07/02/2013

Shakespeare notre contemporain

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À Kléber-Méleau, les (formidables) comédiens de la Schaubühne de Berlin présentent, sous la direction de Thomas Ostermeier, un Mesure pour mesure d'une actualité percutante.

Shakespeare: notre contemporain. La formule, titre d'un fameux essai de Jan Kott, retrouve sa pleine signification sous la "patte" de Thomas Ostermeier et de son équipe de la Schaubühne. De quoi parle en effet Mesure pour mesure ? Du pouvoir et de ses conséquences sur ceux qui l'exercent. Des temps alternés de licence et de retour à l'ordre moral. De la morale que l'Etat ou l'Eglise entend imposer en matière de vie individuelle par des lois. Des cent façons d'utiliser celles-ci ou de les contourner, par les uns et les autres. Au coeur de la pièce, un thème cristallise le combat du vice etde la vertu, opposant l'innocence d'une jeune vierge et le désir pervers qu'elle suscite. Une réplique luciférienne nous parle encore: "Avec tant d'espaces déjà profanés par nous / Nous faudra-t-il aussi raser le saint des saints / Pour y faire régner nos vices ?"

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Jouéedevant le roi Jacques au lendemain de Noël 1604, Mesure pour mesure fait échoà la fermeture, en 1603, des bordels londonienstenus pourresponsables de la peste qui tua cette année quelque 30.000 personnes. Traitant de la relation du pouvoir et de la loi, la pièce fait doublement allusion à la justice du talion de l'Ancien Testament ("oeil pour oeil, dent pour dent") et à l'injonction évangélique du Sermon sur la montagne: "C'est la mesure dont vous vous servez qui servira de mesure pour vous". Entre ces deux pôles d'une logique toute punitive et d'une approche plus charitable des conduites humaines, la pièce instaure une sorte de jeu de rôles à tout moment réversibles que l'humour génial de Shakespeare dégage des alternatives rassurantes. Nul, ici, n'est tout pur ou tout abject. Et vous, qu'auriez-vous fait sous tel ou tel masque ?

L'histoire, située à Vienne (ajout ultérieur à la mort de Shakespeare), évoque le congé pris quelque temps par le Duc régnant, Vincentio, qui investit le noble Angelo de la charge de le remplacer. Proclamant le retour à l'ordre moral, Angelo le pur et dur condamne à mort le jeune Claudio, coupable d'avoir engrossé sa fiancée avant la consécration du mariage. Paraît alors Isabella, soeur de Claudio et novice ayant fait voeu de chasteté, qui supplie Angelo de grâcier son frère. D'abord inflexible, Angelo propose à l'innocente de se livrer à lui pour sauver Claudio...

 

Ostermeier01.pngDe l'imbroglio de la pièce, Thomas Ostermeier a tiré une façon d'épure dramaturgique qui s'inscrit dans le droit fil de sa mise en scène de Démons de Lars Norèn, autre génie théâtral mais contemporain, présentée en janvier 2012 à Kléber-Méleau. Tout en effet, de la scénographieminimaliste de Jan Pappelbaum aux polyphonies vocales a cappella, entre autres contrepoints musicaux, jusqu'à l'interprétation, rend un "son" parfaitement actuel alors que rien, de l'essentiel du texte, n'est sacrifié . Dans les premiers rôles, Gert Voss campe un Duc magistral alternant avec un moine subtilement retors, véritable meneur de jeu de ce théâtre dans le théâtre joué entre les murs du palais-bordel.

Ostermeier08.jpgEn Angelo, Lars Eidinger incarne admirablement la psychorigidité du réformateur puritain que trouble soudain sa propre sensualité au toucher des mains délicates d'Isabella, figure angélique trouvant en Jenny König une non moins parfaite interprète. Quant à Claudio, genre hippie christique quasi nu, il doit à Bernardo Aria Porras sa dégaine de victime sacrificielle, aussi fragile en apparence qu'est forte sa soeur en réalité. Plus que sur la perversité "sadienne" d'Angelo, c'est en effet sur la véhémence protestataire de la jeune religieuse, et sur le plaidoyer final du Duc pour le pardon, dans une optique réellement chrétienne (mais non cléricale) que Thomas Ostermeier porte l'accent de cette lecture à la fois très libre, savoureusement sensuelle à tous égards, et très fidèle.

Lausanne-Renens. Mesure pour mesure. Théâtre Kléber-Méleau, jusqu'au 10 févrierLocation complète, avec liste d'attente.

Jan Kott, Shakespeare notre contemporain. Petite Bibliothèque Payot, 395p.

William Shakespeare. Mesure pour mesure (traduction André Markowicz), Les Solitaires intempestifs, 174p.

04/02/2013

Fille d'orage et mère courage

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"Quand j'entre en scène je suis amoureuse..." L’Anneau Hans Reinhart 2013 consacre la carrière de comédienne d'Yvette Théraulaz.
"Toi, tu feras du théâtre !", dit un jour un grand Monsieur de la mise en scène à une comédienne en herbe de 14 ans. Il s'appelait Benno Bessson et montait Sainte Jeanne des abattoirs de Bertolt Brecht à Lausanne, à l'instigation d'un certain Charles Apothéloz. Elle, c'était Yvette Théraulaz, fille de gens "simples mais magnifiques", le père ouvrier et la mère ménagère, recrutée dans un théâtre pour enfants de Lausanne pour jouer et chanter sur la scène du Théâtre Municipal. "C'est comme un blanc-seing qu'il m'a accordé", constate aujourd'hui la comédienne et chanteuse honorée par la Société suisse du théâtre, qui vient de lui décerner l'Anneau Hans Reinhart, plus haute distinction couronnant des trajectoires artistiques exceptionnelles.
"Je suis étonnée et très reconnaissante !", s'exclame Yvette Théraulaz en évoquant cette nouvelle marque de reconnaissance. En 1992, déjà, elle avait cru qu'on lui faisait une farce en lui annonçant qu'elle allait recevoir le Grand prix de la Fondation pour la promotion et la création artistiques. Aussi modeste que reconnaissante: "De fait, j'ai toujours eu beaucoup de chance en pouvant faire ce que j'aimais comme je l'ai voulu", ajoute l'artiste vaudoise. "J'aurais pu jouer beaucoup plus que dans la centaine de pièces auxquelles j'ai participé, mais je tenais à rester sur une certaine ligne dans mes choix, en privilégiant notamment deux critères: politique et poétique".
Theraulaz2.jpgNée en 1947 à Lausanne, Yvette Théraulaz fait partie d'une génération qui s'est libérée au tournant de la vingtaine, coïncidant avec mai 68. Après ses premiers pas au Théâtre d'enfants de Lausanne, où Charles Forney lui donne le rôle du petit garçon Maboul dans Aladin et la lampe magique, elle poursuit sa formation à l'Ecole romande dramatique (ERAD) et suit durant une année le cours de Tania Balachova, à Paris, avant de rallier la tribu du Théâtre Populaire Romand (TPR) fondé à La Chaux-de-Fonds par Charles Joris, solidement ancré à gauche. "Je n'ai jamais fait partie d'aucun parti", précise cependant la comédienne, qui se dit plutôt individualiste. Il n'empêche que ses accointances, tant personnelles qu'artistiques, la situeront toujours dans la mouvance d'un théâtre en rupture de conformité "bourgeoise".
C'est ainsi qu'on la retrouvera dans le Baal de Brecht réalisé par François Rochaix en 1972, puis aux côtés d'André Steiger pour la fondation du T-Act. En complicité avec Martine Paschoud , elle va s'imposer, dès le début des années 80, dans une série de premiers rôles. Avec Vera Baxter de Marguerite Duras au CDL, puis dans le rôle de Marie pour la création de Nuit d'orage sur Gaza de Joël Jouanneau. Le même Jouanneau l'associera en 1990 à la version théâtrale des Enfants Tanner de Robert Walser, au Théâtre de la Bastille, puis aux créations des pièces de Jean-Luc Lagarce, avant de mettre en scène l'un de ses spectacles de chanteuse.
Car, la trentaine passée, Yvette Théraulaz se sera lancée, parallèlement à sa carrière de comédienne, dans une suite de réalisations personnelles mêlant textes et chansons, auxquelles elle associera la pianiste Dominique Rosset ou encore Pascal Auberson.

Au tournant de la cinquantaine, la fille de mai qui a rendu hommage, dans un de ses spectacles, à sa propre mère empêchée de voter jusqu'à ladite cinquantaine, commence d'assumer des rôles de mères humiliées ou résistantes, comme dans Le courage de ma mère de George Tabori monté au Théâtre de Belgique, en 1995; ou, avec La Cerisaie de Tchekhov, dans la fameuse Lioubov que lui confie Jean-Claude Berutti au Théâtre du peuple de Bussang, en 2003. Enfin, tout récemment à la Grange de Dorigny, nous l'aurons retrouvée, toujours très généreusement impliquée, dans l'adaptation de Crime et châtiment de Benjamin Knobil où elle assume cinq ou six rôles de femmes tantôt redoutables et tantôt poignantes...
Yvette Theraulaz n'en est pas, et de loin, au cap des bilans. Pourtant son prochain spectacle, avec le pianiste Lee Maddeford, revisitera Les années en perspective cavalière. Il y sera question de la condition des femmes et des fameuses "fiches" que lui ont valu ses positions personnelles, mais aussi des âges de la vie, des heurs et bonheurs de l'existence et de sa résolution d'être toujours amoureuse, dit-elle, quand elle entre en scène...

Yvette Théraulaz en dates

1947. - Naissance à Lausanne, le 28 février.
1962. - Petit rôle dans Sainte Jeanne des abattoirs de Brecht, monté par Benno Besson au Théâtre Municipal.
1974. - Naissance de son fils David. Scénographe et cinéaste sous le nom de David Deppierraz.
1991. -Plan fixe, Y.T., comédienne et chanteuse
1992. - Grand prix de la Fondation vaudoise pour la promotion et le création artistiques.
2001. - Prix de la Fête du comédien du Théâtre du Grütli.