13/11/2011

Une Maison du livre à Lausanne ?

 

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Le 10 novembre 2011 se sont tenues, à Lausanne, des Assises du Livre réunies par les autorités du de la Ville et du Canton. Pour défendre le « parent pauvre » reconnu de la politique culturelle.

L'enseigne était un peu ronflante, et pourtant les Assises du Livre qui se sont tenues hier à l'Hermitage, à l'instigation des instances culturelles de la Ville et du Canton, n'avaient rien de trop solennel ou d'académique. La journée de réflexion proposée aux divers acteurs de la « chaîne du livre », éditeurs ou libraires, bibliothécaires et autres auteurs ou enseignants, témoignant tous de leur expérience concrète, a été reconnue féconde et constructive par les participants, une bonne huitantaine.

Sur fond de crise, mais sans lamentations, avec en point de mire la votation populaire de mars 2012 sur le prix règlementé du livre, un premier
état des lieux de la politique culturelle lausannoise et vaudoise en matière de livre a d'abord a été établi, base souhaitable de développements concrets mieux concertés. Ainsi que l'ont répété Grégoire Junod et Fabien Ruf, respectivement municipal de la culture et chef des affaires culturelles, autant que Nicolas Gyger, aux affaires culturelles vaudoises, le livre est indéniablement le parent pauvre de la politique culturelle, comparativement au théâtre ou à d'autres domaines. Paradoxe évident, souligne Fabien Ruf, dans la mesure où le livre est la base première de notre apprentissage. Or une prise de conscience des « politiques » semble ouvrir de nouvelles perspectives à l'enseigne de la prochaine législature, souligne Grégoire Junod qui évoque, avec son collègue Frédéric Sardet, Chef de la Bibliothèque et des archives de la Ville de Lausanne le bouleversement que pourrait représenter la nouvelle bibliothèque municipale, en projet au Flon. De là à rêver à une « Maison du livre » qui rapprocherait bibliothèques, librairies, lieux de rencontres et de débats, il y a un pas qui inspire à notre confrère Raphaël Aubert la comparaison avec la « maison du théâtre » lausannoise de la Manufacture.

Autre témoignage appelant réflexion et rebonds vaudois possibles : celui de l'éditrice Caroline Coutau, nouvelle directrice des éditions Zoé, qui décrit les innovations apportées à la politique culturelle genevoise en matière d'édition et de défense du livre, sous l'impulsion de Patrice Mugny, avec l'établissement de contrats de confiance durables dont bénéficient quelques éditeurs.

Du côté des éditeurs, précisément, deux autres témoignages contrastés, et nuancées, ont été apportés par Frédéric Rossi, directeur d'Infolio qui rappelle que le soutien du livre n'est pas forcément limité à des subventions, et de Michel Moret, éditeur strictement littéraire témoignant de la difficulté d'être noblement serviteur des auteurs... Or, au nom de ceux, la poétesse et enseignante José-Flore Tappy a trouvé des mots aussi justes qu'émouvants. « Un livre, c'est quelqu'un qui nous parle », a ainsi rappelé l'auteure lausannoise, refusant de confondre « une librairie et un centre commercial » sans donner pour autant dans l'angélisme. Ce qui aura d'ailleurs frappé, tout au long de ces échanges, marqués par les expériences de la librairie (Pascal Vandenberghe et Véronique Overney) et de l'édition (Francine Bouchet de La Joie de lire), c'est la convergence des bonnes volontés appliquées à la défense d'un « produit » relevant de l'exception culturelle. Là se trouve, assurément, le « dénominateur commun » qu'a évoqué Anne-Catherine Lyon en rappelant la multiplicité des approches de cet objet bien identifié...

Au cours des débats de l'après-midi, auxquels ont participé Jean-Frédéric Jauslin et Anne-Catherine Lyon, notamment, diverses « pistes » ont été passées en revue, tel le souci d'améliorer la défense de la littérature de notre pays dans les écoles ou la mise sur pied d'une commission consultative impliquant, comme à Genève, les divers « acteurs » de la chaîne du livre.

 

 

Anne-Catherine Lyon

Conseillère d'Etat, cheffe du Département jeunesse et formation

 

« Les échanges de cette journée montrent combien ces assises étaient nécessaires. La situation liée au franc fort et à ce qui se passe d'inquiétant dans les librairies a précipité la nécessité de cette première concertation des différents acteurs de la chaîne du livre. Ce qui manquait peut être aujourd'hui, ce sont les lecteurs ou les représentants des consommateurs. Mais la rencontre m'a paru de haut niveau et constructive. La votation, en mars 2012, sur le prix unique du livre, permettra aussi de mieux rythmer le travail à venir, avec une échéance proche. «

Jean-Frédéric Jauslin

Directeur de l'Office fédéral de la culture

« On a ici une approche régionale, mais il était important pour moi d'écouter ce qui se passe à l'aube de la votation. On parle beaucoup de crise, et je suis convaincu que la situation du livre est délicate, mais on n'est peut-être pas entré assez dans le détail. On a, par rapport à d'autres pays, une densité énorme de petites librairies. Or je constate que beaucoup d'entre elles sont dans une précarité d'innovation, avec des méthodes dépassées. Ces petites entreprises ont une chance de survie, par rapport aux grandes, à condition de s'adapter au changement».

 

Grégoire Junod

Conseiller municipal, directeur de la culture et du logement

« Cette journée ouvre une perspective stimulante pour qu'on puisse mettre sur pied une politique du livre plus cohérente à Lausanne et dans le canton. Nous avons évité les affrontements stériles et les querelles de clocher. A longue échéance, l'idée d'une Maison du Livre me semble intéressante, liée au développement d'une nouvelle bibliothèque modernisée au cœur de la ville, et à plus court terme s'impose la nécessité de revoir nos mécanismes d'aide, de mieux soutenir les éditeurs et de réorienter la politique d'achat vers les librairies »

 

Utopie ou beau projet ?

Y aura-t-il un jour, à Lausanne, une « Maison du livre » qui rapprochera notre  bibliothèque et sa fabuleuse collection de BD, des libraires et des éditeurs, des écrivains d'ici ou passant par là, des lecteurs sur papier ou sur tablettes, un café ou un restau peut-être et des « espaces » de débats ou de conférences, dans une proximité réinventée ?

C'est une question qu'on a pu se poser, chimère ou vœu fou d'une Abbaye de Thélème telle que l'excellent Rabelais l'appelait de ses vœux, lors des Assises du Livre qui se sont tenues hier sur la colline peut-être inspirée de l'Hermitage.

Une « journée de réflexion » réunissant des passeurs de livres de toutes sortes (éditeurs, bibliothécaires, libraires, auteurs) pour gamberger sur les moyens de défendre ce « produit » pas comme les autres : l'intention, lancée par des « politiques » du cru, était belle, dont on pouvait craindre cependant qu'elle ne tourne au concert de jérémiades ou à la parlote sans lendemain, relançant les vieilles « bringues » locales dopée à l'esprit de clocher.

Parler, se parler, pour faire du rêve une réalité ? C'est le propre des créateurs.

Or, comme nous le rappelait Daniel Vuataz, jeune écrivain et chercheur bûchant ces jours sur les géniales idées de feu Frank Jotterand, inventeur de La Gazette littéraire, le renouveau de la politique culturelle suisse (qui aboutit au Rapport Clottu en 1975) n'aurait jamais vu le jour sans de préalables « assises » tenues à Aubonne en 1967 et réunissant écrivains, éditeurs, musiciens et cinéastes. Le même Frank Jotterand écrivait en outre ceci en 1978 : « Il suffit, tant le terreau culturel est riche en Suisse française, de créer des instruments de travail pour que le talent éclate ».

09/11/2011

En mémoire de Claude Delarue

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Hommage posthume à Paris, jeudi soir.

La disparition récente de l'écrivain, dramaturge et essayiste Claude Delarue, mort le 21 octobre dernier des suites d'une opération de greffe cardiaque, est restée assez discrète, à l'image de l'homme. Or cet auteur très fécond, au talent de romancier accompli, n'en avait pas moins été largement reconnu, tant à Paris, où il était établi  depuis une quarantaine d'années, qu'en Suisse où il reçut une dizaine de prix littéraires de premier rang. Pour honorer sa mémoire, son épouse Pascale Roze, elle-même romancière (prix Goncourt 1996), la Société des Gens de Lettres et les éditions Fayard, se réuniront ce soir à 19h.  à l'Hotel de Massa. Pierrette Fleutiaux y fera l'éloge de l'écrivain, dont Yasmina Reza lira ensuite des extraits de ses livres. Parmi ceux-ci, rappelons le titre d'un de ses meilleurs romans récents, Le bel obèse, (Fayard, 2008) évoquant un Marlon Brando vieillissant sur une île nordique. Cette superbe plongée dans les méandres affectifs et « tripaux » d'un géant aux pieds d'argile, aura sans  marqué l'un des sommets de l'œuvre, à laquelle notre consoeur Isabelle Martin a consacré l'an dernier un essai intitulé justement La grandeur des perdants (Zoé, 2010).

Parmi la trentaine des autres ouvrages de Claude Delarue, l'on peut rappeler aussi L'Herméneute (paru àL'Aire en 1982 et adapté au cinéma sous le titre Le livre de cristal), Le dragon dans la glace (superbe roman « alpin » à la Dürrenmatt, paru chez Balland en 1983), La chute de l'ange (Zoé, 1992) ou encore La Comtesse dalmate et le principe de déplaisir (Fayard, 2005).

Né en 1944 à Genève, musicologue de formation, Claude Delarue avait roulé sa bosse (un an dans la bande de Gaza pour le CICR) avant de s'établir à Paris où il fut directeur littéraire chez Flammarion et conseiller d'autres éditeurs. Grand connaisseur de musique (Vivre la musique, Tchou 1978), il avait également signé trois pièces de théâtre Parallèlement à son œuvre de romancier, l'essayiste avait publié plusieurs essais (tels Edgar Allan Poe, scènes de la vie d'un écrivain (Seuil, 1985) et L'enfant idiot : honte et révolte chez Charles Baudelaire (Belfond 1997) témoignant de sa double qualité d'homme de vaste culture et d'observateur pénétrant du cœur humain.

Paris. Hôtel de Massa, 38 rue du Faubourg Saint-Jacques, Paris XIVe, le 10 novembre à 19h.

 

 

 

 

En mémoire de Claude Delarue

Avec Le bel obèse, Claude Delarue a signé, en 2008, un livre à la fois captivant, cinglant, amusant, émouvant, profond sans jamais peser.

16281552.jpgQui fut vraiment Marlon Brando ? L'un des plus grands acteurs du XXe siècle ? Certes, mais encore ? Un mufle odieux à ses heures ? Sans doute. Un mégalo dépressif chronique ? Sûrement. Un interprète génial crachant sur le cinéma ? Un tombeur de femmes crachant sur le sexe ? Un boulimique à jamais inassouvi ? Un rustre capable de respect humain ? Un révolté sincère mais incompris ? Un extravagant ascète à sa façon ? Tout cela et bien plus, autant dire la complexité tordue faite homme, immense comédien et mec perdu : monstre fragile.

Or son autobiographie en dit-elle beaucoup plus que la douzaine de bios qui lui ont été consacrées jusque-là ? Et que peut nous en apprendre un roman ? La réponse  est dans Le bel obèse, le plus extraverti (en apparence) et le plus puissant des romans de l'écrivain genevois de Paris, qui « sculpte » un grand fauve humain, aussi attachant qu'indomptable, dans la masse mouvante d'une destinée «inventée» mais toujours plausible, entre deux femmes et un ami constituant eux aussi de magnifiques figures romanesques.

Qu'est allé chercher Brandès sur l'île suédoise de Fårö cher à Bergman, où il se planque seul dans une propriété en bord de mer ? Est-ce en hommage au cinéaste qu'il adule en regrettant de n'avoir jamais joué pour lui ? A d'autres ! pense Laure Danielli, quadragénaire italo-franco-américaine qui vient de s'installer dans une grande maison toute proche de celle du «monstre», avec lequel elle a un compte à régler depuis plus de vingt ans. Humiliée sur un lieu de tournage par «l'Empereur», la jeune actrice qu'elle voulait devenir a sombré dans l'autodestruction avant de rebondir dans la fabrication de romans dont le succès international l'étonne la première, car elle se trouve plutôt médiocre romancière. Sa propre présence à Fårö, où elle a racheté la demeure du mari architecte d'une amie de jeunesse, est liée à ce passé, et comme une connivence teigneuse s'établit dès sa première visite à Brandès, qu'elle aide à se couper les ongles des doigts de pieds (pas facile pour un gros tas de 130 kilos) avant de lui offrir de l'aider à rédiger son autobiographie. Dans la foulée débarque une espèce de vieil hippie, porteur d'une drôle de sacoche tissée au mystérieux contenu : David pour son vieil ami Brandès, l'inoubliable Alkan pour ses anciens étudiants du Collège de France où il enseignait l'ethnologie, censé rejoindre l'acteur avec l'une des rares femmes qui aient à peu près « dompté » le fulminant étalon. Mais Emerinda Ullman n'est pas là, ou pas tout à fait. Car son fantôme, et pas seulement, apparaît parfois à Brandès, lequel a loué cette maison (où elle a passé son enfance) pour se racheter d'on ne sait encore quoi. On le verra : mais gardons-nous d'en «raconter» plus...

S'il a les ingrédients d'un thriller, avec des « scènes à faire » carabinées, Le bel obèse impressionne pour d'autres raisons que l'« efficacité » : c'est que tout y sonne humainement vrai, jusqu'au grotesque spectaculaire qui va si bien à Brandès-Brando (son « vrai nom », issu de l'alsacien Brandeau...) et au tragi-comique grinçant dans lequel baignent quatre personnages hors norme en quête d'eux-mêmes et en proie aux mêmes démons : la solitude, le manque d'amour, le vieillissement, le besoin compulsif de créer, la maladie et la mort qui font les folles sur le carrousel du Happy End.

Il n'y a actuellement, parmi les romanciers suisses, que Martin Suter (notamment dans le splendide Small World) pour combiner, avec autant de maestria, un scénario si captivant et un « sous-texte » si riche, des personnages si fouillés et une masse d'observations si pénétrantes sur l'époque, la « vraie vie » et ses illusions, la comédie humaine et les à-pics qui la cernent, l'émotion pure enfin d'un dénouement à chialer. Solidement ancré sur ce rivage nordique où Rabelais broute des fraises sauvages avec des moutons menacés de tremblante, riche d'évocations lyriques, tour à tour grinçant et poignant, scabreux parfois mais avec une sorte d'élégance, le sourire du désespoir aux lèvres, Le bel obèse, sans peser, a le poids des grands livres...

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Claude Delarue. Le bel obèse. Fayard, 357p.

Cet article a paru dans l'édition de 24Heures du 15 avril 2008.

 

 

 

 

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