29/01/2011

De l'ombre sur les Jardin

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Alexandre Jardin fait le procès des siens. Qu'en penser ?

Les 16 et 17 juillet fut amorcé, en France occupée, ce qu’on appelle aujourd’hui un crime contre l’humanité. Sous la responsabilité des autorités de Vichy, Pierre Laval en tête, les polices françaises raflèrent plus de 13.000 civils juifs. En deux jours, l’opération réclamée par les Allemands permit la déportation et  l’extermination de la presque totalité des raflés, dont 4051 enfants. Or, aux commandes administratives se trouvait un certain Jean Jardin, père aimé du très charmant romancier Pascal Jardin et grand-père adoré du non moins sémillant Alexandre Jardin, qui passèrent ensemble de si beaux moments dans leur villa de rêve de La Tour-de-Peilz…

L’affreux épisode de la « rafle du Vel d’Hiv », ainsi nommée parce qu’une partie des civils arrêtés fut parquée quelques jours dans le Vélodrome d’hiver de Paris, est aujourd’hui documenté par les historiens et par divers livres et autres films de large audience. Si la punition des principaux responsables a tardé, jusqu’à  l’assassinat de René Bousquet en 1993 lui évitant le jugement, Pierre Laval fut exécuté dès 1945. Jean Jardin en revanche, son bras droit de l’époque, chef de son cabinet en 1942, ne fut jamais inquiété.

Figure parfaite du « type bien », patriote et catholique, apprécié de tous par son charme et ses belles manières, il fut mis à l’abri à Berne par Laval avant de se redéployer, après la guerre, dans les coulisses des nouveaux pouvoirs et de la haute finance. « Oublié » par les chasseurs de collabos à la Klarsfeld, il fut également ménagé par son biographe juif Pierre Assouline. Plus encore : deux ans après sa mort (en 1976), Jean Jardin ressuscita sous la plume de son fils Pascal en Nain jaune unanimement salué (à un bémol près dans Le Monde) et gratifié du Grand Prix du roman de l’Académie française.

Mais voici que, 70 ans après les faits, le trop souriant Alexandre Jardin tombe le masque : fini de rire, les enfants : assez joué la comédie.

Pourquoi si tard ? C’est ce qu’il va expliquer, très en détail, en décrivant une cécité familiale et nationale à la fois. Mystère de départ : comment un type aussi bien que grand-papa a-t-il pu fermer les yeux ? Et comment papa a-t-il pu le « couvrir » ? Et comment François Mitterrand a-t-il pu protéger son ami Bousquet et préfacer un livre à la gloire du nain jaune ? Et moi là-dedans, qu’aurais-je fait et qui suis-je devant mes propres enfants ? Oserai-je trahir les miens pour dire ce que je ressens vraiment?

Des gens bien pose cette question, centrale, de la trahison de ceux qu’on aime, qui donne son poids de gravité et de complexité à ce livre à haut risque.

On aurait pu craindre qu’Alexandre Jardin se borne à un « grand coup» médiatique, avec son éditeur, en balançant son aïeul pour se la jouer dernier des Justes. Or, il y a plus que ça dans ce récit-exorcisme tissé de toutes les équivoques : une tentative réelleme, où l’amour subsiste, de mentir moins que les « gens très bien »…

Alexandre Jardin. Des gens très bien. Grasset, 297p.   

 

La saga des Jardin

 Fils d’un notable monarchiste et catholique de province, Jean Jardin (né en 1904 à Bernay, dans l’Eure), monté à Paris pour y étudier les sciences poilitiques, incarne le jeune intellectuel non conformiste des années 30, aussi proche des écrivains que du monde des affaires et du pouvoir. Homme de réseau, il se déploie dans la haute administration d’Etat et se rapproche du gouvernement de Vichy en 1941, où il est nommé chef de cabinet de Pierre Laval en mai 1942. Gérant de fonds secrets, il aide des résistants et rend service à des juifs (dont son ami Robert Aron) tout en recevant les chefs de la Gestapo chez lui. Menacé par les ultras du fascisme français, il est envoyé à Berne par Laval où il est chargé des relations avec les Américains, notamment. Après la guerre, il restera en Suisse jusqu’en 1947 et jouera, plus tard un rôle de conseiller auprès de nombreuses sociétés françaises. Homme d’entregent, très sollicité par tous les bords politiques, Jean Jardin conseillera de très nombreuses sociétés françaises dans leurs activités internationales, jusqu’à sa mort en 1976. C’est à son fils Pascal qu’il devra le surnom de « nain jaune ».

Pascal Jardin, né à Paris en 1934, s’est fait connaître à la fois comme écrivain et comme scénariste (une centaine de films, dont l’adaptation d’Hécate de Paul Morand, par Daniel Schmid)), mais c’est avec Le Nain jaune qu’il acquit la célébrité en 1978. Auparavant, il avait raconté « son » Occupation dans La guerre à neuf ans (1971). Pétillant à souhait, il s’inscrivait (il est mort en 1980) dans la lignée des auteurs qu’on a appelé les « hussards ».

Dans la foulée, son fils Alexandre (né en 1965)  également écrivain et réalisateur, l’a évoqué dans Le Zubial (1997) après avoir connu un premier grand succès avec Le Zèbre (Prix Femina, 1988). Père de cinq enfants, Alexandre a fondé le mouvement « Lire et faire lire » et l’association Mille mots qui engage des retraités lecteurs dans les prisons. En 2005, il signa Le roman des Jardin qui se passe essentiellement dans la villa de La Mandragore, à La Tour-de-Peilz, où la vie de la tribu ne semble que joyeusetés et compagnie…

Pour compléter ce portrait de groupe en abyme, le lecteur pourra revenir à la biographie très "loyale" de Jean Jardin, sous la plume de Pierre Assouline (Balland, 1986, en Folio), et découvrir celle que Fanny Chèze a consacrée à Pascal Jardin (Grasset, 2010),  qui se garde bien d'écorner la légende fantasque des Jardin... 

 

Alexandre Jardin fusille-t-il à trop bon compte ?

Faut-il croire Alexandre Jardin quand il crie sa détresse d’avoir été le petit-fils d’un présumé complice de crime contre l’humanité ? Les accusations qu’il dirige contre son grand-père, mais aussi contre son père, ne sont-elles pas qu’indignation vertueuse au goût du jour ? Le dernier des Jardin n’est-il pas qu’un juste à la petite semaine en quête de publicité ?

Tel n’est pas, après lecture, notre sentiment. Or il faut lire Des gens très bien avant de juger son auteur. Un de ses amis lui lance à la face ce reproche: « Ceux qui n’ont rien vécu n’ont pas droit au confort du jugement ». Mais ce livre est-il si confortable ? Lisez avant de juger.

Alexandre Jardin, né en 1965, a longtemps exalté la légende dorée de sa famille. Bagatelle et fantaisie régnaient à La Mandragore de La Tour-de-Peilz, comme il le raconte dans Le roman des Jardin. Dans la foulée d’un père aimé et d’un grand-père adoré, le jeune auteur virevoltait d’un succès à l’autre, distillant sa niaiserie «positive» avec un drôle de sourire, pourtant, comme s’il en rajoutait pour cacher quelque chose.

Or ce « quelque chose » était connu depuis longtemps. Ce « quelque chose » était le passé de son grand-père, Jean Jardin, chef de  cabinet de Pierre Laval en 1942. Ce « quelque chose » était la question qu’un fils ou qu’un petit-fils peuvent se poser en apprenant que leur parent était aux commandes lorsque plus de 13.000 civils juifs, dont 4000 enfants, furent raflés avant d’être envoyés à la mort. Et toi, tu as laissé faire ça ?

À cette question, Pascal Jardin, père d’Alexandre, a répondu par l’esquive avec Le Nain jaune, roman adulé par la France soulagée, en 1978, de découvrir un masque rose à une période noire. Après ce déni, reprochera-t-on à son fils d’être, finalement, plus conséquent en « cassant le morceau » devant ses propres enfants ? Lisez et jugez…

 

Dialogue schizo à propos de Des gens très bien d’Alexandre Jardin, de Pierre Assouline et de l’«épaisseur de l’Histoire» selon Claude Lanzmann.

 Moi l’un : - Tu m’as l’air bien songeur, camarade.

Moi l’autre : - Tu vois juste, Auguste : je suis tout songeur. Je viens de lire, après que Bernard de Fallois me l’a recommandé au téléphone, le papier que Pierre Assouline a consacré sur son blog (http://passouline.blog.lemonde.fr )à Des gens très bien d’Alexandre Jardin, sous le titre de Tintin chez les collabos, et j’en reste, comment dire ? partagé...

Moi l’un : - Tu trouves Assouline injuste envers Alexandre Jardin, à l'égard duquel   tu t’es montré plutôt compréhensif l’autre jour dans ton édito de 24 Heures ?

Moi l’autre : - Non, je ne crois pas qu’Assouline soit injuste. Je crois que c’est Alexandre Jardin qui est injuste quand il taxe Une éminence grise, la bio d’Assouline, de complaisance, mais je persiste à « comprendre » la bonne-mauvaise foi d’Alexandre, son trouble probablement sincère, tout en déplorant certains aspects de son livre qui  relèvent d’une démagogie inacceptable.

Moi l’autre : - Par exemple ?

Moi l’un : - Par exemple quand il établit une espèce de « liste de Jardin », impliquant les amis de Jean Jardin  comme autant de collabos « notoires », tels Emmanuel Berl, Gustave Thibon ou Paul Morand. Là, on est carrément dans l’amalgame et la malhonnêteté intellectuelle. Quand Bernard de Fallois me dit qu'il se couvre de honte, je comprends... 

Moi l’autre : - Et encore ?

  Moi l’un : - Quand Alexandre Jardin affirme qu’il va « enjuiver la France » en la faisant accéder au rang de nouveau « peuple du livre », avec son association visant à faire lire, il me semble que le « cirque Jardin » repart de plus belle et avec moins d’élégance et de charme que dans Le nain jaune, livre que je n’aime pas tellement d’ailleurs. C'est à vrai dire un délire puéril.

Moi l’autre :  - Et alors, finalement, qu’est-ce que tu en conclus ?

Moi l’un : - Rien, sinon qu’Assouline a raison quand il montre qu’il y a de l’auto-allumage dans la démarche d’Alexandre Jardin et que son procès ne tient pas la route par rapport à la culpabilité occultée de Jean Jardin. D’un autre côté, moi le Suisse aux mains pures, je me demande comment j’aurais réagi si j’avais appris que mon père ou mon grand-père avaient été mêlés directement aux refoulements de Juifs à nos frontières. Ces questions sont démêlées avec brio par certains jeunes historiens et autre jeunes plumitifs impatients de pointer la « Suisse collabo », mais je suis plutôt du parti de Claude Lanzmann, qui invoque l’ « épaisseur de l’Histoire »…  

Moi l’autre :- À savoir ?

Moi l’un : - À savoir tout ce qui fait que, dans certaines circonstances, un homme ou un groupe agissent en fonction de composantes entremêlées qui constituent la réalité, et que leurs descendants ont trop beau jeu de les juger en fonction de critères moraux par trop « évidents ». Bien entendu, nous sommes tous d’accord pour dire que Jean Jardin aurait dû démissionner de son poste avant ou après le rafle du Vel d’Hiv. Mais tous ceux qui se sont penchés sur son cas, y compris les Klarsfeld, ont-ils été abusés et peuvent-ils être soupçonnés d’omertà quand ils constatent que ses responsabilités ne sont pas établies en l’occurrence ?

Moi l’autre : - C’est vrai que le fiston convainc plus par sa rage auto-allumée de vieil ado,  probablement sincère une fois encore, que par la moindre preuve nouvelle apportée au dossier…

Moi l’un : - Oui, et tout de même, l’arrière-pensée qu’il y a là derrière un calcul personnel - et je ne parle pas que du coup éditorial, mais aussi du grand blanchiment perso -, donne à tout ça quelque chose de douteux. En tout cas de quoi te laisser songeur, camarade. Sur quoi  je viens de voir que L'Hebdo consacrait la couverture de son dernier numéro à ce que  les Suisses, Croix-Rouge en tête, savaient et n'ont pas dit pendant ces années sombres. Tu vois qu'on n'en est pas sorti...

 

Cendrars au bout du monde

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Pour le 50e anniversaire de la mort du poète bourlingueur, l’édition fait florès.
La vie mortelle de Frédéric Louis Sauser, alias Freddie, alias Blaise Cendrars, s’acheva en apparence le 21 janvier 1961 à Paris. On imagine le vieux boucanier confiant une dernière fois sa « main amie » à deux fées, Raymone sa compagne et Miriam sa fille. Scène sûrement bouleversante, comme tous les adieux, mais on passera pudiquement sur cette mort survenant trois jours après la solennité tardive d’un Grand Prix de la Ville de Paris qui faisait une belle jambe à l’auteur de L’Homme foudroyé. Déjà frappé à Lausanne, cinq ans plus tôt, par une première attaque paralysant son flanc gauche et donc sa main travailleuse, Cendrars avait consacré ses dernières années à la composition, physiquement héroïque, de deux bouquins de jeune homme : l’extravagant récit « érotique » d’  Emmène moi au bout du monde, suivi de Trop c’est trop. Le premier, curieusement, prenait l’exact contrepied de celui que Cendrars rêvait alors de consacrer à celle qu’il appelait la « Carissima », plus connue sous le nom de Marie-Madeleine, « sœur » du Christ. Or tout le paradoxe de Cendrars est là, que sa légende réduit parfois au personnage du bourlingueur extraverti, alors que c’était aussi un contemplatif et un grand spirituel à tourments et vertiges.

Cendrars7.jpgMais Cendrars mort ? Pourquoi pas au Panthéon pendant qu'on y est ? Tout au contraire : Cendrars supervivant, jamais entré au purgatoire où tant d’auteurs sont relégués, Cendrars enflammant les cœurs et les esprits d’une génération après l’autre. Ainsi, après ceux qui ont défendu et illustré son œuvre de son vivant, tels un Pierre-Olivier Walzer ou un Hughes Richard, de nouveaux hérauts sont-ils apparus, tels Anne-Marie Jaton, dont une magnifique étude a fait date, et Claude Leroy, qui a conçu le volume paru ces jours dans la très référentielle collection Quarto, formidable « multipack » poétique et romanesque avec tout ce qu’il faut savoir sur le bonhomme et ses ouvrages.
De feu, de braise, de cendre et d’art
Revisiter Cendrars aujourd’hui, c’est en somme refaire le parcours du terrible XXe siècle, du Big Bazar de l’Exposition Universelle à la Grande Guerre où il perdra sa main droite (son extraordinaire récit de J’ai tué devrait être lu par tout écolier de ce temps), ou des espoirs fous de la Révolution russe (que Freddie voit éclore à seize ans à Saint-Pétersbourg), ou des avant-garde artistiques auxquelles il participe à la fois comme poète, éditeur, acteur et metteur en scène de cinéma, reporter et romancier, à toutes les curiosités et tous les voyages brassés par le maelstom de son œuvre.
« J’ai le sens de la réalité, moi poète. J’ai agi. J’ai tué. Comme celui qui veut vivre ».

Aujourd’hui encore, un jeune lecteur qui découvre Vol à voile ne peut que rêver de s’embarquer, avant que Bourlinguer lui fasse découvrir que le voyage réduit au tourisme est un sous-produit, et que lire Moravagine nous fait sonder les abîmes de l’être humain, mélange de saint et de terroriste, de fou et de génie.
Cendrars au boulevard des allongés ? Foutaise : ouvrez n’importe lequel de ses livres et laissez vous emmener au bout du monde !

Blaise Cendrars. Partir. Poèmes, romans, nouvelles, mémoires. Sous la direction de Claude Leroy. Gallimard, coll. Quarto.
Cendrars77.JPGMiriam Cendrars. Cendrars, L'or d'un poète. Découvertes Gallimard, nouvelle édition.
Blaise Cendrars. Dan Yack, Folio; Le Lotissement du ciel, Folio.

13:33 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, voyage

Janine Massard en son souriant courage

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L’ écriture pour renaître et dire sa résilience

« Le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard », écrivait Aragon, que Janine Massard aime à citer. Et pourtant à ce « trop tard » s’oppose, dans la vie même de l’auteure romande, marquée par le « scénario de fou» de deux grands deuils prématurés, un effort de résistance qui aboutit à un retour à la vie prolongé, aujourd’hui, en la personne d’un petit Tanguy, fils de sa deuxième fille.

Janine Massard, fille de « prolo », n’est pas du genre à se payer de mots, et pourtant c’est bien par les mots qu’elle a conquis sa liberté et surmonté ses années de détresse. Les titres de ses premiers livres annoncent d’ailleurs la couleur qui n’a rien de rose : …de seconde classe (1978), Christine au dévaloir (1981), L’Avenir n’est pas pour demain (1982) et La petite monnaie des jours (1985, Prix Schiller) qui faisait dire à son ami Gaston Cherpillod : « Janine Massard voit clair, frappe juste (…) Sa vision n’est point brouillée par la démagogie et sa clairvoyance la défend du délire populiste ». Ce qui se confirme un quart de siècle plus tard, avec une douzaine de livres frappés au même sceau du vrai nuancé d’émotion.

 Née en novembre 1939, deuxième fille d’un jardinier sans terre contraint de travailler en usine, à Rolle, pour nourrir ses quatre enfants, la mère ajoutant quelques travaux de couture à l’ordinaire du ménage, Janine Massard a toujours eu le sentiment d’être « décalée ». D’abord par le fait d’une vie précaire, dans une maison « pourrie » qui prenait l’eau.  Ensuite à cause d’un climat moralement sévère, marqué par l’engagement protestant des parents.  La pièce policière du lundi, à Radio-Lausanne, et les premières lectures font diversion, mais ce n’est qu’avec le collège que l’horizon s’ouvrira sur le monde, même s’il n’est pas question d’études supérieures.

Quand Janine Massard raconte ses jeunes années, on pense un peu aux héroïnes d’Alice Rivaz, romancière de l’émancipation féminine en terre romande, qu’elle appréciera d’ailleurs entre toutes. Son rêve serait de « faire les Lettres », mais dès ses dix-huit ans il lui faut gagner sa vie. Après une formation d’éducatrice, qui l’amène à s’occuper quelque temps des enfants de mineurs belges, elle fugue en Italie puis se retrouve au  secrétariat de la la Fédération horlogère, avant un raccord d’études au Gymnase du soir. La rencontre de Maurice Ehinger, enseignant et intellectuel de gauche, comme elle-même, puis la naissance de Véronique, en 1972, et de Martine, en 1974, lui donneront le sentiment que « tout roule » du côté de la vie. Pour exorciser un vieux sentiment d’injustice, on milite au POP (de 1965 à 1969), on boit des pots au Barbare, on refait le monde non sans  constater que les lendemains déchantent à Prague…

Dans la foulée, le désir d’écrire s’est concrétisé, qui restera toujours en phase avec la vie : la sienne ou celle des autres.  Plusieurs nouvelles de son dernier recueil, Childéric et Cathy sont dans un bateau, paru récemment aux éditions Campiche, filtrent ainsi sa grande empathie. Dans Prolétaire immobile, c’est le désarroi du vieux militant assistant aux gesticulations médiatiques d’un gauchiste de salon, et le récit éponyme module le malaise, dans une famille, lié au changement de sexe du père. Bref : le monde tel qu’il évolue sous nos yeux, et que la fiction saisit et transforme pour en dégager un sens plus universel.

C’est cela même que « travaillent » les deux plus beaux  romans de Janine Massard : Ce qui reste de Katharina (1997, Prix Bibliothèque pour Tous), et Comme si je n’avais pas traversé l’été (2002, Prix Edouard Rod), où l’exorcisme de son propre drame passe par la voie romanesque.

Double drame plus exactement, puisqu’elle « vivra » la fin de sa première fille, dont le  sarcome synovial a été dépisté en 1992, jusqu’en 1997, entre peine et colère mais rires partagés aussi. À quoi s’ajoutera, pour l’achever, la mort de son compagnon lui aussi terrassé par le cancer, en quinze jours.

« N’étant pas croyante, je ne pouvais trouver aucun réconfort dans la foi, et pourtant j’ai découvert que l’être humain possédait en lui de grandes ressources de résistance. Par ailleurs, le livre de Boris Cyrulnik m’a aidée à accomplir ma propre résilience ».

Enfin voici, à 71 ans, Janine Massard évoquant sa propre mort à laquelle elle aimerait se « présenter dignement ». Et d’ajouter, sereine : « J’aimerais la voir venir aussi, moi qui l’ai beaucoup engueulée dans certains de mes livres »…

 

Janine Massard en dates

1939        Naissance à Rolle, le 13 novembre.

1971        Naissance de Véronique

1974        Naissance de Martine

1994        Mort de Maurice, son mari

2007       Prix de littérature de la Fondation vaudoise pour la culture.

 

13:22 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)