une rare musicalité, ce livre confirme enfin un talent dont il y a sûrement beaucoup à attendre.     

 

Tallote03.gifJacques Tallote. Monsieur Chien. L'Âge d'Homme, 224p. ****

Une étrange beauté se dégage de ce roman dur et doux à la fois, qui rend admirablement la tonalité d'une certaine époque, à la toute fin du XXe siècle - plus précisément l'année du massacre de Columbine -, qu'on pourrait caractériser par la "peur errante" que ressent l'une des protagonistes. D'une plasticité saisissante, donné au présent de l'indicatif mais avec d'étonnante modulations temporelles, comme au fil d'une montage cinématographiques bousculant parfois la chronologie, ce roman de Jacques Tallope frappe immédiatement le lecteur par son climat et la singularité de ses personnages, tous aux alentours de la vingtaine, deux filles et deux garçons, quatre individualités fortes et fortement attachantes, physiquement très présents dans une décor atlantique (le roman se passe en l'île d'Oléron) rendu avec une sorte d'hyperréalisme magique rappelant les clairs-obscurs d'un Hopper - d'ailleurs cité dans la foulée. En outre  il faut souligner, au top des qualités de ce roman, son expression d'une concision cristalline, aux ellipses et aux images constamment surprenantes, mêlant pensée et poésie, parler d'aujourd'hui et formulation plus classique.

 

Quentin13.jpgQuentin Mouron, La combustion humaine. Morattel, 113p. **

Après un départ fulgurant avec Au point d'effusion des égouts, et un deuxième livre marquant une expansion du point de vue de l'empathie et de l'observation d'un milieu, sous le titre de Notre-Dame-de-la-Merci, le piaffant benjamin des lettres romandes persiste et saigne une sorte de sanglier des lettres romandes, éditeur mal léché, n'aimant qu'un de ses deux cents auteurs et jugeant amèrement le milieu qui l'entoure. La première lecture de ce troisième opus, sur manuscrit, m'avait plutôt emballé par l'insolence de son ton et sa vivacité narrative. À relecture, cependant, j'en ai mieux vu les défauts, à commencer par l'invraisemblance du protagoniste, et ensuite par la non pertinence de son impertinence. Le jeune auteur connaît mal son sujet, flattant en somme le jugement des imbéciles en la matière - tous pourris ces écrivains, tous nuls à chier ces éditeurs romands -, et finalement le livre perd de sa force par sa propension à  le trait. L'auteur se rebiffe quand on range son livre au rang d'un pamphlet, estimant que c'est un roman. Pris comme tel, l'ouvrage n'y gagne pas hélas. Pamphlet passable: mauvais roman. Bref, on attend beaucoup mieux de Quentin Mouron !   

 

Gerber01.jpgAlain Gerber. Une année sabbatique, Bernard de Fallois, 302p. ****

Décrire la musique avec des mots relève du grand art, rarement atteint. Parler de musique en spécialiste , ou l'évoquer poétiquement, est une chose. Tout autre chose est de la décrire en substance et en mouvement; tout autre chose d'en capter la source vive ou l'incarnation; tout autre chose encore de saisir, par les seuls mots, d'ou vient ce langage et comment il parle, à quoi il répond de notre tréfonds et quelles ailes il nous fait pousser, comment il fouaille notre chair et comment il nous en délivre - et c'est cela même de "tout autre" que nous vivons en lisant Une année sabbatique d'Alain Gerber, très beau roman d'une rédemption débordant largement, à vrai dire, la seule question du rapport liant la musique et les mots pour englober la relation profonde entre création et destinée, art et simulacre, rumeur d'époque et blues de l'Ange.  Il y a, chez Alain Gerber, un grand pro du roman à l'américaine, dans la filiation d'Hemingway ou plus précisément, ici, de Nelson Algren.

 

Dantzig03.jpgCharles Dantzig, À propos des chefs d'oeuvre, Grasset,   ***

Un nouveau livre assez excitant, non moins qu'exaspérant à outrance, souvent pertinent et plus encore impertinent à bon escient, mais aussi péremptoire en ses jugements par trop expéditifs, et pourtant attachant par sa subjectivité souvent lestée de bonne mauvaise foi: tel est le nouveau livre de Charles Dantzig au  titre explicite au possible.

Charles Dantzig débite à propos de Dostoïevski, dont il fait un propagandiste religieux gâchant son talent en grimpant sur une borne pour prêchi-prêcher, des propos d'un simplisme affligeant. Mais on pardonne à ce grand connaisseur de la littérature dont le bonheur d'écrire est à proportion de son bonheur de lire,  stimulant sa langue d'écrivain vif et inventif à la prose fine et diaprée, comme il en fait le constat à propos du chef-d'oeuvre: que celui-ci est essentiellement un fait nouveau, inédit, abasourdissant, de langage...

 

 Vullioud04.jpgEdmond Vullioud. Les amours étranges. L'Âge d'Homme, ****

L'année étant achevée je le dis tout tranquillement: ce livre est celui que j'ai le plus aimé de ceux que j'aie lus d'auteurs vivants en langue française, si j'excepte, pour le style,  Nuede Jean-Philippe Toussait. Comédien de talent, l'auteur est un personnage lausannois connu. Mais voici qu'il se révèle écrivain la cinquantaine passée, nouvelliste de tout premier ordre comme je n'en connais aucun en Suisse romande actuelle ni en France, à l'exception d'un Georges-Olivier Châteaureynaud.  Or c'est une fête de tous les instants que la lecture de ce recueil de douze nouvelles dont le titre, Les Amours étranges, annonce la complète singularité. Fête des mots que ce livre dont sept nouvelles au moins sont de pures merveilles: fête de sensations et de saveur, d'atmosphères très variées et d'intrigues à tout coup surprenantes; fête d'humour et de malice pince-sans-rire qui n'exclut pas le tragique ni le sordide; fête enfin d'une humaine comédie restituée dans une langue à la fois somptueuse et sensible, fruitée et vigoureuse.

 

Damien02.pngDamien Murith, La lune assassinée. L'Âge d'Homme, 109p. ****

Une belle réussite littéraire, sous le titre de La Lune assassinée,  marque l'entrée en littérature de Damien Murith. En à peine plus de cent pages, mais d'une intensité dramatique et d'une densité poétique rares, ce roman cristallise une tragédie domestique qu'on pourrait dire hors du temps et des lieux alors même que le passage des saisons y est fortement scandé, dans un arrière-pays où cohabitent paysans et ouvriers. Le plus étonnant, dans ce récit en deux parties constituées chacune d'une quarantaine de séquences narratives parfois très brèves (jusqu'à deux lignes sur une page), c'est qu'y cohabitent la plus noire dureté et quelle sensualité partagée entre de splendides évocations de la nature et des scènes à caractère sexuel à la fois explicites et sans complaisance.

Jouant sur l'ellipse poétique avec un art sans faille, Damien Murith évite les écueils du minimalisme par son usage détonant des mots et des formules, et le caractère éminemment concret de tous les éléments du récit.

 

Jaquier03.jpgAntoine Jaquier, Ils sont tous morts. L'Âge d'Homme ***

On pourrait croire, au premier regard de surface, à en survoler les vingt premières pages, que ce livre se borne à une espèce de chronique, brute de décoffrage, relative au milieu "djeune" plombé par le désoeuvrement et la dope, genre témoignage - un de plus.  Et puis, à y regarder de plus près, à tendre l'oreille aussi à la musicalité et au rythme de la phrase d'Antoine Jaquier, plus encore à capter l'émotion qui filtre entre les lignes et les séquences du "film" romanesque qui se met bel et bien en place, modulé dans le temps à la fois court et plein de péripéties, parfois dramatiques,  de deux ou trois ans (1987 à 1989) revisités des années plus tard par le narrateur parlant du ciel, c'est bel et bien dans un vrai roman que nous nous retrouvons, avec son décor (entre les villages urbanisés de l'arrière-pays lausannois et la capitale) et ses personnages. son atmosphère et sa dramaturgie que l'auteur , avec le recul des années, Antoine Jaquier est parvenu à reconstituer dans un roman lesté de gravité, dans une forme apparemment déjantée et pourtant tenue.

 

meizoz_seismes.pngJérôme Meizoz. Séismes, Zoé, 86p. ***

On est cloué dès l'incipit de ce récit autobiographique: "Quand mère s'est jetée sous le train, il a bien fallu trouver une femme de ménage".  Déjà les exergues du nouveau livre de Jérôme Meizoz ont de quoi saisir. De Zouc: "Mon village, je peux le dessiner maison par maison. Je le connais comme mon sac à main". Et de Maurice Chappaz: "L'encre est la partie imaginaire du sang". Au fil de brèves séquences, la remémoration des années d'enfance de Meizoz se déploie comme une espèce d'Amarcord valaisan dont se détache précisément un avatar de la Gradisca sous les traits d'une belle plante se pointant à la messe avec ses fourrures de crâneuse.  Jérôme Meizoz a encore vu, dans le Valais de son enfance, comment on traitait les Ritals et autres "saisonnierset j'aime la façon dont son village cerné d'industrie (il y a un immense mur de barrage au béton bouchant le ciel d'un côté) prend peu à peu sociale consistance sans peser. Une frise de personnages relance tout autrement le Portrait des Valaisans de Chappaz, les détails intimes foisonnent et résonnent, là encore comme chez Fellini, ou comme chez un Pavese, avec les filles qui rôdent au bord du Rhône et le chair des garçons qui s'éveille.

 

Kasischke02.jpgLaura Kasischke. Esprit d'hiver. Traduit de l'anglais par Aurélie Tronchet. Editions Christian Bourgois, 273p. ****

 Les romans traitant des aléas quotidiens de la famille Tout-le-monde sont trop souvent plats, voire assommants, qui ressortissent à ce que Céline appelait "la lettre à la petite cousine". Mais il en va de l'écriture romanesque comme de l'observation des pommes, qui peut s'élever au grand art pour peu qu'un Cézanne y mette du sien. Or c'est ce qu'on se dit aussi en découvrant les tableaux de la classe moyenne américaine brossés par Laura Kasischke, et plus particulièrement, ces jours, à la lecture de son dernier roman: qu'il y a là du grand art. Esprit d'hiver est à la fois le portrait en mouvement d'une femme au tournant de la cinquantaine,  le récit d'une journée de Noël désastreuse à tous égards, et l'observation clinique, comme sous une terrible loupe, des relations délicates (proches parfois de l'hystérie) entretenues par la protagoniste en question, Holly de son prénom, et sa fille  adoptive Tatiana, dite Tatty, âgée de quinze ans et d'origine russe. Le temps du roman se réduit à un seul jour mais avec de constants retours dans le passé proche ou plus lointain, au fil d'une construction d'une parfaite fluidité.

 

Pajak22.jpg Frédéric Pajak, Manifeste incertain 2. Buchet-Chastel, 221p. ****

C'est un poète comme je croyais qu'il n'y en avait plus à part quelques-uns, un critique de la vie qui va et ne va pas tel qu'il n'y en a plus tellement non plus, un lecteur du monde selon mon goût profond, avec ses goûts et ses références à lui, enfin c'est un écrivain et un artiste que Frédéric Pajak, qui filtre ce qui lui est essentiel en phrases de plus en plus belles, comme enluminées en noir et blanc par ses dessins à l'encre de Chine, ou l'inverse. Certains livres sont des départs et d'autres des arrivées. Certains livres ouvrent des fenêtres et d'autres explorent les maisons qu'il y a dans la maison. Certains livres vous engagent et d'autres vous aident à dégager. Certains livres ne font que passer et d'autres vont rester. Certains livres ne sont que des aspects de la vie et d'autres en font la somme ou en font entendre la tonne, au sens où un orage ou le silence tonnent; et c'est un peu tout ça que je ressens en arrivant au bout de ma lecture du deuxième tome du  Manifeste incertain.

 

Rahmy02.jpgPhilippe Rahmy, Béton armé. La Table ronde, 202p.  ****

 Le désir de Shangai m'a souvent effleuré, mais à l'état encore vague d'aspiration à la ville-monde, tandis qu'ici  c'est du solide: dès les premiers mots écrits par la main de verre de Philippe Rahmy je m'y suis reconnu sans y avoir jamais été: "Shangai n'est pas une ville. Ce n'est pas ce mot qui vient à l'esprit. Rien ne vient. Puis une stupeur face au bruit. Un bruit d'océan ou de machine de guerre. Un tumulte", etc. C'est un livre d'une douce violence que Béton armé, dont chaque mot de verre sonne vrai. Les anciens maoïstes occidentaux sans aveu découvriront, sous la douce main de verre, la force implacable d'un écrivain stigmatisé de naissance par son incurable maladie, qui dit le vrai de part en part alors qu'ils continuent de mentir. Béton armé est de haute poésie et tout politique à sa façon, sans une concession de larbin littéraire aux Pouvoirs.

Ces mots ainsi devraient s'inscrire au coeur de chaque jeune auteur d'aujourd'hui: "Je voudrais raconter la ville telle que la vivent ceux qui la bâtissent. Aboutir à quelque chose qui ressemble à l'idée du travail bien fait, une espèce de point fixe. Un emblème dont on pourrait dire qu'il est beau et surtout qu'il permet à d'autres de vivre mieux, comme un pont, par exemple, qui symbolise différentes qualités poussant les individus à se surpasser sans trop savoir pourquoi, peut-être par fierté ou  simplement parce qu'ils ne sont jamais plus heureux que lorsqu'ils adoptent les réflexes du singe qui défie la pesanteur en se balançant de liane en liane".

 

Courbet01.jpgDavid Bosc, La claire fontaine. Verdier,155 ****

Le grand art est parfois le plus bref, et telle est la première qualité de ce formidable petit livre: en à peine plus de 100 pages, David Bosc, quadra né à Carcassonne et Lausannois d'adoption, concentre l'essentiel d'une destinée rocambolesque et d'une oeuvre profuse qui ont déjà suscité moult gloses contradictoires. Or David Bosc fait mieux que de rivaliser avec les spécialistes: il y va de son seul verbe aigu, précis, charnel, sensible et pénétrant. Ce qui ne l'empêche pas de connaître son sujet à fond. Qu'il focalise certes sur les dernières années, du début de l'exil au bord du Léman (1874) à la mort du peintre (1877), mais avec de multiples retours: sur l'enfance à Ornans, la bohème et la gloire parisienne, la tragédie de la Commune et les "emmerdements" qui collent au cul de l'artiste révolutionnaire avec le remboursement de la colonne Vendôme renversée que l'Etat exige de lui.

 L'apport majeur de La claire fontaine est,peut-être, de situer le réalisme poétique de Courbet par rapport à Rembrandt ou Millet, notamment, en désignant ce qu'on pourrait dire son noyau secret: " Courbet plongeait son visage dans la nature, les yeux, les lèvres, le nez, les deux mains, au risque de s'égarer, peut-être, au risque surtout d'être ébloui, ravi, soulevé, délivré de lui-même, arraché à son isolement de créature et projeté, dispersé, incorporé au Grant Tout".   

 

Crevoisier03.jpgPierre Crevoisier, Elle portait un manteau rouge. Tarma, 157p. ***

On est immédiatement saisi, à la lecture du premier roman de Pierre Crevoisier, par une scène initiale cinématographique de tournure évoquant le crash d'une voiture lancée, sur une route perdue, contre un poids lord forcément fatal - et forcément on pense à ce qu'un romancier soucieux de style éviterait d'appeler "un geste désespéré". Or on y coupe en l'occurrence, avant d'entrer dans le roman dans la foulée de Jacques, le fracassé du prologue, photographe-reporter en en vue qui en a vu d'autres, comme on dit, mais que frappe, un jour, la seule vue d'un manteau rouge passant par là au coin de la rue Baudelaire...

La première qualité de ce premier roman est aussi bien son énergie narrative, qui fléchira parfois mais se trouve relancée par le montage d'un récit à plusieurs temps ou strates, tous marqués par la violence et la passion, les fantasmes de l'amour et les vertige de la destruction.

Roman du dévoilement par sa structure même, Elle portait un manteau rouge est aussi celui de la passion, d'abord incandescente puis destructrice, sur fond de fascination érotique et de guerre des sexes.

Toussaint10.jpg Jean-Philippe Toussaint, Nue. Minuit,168p. ****

Les quatre saisons de l'amour avec Marie Madeleine Marguerite de Montalte forment une espèce de cycle chorégraphique, de l'hiver à l'hiver, cette fois en passant de Tokyo à l'île d'Elbe, via le Café de la Mairie de la place Saint-Sulpice, à Paris; et plus que jamais, avec son mouvement allant et ses reprises, son ressassement et ses fugues,  l'écriture de Jean-Philippe Toussaint figure une danse à la fois légère et fluide, à pointes souvent d'humour ou de rage amoureuse, qu'on dirait parfois en l'air ou comme dans l'eau même quand on se retrouve sur le toit d'un Centre d'art contemporain, sous les étoiles japonaises qui nagent là-haut tandis que, par un hublot, on voit ces drôles d'oiseaux que sont les visiteurs d'un vernissage chouettement snob et deux  mecs qui croisent leurs regards -  hasard calculé par l'Auteur qui en fait son miel digressif.  Après les autres avatars de Marie, Nue représente le roman de l'amour qui revient, et par exemple à l'île d'Elbe quittée quelques mois plus tôt sous le feu et retrouvée dans une atmosphère écoeurante de chocolat cramé, pour l'enterrement d'un ami de Marie en passe de livrer au Narrateur un secret - tout cela dansé entre hiver et renouveau, avec pas mal d'humour et de tendresse à la clef, de fausse désinvolture et de beauté nue.   

 

Flynno2.jpgFlynn Maria Bergmann. Fiasco FM, art & fiction, 128p. ***

Certains livres appellent, plus que d'autres, un écho, à leurs mots:  d'autres mots se sentent comme pressés d'ajouter à ceux-là, comme par affinité, et c'est ce qu'aussitôt j'ai éprouvé en commençant de lire Fiasco FM de Flynn Maria Bergman tant son écriture, ses images, l'allant rythmé de ses phrases et leur espèce de blues ont trouvé en moi d'immédiates résonances. D'emblée, aussi, la contrainte d'une forme entre en jeu, comme au jeu du sonnet, de l'haïku, du pentamètre ïambique ou des mesures comptées du blues. En même temps se réalise, dans les limites données du jeu en question (une page par séquence), une suite de stances "musicales" d'une complète liberté et d'une constante inventivité dans ses inflexions narratives.

Le mélange du très concret et du flottant qui divague, du très ingénu et du trivial, ou la soudaine fureur qui remplit toute la page de six lignes à typographie géante ("Lève toi ! Lève-toi! Lève-toi ! Ressuscite ! petit cactus de l'amour !"), la référence à des musiques ou des films partagés (Sailor et Lula pour une image de la jouissance réduite au plan d'une main de femme ouverte come une fleur sexuelle), ou le film qu'on se repasse à l'envers, le souvenir revenu du voyage en Roumanie qu'on n'aura pas fait comme prévu cet été de merde - tout ça se constituant  en roman sous forme de lettera amorosa non moins que dolorosa...

 

Despot01.jpgSlobodan Despot, Le Miel. Gallimard, 128p. ****

Le premier roman de Slobodan Despot, Le Miel, paraît chez Gallimard sous le signe du dépassement de toute haine, scellé par l'expérience de la tragédie. Il en va ici, en effet, de la ressaisie des destinées humaines marquées par les enchaînements et les enchevêtrements de l'Histoire, autant que par les intrigues à jamais impures de la Politique, à la lumière de la Conscience humaine incarnée ici par deux magnfiques personnages: Vera la naturopathe et Nikola le vieil apiculteur. Le Miel de Slobodan Despot se lit comme une espèce de film très construit et très fluide à la fois, avec des enchâssements de narration très maîtrisés. Une scène centrale est extraordinaire, qui décrit le saisissement du vieil apiculteur assistant, du haut de la montagne où il a sa cabane et ses ruches, à la fuite en débandade des siens, en pleine Krajna serbe, devant l'armée bien organisée de leurs anciens "frères" croates. Tout à coup, Slobodan l'ex-idéologue pur et dur, devient un poète serbe. Par sa plume, on vit ce que vit le vieux Nikola, qui rappelle le vieil Ikonnikov de Vassili Grossman, témoin muet de la folie des hommes. Et tout son roman, bref, tendu, sensible, admirablement agencé, s'organise avec le même mélange d'autorité virile et de porosité féminine, dont Vera figure l'incarnation.