25/12/2013

Rédemption

Despot02.JPGLe premier roman de Slobodan Despot, Le Miel, paraît chez Gallimard sous le signe du dépassement de toute haine, scellé par l'expérience de la tragédie.

 

Dans son magistral essai intitulé Mensonge romantique et vérité romanesque, le grand philosophe français René Girard, snobé par une bonne partie de l'intelligentsia de son pays, montre comment le meilleur du roman européen, de Cervantès à Proust, en passant par Stendhal et Dostoïevski, se trouve marqué au sceau d'une commune rédemption liée au dépassement des feux de l'envie et des passions mimétiques.

Or lisant, en cette veille de Noël, le premier roman de Slobodan Despot, intitulé Le miel et rebrassant le magma chaotique de le guerre en ex-Yougoslavie, je me suis senti gagné progressivement par une profonde émotion découlant de la grande beauté du livre, sur fond de pacification intérieure et par le miracle, aussi, d'une mise en forme relevant d'un art lumineux. 

Ma lecture aurait pu, à tout moment, se trouver parasitée par de multiples souvenirs personnels, favorables ou défavorables à l'auteur, que je connais depuis une vingtaine d'années, dont j'ai partagé diverses passions à l'enseigne des éditions L'Age d'Homme, avec lesquelles j'ai rompu pendant quinze ans, en partie à cause des positions nationalistes serbes que Slobodan défendait. 

Or pas un instant la figure du jeune propagandiste de la cause serbe ne s'est interposée au fil de ma lecture de son premier roman, dont l'enjeu est tout autre que celui d'une interprétation romanesque partisane de la seule tragédie balkanique. Il en va en effet de la ressaisie des destinées humaines marquées par les enchaînements et les enchevêtrements de l'Histoire, autant que par les intrigues à jamais impures de la Politique, à la lumière de la Conscience humaine incarnée ici par deux magnfiques personnages: Vera la naturopathe et Nikola le vieil apiculteur. 

Tous deux, par des voies différentes, semblent avoir passé de l'autre côté des apparences, ou s'être hissés sur une crête où les faits et les événements prennent une autre signification que dans les opinions et les médias. Ce ne sont pas deux anges désincarnés pour autant: ce sont deux êtres bons, ou plus exactement bonifiés par la vie. Telle étant en effet la bonne nouvelle: que chacun peut se trouver, comme le miel, bonifié par la vie. Il en va de données naturelles et de culture, de matière travaillée par la douleur et de spiritualité.

Le Miel de Slobodan Despot se lit comme une espèce de film très construit et très fluide à la fois, avec des enchâssements de narration très maîtrisés. Une scène centrale est extraordinaire, qui décrit le saisissement du vieil apiculteur assistant, du haut de la montagne où il a sa cabane et ses ruches, à la fuite en débandade des siens, en pleine Krajna serbe, devant l'armée bien organisée de leurs anciens "frères" croates. Tout à coup, Slobodan l'ex-idéologue pur et dur, devient un poète serbe. Par sa plume, on vit ce que vit le vieux Nikola, qui rappelle le vieil Ikonnikov de Vassili Grossman, témoin muet de la folie des hommes. Et tout son roman, bref, tendu, sensible, admirablement agencé, s'organise avec le même mélange d'autorité virile et de porosité féminine, dont Vera figure l'incarnation.

C'est par le truchement de Vera  que se livre le récit central de Veselin K., dit Vesko leTeigneux, fils cadet du vieil apiculteur, du genre Serbe criard et un peu veule, qui a vécu un peu en marge des événements tout en ressentant l'humiliation des siens, et qui tout de même portera secours à son vieux père isolé dans sa montagne dévastée. Qui plus est, le récit recueilli par Vera l'est en tierce main puisque celui qui écrit, pas tout à fait Slobodan Despot lui-même au demeurant, est un Serbe vivant en Suisse et lui aussi témoin plus ou moins honteux.  Or, avec la distance du temps passé, ce décentrage des récits rend à merveille le sentiment d'éloignement "épique" de la narration, alors même que le verre grossissant de la poésie en actualise la moindre action... comme chez Homère.

Bien entendu, je ne compare en rien Slobodan Despot, écrivain débutant, à Homère ou Dostoïevski, mais je relève ce fait littéraire essentiel que constitue la transposition par effet de mûrissement et, plus profondément, de pardon.

Il est certain que Slobodan Despot à des choses à se pardonner, comme les chefs de guerre et les journalistes occidentaux (j'en ai été à un à un très moindre titre), les Européens et les Américains, les donneurs de leçons pro-croates ou pro-serbes, les popes serbes entretenant la vindicte ou les doux franciscains croates mitraillette au flanc, entre tant d'autres. 

Avec le temps, cependant, et avec la pensée, avec le coeur et avec l'aveu de chacun, tout peu changer. Bonifier comme le miel. D'aucuns, cela ne fait pas un pli, jetteront encore la pierre à Slobodan Despot pour ce qu'il a été et sera encore pendant des siècles de haine qu'ils attiseront sans répit. Pour ma part, je ne vois que son livre qui est, dans ses limites, un geste de rédemption - un objet cristallisant la bonté.  

 

Despot01.jpgSlobodan Despot. Le Miel. Gallimard, 128p. En vente début janvier.  

Commentaires

"les journalistes occidentaux (j'en ai été à un à un très moindre titre)," Vous avez fait comme votre collègue Véronique Pasquier, vous vous êtes empressé de parrainer une petite Kosovare dès votre arrivée sur place ? Cela expliquerait peut-être l'inimitié de Slobodan Despot...
Très intéressante, votre critique. Bien plus intéressante encore serait la réponse de l'auteur...

Écrit par : Géo | 26/12/2013

Mon pauvre Géo,

Vous êtes, décidément, toujours aussi malveillant que mal informé, mais comme c'est Noël je vais daigner vous répondre. D'abord pour préciser que j'ai défendu les Serbes aussi loin que j'ai pu, dans 24 Heures, et que Slobodan Despot ni Vladimir Dimitrijevic n'ont jamais manifesté aucune inimitié à mon égard, comprenant mon désaccord comme je comprenais qu'ils défendent leur patrie. À propos du Kosovo, vous tombez encore plus mal, mais peu importe. Tout ce que j'ai vécu à L'Age d'Homme, avant la guerre et pendant, je l'ai détaillé dans les 400 pages de L'Ambassade du papillon et j'y reviens dans les 400 pages d'un autre livre à paraître, par ailleurs dédié à Dimitri et à son épouse Geneviève. Quant à dire que la réponse de Slobodan à mon texte sera "bien plus intéressante" que celui-ci, c'est du signé Géo, plus apte à répandre le fiel qu'à récolter le miel...

Écrit par : JLK | 26/12/2013

"Quant à dire que la réponse de Slobodan à mon texte sera "bien plus intéressante" que celui-ci"
Je persiste et signe. Le point de vue de Despot sur votre critique m'intéresserait au plus haut point et je suis sûr que tous les lecteurs seront d'accord avec moi.
Et à part cela, je ne me sens aucunement malveillant mais donnez-moi une seule bonne raison d'être bienveillant envers vous ? Vous manquez d'affection, JLK ? Il vaudrait mieux éviter les blogs, en effet. Ce n'est pas un endroit pour ceux qui ont ce genre de problème.

Écrit par : Géo | 26/12/2013

Juste un détail : je viens de lire un article de Christophe Passer dans l'Hebdo : Rio Héros. Alors, franchement et entre nous : cette daube-là, oui, me rend très fortement de mauvaise humeur. Bien que j'aie gardé un très bon souvenir de mon passage à Pristina et que les Kosovars m'avaient promis de me protéger si Wosislav Seselj voulait mettre à exécution sa menace de pendre tous les étrangers, même humanitaires, si une seule bombe OTAN tombait sur le Kosovo. Mais de là à se réjouir comme Passer qu'il n'y ait plus que des Kosovars dans l'équipe de foot suisse, je trouve cela un peu gros...et pire que naïf.

Écrit par : Géo | 26/12/2013

Commencez par lire le livre de Slobodan Despot et ensuite on discutera. Notre Congolais de Kinshasa mélange tout sans savoir visiblement de quoi il est question, alors que précisément j'affirme que le livre de Slobodan Despot s'est purifié de tout natioalisme. Quant à Géo, il y a des années qu'il s'en vient radoter sur les blogs et distiller son aigreur, sans qu'aucune discussion de bonne foi ne sorte d'aucun échange avec lui. Il s'agit bien de quête d'affection ! Quelle misère... Mais une fois encore: je répondrai à qui, d'accord ou pas avec moi, a lu Le miel,alors que tout le reste n'est qu'un vain clabaudage. Bonne année quand même !

Écrit par : JLK | 27/12/2013

Dans la foulée, vu que le pauvre Géo s'intéresse tellement à la réponse de Slobodan Despot à on article, voilà que celui-ci, précisément, me répond par courriel de Belgrade où il se trouve ces jours, pour me dire notamment qu'il souscrit entièrement au commentaire que j'ai fait de son livre. Par ailleurs, le prochain Hebdo consacrera une chronique importante à ce livre dans les jours qui viennent.

Écrit par : JLK | 27/12/2013

Les commentaires sont fermés.