31/10/2010

Présence d'un ardent

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Entretien avec Georges Haldas, paru en 1990 dans 24Heures. Pour mémoire...

En Suisse romande, Georges Haldas s'imposait au premier rang de ceux qui nous aident à réfléchir sur le sens de notre destinée personnelle, dans une perspective à la fois intime et globale, à l'écart des partis et des idéologies, mais avec la passion d'une homme engagé au sens le plus profond. Vingt ans après, ses propos restent très pertinents et combien vivifiants !
- Que cela signifie-t-il pour vous d’écrire en Suisse ?
- Lorsque j'écris à propos des choses qui sont pour moi fondamentales, telles que le sens de la vie, la place de la mort dans l'existence, la fonction de chaque être humain, la vocation de l'espèce humaine dans la totalité de l'Univers, etc. , bien que travaillant en Suisse, à Genève, chez Said, je n'en ai n'ai pas conscience. Après coup, étant donné que je parle de ce qu'il y autour de moi et des choses que j'aime dans cette ville, le quartier de Plainpalais, la rumeur de l'Arve, une matinée lumineuse quand je traverse le jardin des Bastions, ce sont les autres qui pourront dire que j'ai peut-être rendu tel ou tel aspect de Genève. J'aime cette petite grande ville où se concentrent une intensité, un mouvement, une certaine fièvre et une mesure qui font que je m'y sens plus à l'aise qu'ailleurs. Ma double appartenance grecque et romande fait cependant que je suis toujours resté un peu à distance des traditions locales ou de ce qu'on appelle "l'esprit de Genève". C'est que les questions qui requièrent mon attention impliquent la personne humaine et ses grands fonds, plutôt que la société. En fait, toute appartenance est inconsciente. Dès qu'elle est consciente, elle se charge de quelque chose de social et de voulu qui me paraît factice.
- Vous passez pourtant pour un écrivain qui s'intéresse vivement à la société...
- C'est vrai, mais je m'explique. Pendant la guerre, je trouvais honteux de n'appartenir qu'à la DAP (Défense Aérienne Passive, ou débine-toi-avant-que-ça pète!). Mais si je brûlais de m'engager dans l'active, ce n'était pas pour défendre à tout prix le territoire da la mère patrie. C'était par solidarité avec les garçons de mon âge, et parce que je considérais que la vie est sacrée, alors que l'idéologie nazie allait à l'encontre de ce que poétiquement et humainement je considérais comme le fondement de l'existence. Pareillement, si j'ai été un compagnon de route du parti communiste, ce n'était pas pour des raisons idéologiques, mais parce que les cocos et les chrétiens étaient des ennemis du fascisme et du nazisme et prônaient l'avènement d'une société plus fraternelle – hélas, on a vu le résultat ! Ceci dit, je n'ai jamais pu dissocier l'émotion qu'on a devant la beauté du monde et l'émotion qui découle de la fraternité humaine. On ne peut comprendre la psychologie d'un peuple si l'on n'en connaît pas les fondements, et c'est pourquoi je me suis approché de l'islam.
- Qu’est-ce qui vous attache particulièrement à la Suisse, ou qui vous y rebute ?
- Une telle question suscite tant d'impressions en moi que je ne sais par où commencer ! D'abord, c'est le simple bonheur de retrouver des choses familières, et le soulagement d'échapper à une certaine angoisse qu'on éprouve dans les grands pays. Il y a des lieux (Genève, les Franches-Montagnes, Lavaux) qui m'émeuvent autant qu'en Grèce, mais mon attachement à la Suisse tient aussi à d'infimes détails: la solidité des tasses au petit déjeuner, ou l'épaisseur et la sécurité des loquets de porte en Suisse allemande... En même temps me pèse, passée la frontière, la tendance à la somnolence de ce confetti privilégié qui n'a pas été mêlé depuis deux siècles aux guerres, aux conflits sociaux ni même aux grandes catastrophes naturelles du monde, et qui s'abandonne à une certaine sclérose paisible, d'autant plus insidieuse qu'elle se situe dans un cadre idyllique. Il y a en outre une réalité meurtrière, camouflée derrière les géraniums. Or cette atmosphère de repli sur soi et de prudence nous renvoie aussitôt à l'histoire de ce pays et à la complexité des choses. Le sentiment que j'éprouve envers la Suisse est complexe et contradictoire, mais tout se réduit au fait que j'aime y être. Je ne me sens pas particulièrement suisse, mais j'aime être en Suisse. Je ne supporte pas, lorsque je suis à Paris, d'entendre les Français se gargariser de slogans et de clichés. J'aime bien Le canard enchaîné, mais le dossier qu'il a consacré à la Suisse dégoulinait du crétinisme le plus avancé, d'ailleurs alimenté par certains Suisses. A l'opposé de ce dénigrement facile, le vrai travail d'un écrivain, mais aussi d'un journaliste, devrait être de montrer la complexité des choses et non pas de réduire la réalité à des schémas ridicules.
- Que pensez-vous des médias actuels ?
- Première impression: saloperie de presse, lamentable, vulgaire ! L'impression que toute cette bande n'a qu'un souci: vendre, vendre, vendre à n'importe quel prix ! Tant de bêtise et de confusion me fout en colère ! Puis je ris, je me dis que c'est la vie. Mais en même temps cette rage vient de la haute idée que je me fais de la presse et du métier. J'ai connu des journalistes de valeur qui avaient une culture, un sens de la vérité humaine, qui exposaient leurs opinions avec calme et politesse, qui avaient un sens réel de la complexité des problèmes. Un journaliste, c'est quelqu'un qui, de tout son coeur et de toute son intelligence, cherche à comprendre ce qui se passe dans l'histoire immédiate si difficilement déchiffrable, puis s'attache à éclairer les faits sans parti pris ni slogans meurtriers. C'est parce que beaucoup de journalistes trahissent cette mission que je suis furibard. Et puis il y a un phénomène à mon sens catastrophique, c'est l'aplatissement de la presse écrite devant ce monstre qu'est la télévision. La télévision pourrait être un instrument formidable, mais la plupart de ses dirigeants sont des larbins de l'Audimat sans visée globale. Ainsi la télévison mène-t-elle à une banalisation de la vie qu'on peut dire géologiquement stupide. Une fois encore, ce n'est pas par esprit négatif que je fais ce constat, mais parce qu'il se trouve des émissions intelligentes, émouvantes, et des journalistes honnêtes qu'il faut soutenir.
- Comment vivez-vous la saturation de notre monde par l’image ?
- Les images ne sont qu'un aspect de la réalité. Prenez un match de football: le reportage télévisé a beau être très précis, il ne restitue aucunement tout ce qui se passe sur le stade, avec les gens, l'atmosphère, les pronostsics, le souvenir des matches d'autrefois qui vous revient, les odeurs, les blagues du public, l'attente, la foule qui lévite ou qui gronde, tout un monde intérieur et extérieur que l'image aplatit complètement. A ce nivèlement de la réalité, on ne peut résister que si on s'occupe soi-même de gens vivants et qu'on a une expérience de la souffrance d'autrui. Vous savez: on n'est vraiment sensible qu'à ce qu'on voit de près. Pendant la guerre, dans la rédaction du journal où je travaillais, les nouvelles qu'on recevait des fronts étaient souvent terribles: cent mille morts par ci, cent mille morts par là. Et voici qu'un jour, un typo qu'on aimait bien, qui s'appelait Billard, a eu une crise cardiaque. Or cinquante ans plus tard, j'ai un souvenir plus vif de la mort de Billard que des nouvelles de Stalingrad. C'est le même constat qui fait dire à Jung que les grands événements sont insignifiants par rapport aux moindres choses qui nous arrivent…

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29/10/2010

Grand écrivain de la Relation

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Georges Haldas vient de mourir, à l'âge de 93 ans. Hommage.

C’est un grand écrivain de la Relation qui vient de disparaître en la personne de Georges Haldas. Relation à soi. Relation à l’autre. Relation à Dieu qu’il appelait pudiquement le « grand Autre ».

Or déjà nous l’entendons protester: « Pas écrivain ! Plutôt  homme qui écrit ! ». Scribe, en effet, de la vie la plus ordinaire. Témoin, pour citer le titre de sa première chronique, des « gens qui soupirent, quartiers qui meurent ». Veilleur du matin qui a dit, mieux que personne, le chant de l’aube.

Avant la figure légendaire des cafés genevois penché sur ses carnets comme un mandarin chinois : un capteur de vie sous tous ses aspects, dont ses livres rendent le sel et le miel des «minutes heureuses». Tout ce qu’il écrit : carnets, poèmes, chroniques, coule de la même source et diffuse la même aura sans pareille. Et dans la vie déjà: rien de comparable avec une soirée en tête-à-tête avec Haldas. Présence unique, intense, fraternelle. Haldas ou la passion. Féroce parfois, même injuste, voire cruel, mais aussi drôle et vivant, exécrant la bonne société et vitupérant le «grand Serpent». Cherchant enfin, et de plus en plus, la lumière christique. Continuant d’écrire dans la quasi obscurité avec l’aide de « petite Pomme », sa dernière compagne.

Cent livres comme un seul

Georges Haldas laisse une œuvre avoisinant les cent titres, d’une totale cohérence.  Il a raconté maintes fois comment le « petite graine » de la poésie a été vivifiée, dès son adolescence, pour fonder un véritable Etat de poésie. Ses premiers livres majeurs, Boulevard des philosophes (1966) et Chronique de la rue Saint-Ours (1973) rendent hommage au père grec, un peu déclassé, communiquant à son fils la passion du football et l’attention à la chose politique, puis à la «Petite mère», dont l’humble présence sera magnifiée dans les admirables Funéraires.

D’emblée, cependant, c’est aussi le boulevard et la rue qui revivent, et le quartier de Plainpalais, et tout Genève, avec des ramifications vaudoises et grecques. C’est l’époque aussi, avec ses affrontements sociaux, la tentation du communisme et l’aventure commune des  éditions Rencontre où il préfacera les chefs-d’oeuvre  de la  littérature universelle.

Compagnon de route des «cocos», mais en « gauchiste christique », Georges Haldas est également resté en marge du milieu littéraire. Quoique défendue à Paris par un Georges Piroué (qui le publia chez Denoël) et quelques critiques, son oeuvre franchit mal la barrière du Jura. Trop de métaphysique là-dedans, au goût de nos voisins cartésiens, et la langue de l’écrivain, volontairement cassée, hachée, a fait obstacle plus encore que celle de Ramuz. Une rencontre décisive enracinera du moins son œuvre en terre romande: celle de l’éditeur Vladimir Dimitrijevic, peu soucieux de langage policé  et de l’aspect peu « vendeur » des livres d’Haldas. À l’enseigne de L’Age d’Homme paraîtront ainsi, dès 1975 et avec tout le reste, les quatre chroniques fluviales de La Confession d’une graine, massif central aussi passionnant que  touffus, autour duquel gravitent des ouvrages plus accessibles qui ont connu de vrais succès populaires, tel le merveilleux triptyque de La Légende des cafés (1976), La Légende du football (1981) et La Légende des repas (1987).

Au  cœur de la Relation, avec ses contradictions quotidiennes et ses fêlures, le poids du monde et le chant du monde, c’est enfin par les seize volumes des carnets de L’Etat de poésie que Georges Haldas continuera de nous aider à vivre.

«Le pire qui puisse nous arriver, c’est de donner dans l’élévation spirituelle», note le scribe qui va jusqu’à moquer la «haute foutaise» d’écrire. Mais  voici qu’il relève  «ces passages d’un train dont la rumeur, dans la campagne, le soir, lentement décroît - et c’est chaque fois un peu ma vie, avec l’enfance, qui se déchire». Ou ceci : «Ce n’est pas d’exister que je me sens coupable, mais d’exister tel que je suis. Fragile, incertain, contradictoire, minable. Bref, un chaos d’inconsistance. Et plus nuisible aux autres encore qu’à moi-même. Et condamné à faire avec ça».

Or le lecteur en témoignera bien après la mort de Georges Haldas: que ce «minable» le  désaltère comme personne, le revigore et le tient en éveil...

 

Georges Haldas en dates

 

1917       Naissance à Genève, le 14 août, de père grec et de mère vaudoise. Etudes de lettres. Mémoire de licence sur Mallarmé. Rencontre importante d’Albert Béguin.

1941-

1956       Mariage. Deux filles, Béatrice(1943) et Violaine (1945) Divorce en 1953. Un premier emploi au Journal de Genève ne dure pas. Collabore à l’Agence européenne de presse, travaille en librairie puis auprès d’Albert Skira et à La Baconnière.

1958-

1971     Collaborateur régulier aux éditions Rencontre. Nombreuses publications. Grand prix de la Ville de Genève.

1975      Après la rupture avec Denoël, collabore activement avec Vladimir Dimitrijevic.

1985       Grand Prix C.F. Ramuz

2004       Prix Edouard-Rod pour l’ensemble de son œuvre.

 

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26/10/2010

La beauté de l'inutile

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En lisant Des éclairs de Jean Echenoz.

C’est dans un grand fracas nocturne, cisaillé par un formidable éclair initial, qu’on entre dans le dernier roman de Jean Echenoz et que son protagoniste, prénom Igor, entre lui-même dans la vie, juste avant que l’électricité ne pallie, la nuit, la Lumière des chandelles et de loupiotes. Et vite s’impose, avec l’évidence d’un caractère de sanglier, celle du talent de cet Igor, ou plus précisément de son génie, plus exactement encore sa vocation d’ingénieur génial à large vision et pénétration visionnaire. Son plus grand apport à l’Humanité eût pu être la Turbine Universelle résolvant le problème mondial de l’énergie par le truchement de l’énergie du monde lui-même, mais le monde est une affaire plus compliquée que le rêve d’un vieil enfant, la nature et les hommes surtout, jaloux, ingrats, voleurs d’idées et mal disposés à la réalisation réelle des utopies.

Or Gregor est foncièrement un artiste. L’ingénieur se rendra certes utile, par exemple en devinant le potentiel du courant alternatif dont profitera largement la maison Westinghouse, au dam de la General Eletric d’Edison, qui lui a ri au nez, et Gregor fera même fortune dans la lancée de la nouvelle Amérique électrifiée. Mais nombre de ses inventions ultérieures, enchaînées les unes aux autre à la vitesse de sa lumineuse ingéniosité, telles que le radar ou le missile, le compresseur de fluides élastiques ou le paratonnerre à système, resteront à l’état de projets ou seront piqués et exploités par d’autres, sa nature profonde étant d’un découvreur plus que d’un réalisateur.

Sous ses dehors éminemment antipathiques (pour une fois qu’un héros de roman est une sale gueule !), et même si sa compétence immense fait de lui un nabab et un personnage public, l’incarnation à divers égards de l’homme du Nouveau Monde à l’énergie tourbillonnante et qu’on imagine sabrant le champagne dans un cocktail avec l’homme pressé de Paul Morand, Gregor est essentiellement un poète dont la poésie de la vie (inspirée par celle de l’ingénieur Nikola Tesla né en 1856 et mort en 1943) se trouve mimée à merveille par l’écriture incessamment inventive et gracieuse, dansante, malicieuse de Jean Echenoz, autant que dans ses deux autres « biographies » récentes de Ravel et Courir, mêlant l’évocation de la civilisation technique en plein essor et, en contrepoint, celle d’une passion toute personnelle et peu mathématique (encore que…) de Gegor pour les pigeons.

Bref, Des éclairs nous réserve un vrai régal de lecture en sa suite de fugues et de variations sur les thèmes de l’art et de ses parasites, de l’art et de la solitude de l’art, du génie et de ses contrefaçons, de l’art et de sa foncière inutilité fondant ce qu’on appelle la beauté de l’art…

Jean Echenoz. Des éclairs. Minuit, 174p.

14:34 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, rentrée

22/10/2010

Quand Douna sort du bois

ADouna.jpgvec son premier livre, L’Embrasure, la romancière genevoise impose immédiatement un univers et un style. Superbe découverte !

Douna Loup entre en littérature sous son vrai prénom mais avec le masque d’un pseudo qui la pare aussitôt d’une espèce de charme sauvage, et de même son écriture s’affirme-t-elle d’emblée par sa rapidité féline et sa sensualité, sa force et sa grâce. Son premier livre, composé en quelques mois et envoyé par la poste aux éditions Gallimard, y a trouvé la meilleure place aux côtés des Romandes Pascale Kramer et Gisèle Fournier, à l’enseigne du Mercure de France. Rien cependant de « fait pour plaire » au goût du jour parisien dans ce roman fulgurant dont la pâte humaine, déjà très dense et vibrante, laisse deviner une maturité scellée par une expérience vécue loin des serres académiques ou littéraires conventionnelles. Et le fait est que, sans avoir atteint la trentaine, Douna Loup a déjà vu pas mal de pays, comme on dit.

Née à Genève en milieu artiste, de parents marionnettistes initialement proches du fameux Théâtre du Loup (encore lui !) en ses débuts, Douna passa ses jeunes années dans la Drôme avec les siens, dans la région de Dieulefit, poursuivant ensuite ses études à Valence avec une option théâtre qui lui fut d’un premier apport évident aux yeux de qui lit son roman, autant qu’on y sent la forte présence de la nature forestière.

Une expérience humaine décisive la marque, ensuite, à la fin de sa scolarité, lorsqu’elle s’engage comme volontaire dans une mission de Madagascar et découvre la détresse des orphelins sur fond de pauvreté, tout en assistant une sage-femme qui ne fut pas loin d’influencer ensuite sa propre vocation.

« Cette immersion dans la vie des plus démunis m’a apporté énormément », constate aujourd’hui Douna, qui ne parviendra guère, plus tard, à persévérer dans ses études universitaires (sociologie et ethnologie), trop abstraites à son goût, leur préférant bientôt un travail d’écrivain public spécialisé dans les récits de vie. C’est d’ailleurs par ce biais que Douna Loup, revenue à Genève où elle vit désormais avec son conjoint malgache et leurs deux filles, qu’elle a rencontré le Congolais Gabriel Nganga Nseka avec lequel elle a composé un premier livre intitulé Mopaya, récit d’une traversée du Congo à la suisse (L’Harmattan, 2010). Jusque-là, l’écriture s’était limitée pour elle à une journal intime tenu depuis des années et à quelques nouvelles.

Quant à son roman, c’est lors d’un atelier d’écriture à Romainmôtier que Douna en a trouvé l’amorce. «Le déclencheur en a été cette phrase d’un chasseur que j’ai relevé dans un journal : « Quand je tire, ce chevreuil ne sent pas venir sa fin. Rien à voir avec ces bêtes qui attendent et puis meurent à l’abattoir ». À partir de là, sachant juste quelle courbe son histoire dessinerait jusqu’à son dénouement, la romancière s’est laissée guider par son instinct. « Certaines expériences fondamentales, comme le rapport avec la mort que j’ai observé à Madagascar, me sont revenues, mais le roman s’est développé de manière très physique, pour ne pas dire organique»...



Comme une initiation

On entre dans ce roman clair-obscur par une page immédiatement saisissante, dont les mots nous prennent par la gueule et ne nous lâchent plus ensuite. On y entre par une forêt « grande, profonde, vibrante, vivante et vivifiante », dans la foulée sûre et souple d’un jeune chasseur ardent bien dans son cuir qui traque la bête comme il le ferait d’une femme. Mais dans cette forêt, qui est elle-même comme une femme, la chasse est « mieux qu’un flirt »…

Bref, le protagoniste de L’Embrasure est un mec « qui assure », comme on dit, malgré la faille et la pénombre qu’il y en en lui, où se tapit un secret qu’il refoule.

On pourrait le dire macho, mais s’il aime, avec ses compères, chasser ou lever des filles sans problème, son problème à lui, lié à la mort de ses parents, va lui revenir en pleine figure à la découverte, dans les bois, du cadavre d’un type de son âge qui a choisi de se laisser mourir par idéal, comme il l’a expliqué dans ses carnets. Or voici qu’une femme, survenue après d’autres mais qui « assure » elle aussi, le force à confronter son propre secret à celui du mort avant de revenir du côté de la vie, où elle l’attend pour essayer un pas de deux.

Il y a de l’initiation dans ce magnifique petit roman, qui passe par le savoir de l'aïeul et la médiation de la femme. Au fil de phrases fluides et belles, filant dans le courant vif, Douna Loup conduit son récit avec autant de force que de sensibilité, laissant au cœur une trace marquante.

Douna Loup. L’Embrasure. Mercure de France, 157p.

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19/10/2010

Le livre du monde

Vernet55.jpgDans la foulée de L’Usage du monde, devenu livre « culte », vient de paraître la monumentale Correspondance des routes croisées de Nicolas Bouvier et Thierry Vernet, son compagnon de route. Un grand périple existentiel de deux amis à la vie à la mort.

Si vous aimez l’amitié, vous serez jaloux. Jaloux de voir deux compères complices s’envoyer des lettres où ils se traitent mutuellement de « vieux sapin» et de « bonne cloche », de « courtilière de mes deux » et de « bon vieux kütchük», entre cent autres affectueuses apostrophes amorçant des lettres merveilleuses de passion et de malice partagées, vivantes et intéressantes, qui s’ouvrent ici à tout un chacun.

Avant même la parution du formidable roman d’amitié que constitue cette Correspondance des routes croisées, les noms de Montaigne et La Boétie ont été évoqués pour qualifier l’attachement du «vieux mouflon» et du « vieux sifflet», mais on pense aussi à Bouvard et Pécuchet ou, plus farceurs, à Quick et Flupke version Collège de Genève où les deux lascars, fils d’assez bonnes familles, se sont connus et reconnus d’emblée. Ceci pour le ton vif qui fait pétiller une substance autrement dense et sérieuse, en rapport avec les grandes espérances de chacun dans son domaine particulier : littérature et peinture. De fait, c’est à travers leur quête artistique respective que cette amitié se dégage de l’ordinaire. D’innombrables jeunes Helvètes, en 1945, étaient sans doute impatients de s’arracher à la grisaille du petit pays neutre, tant qu’au carcan de leurs familles. Mais Nicolas (né en 1929) et Thierry (né en 1927), dès le début de leur complicité, brûlent de prendre le large et non pour fuir seulement, mais pour faire quelque chose de leur liberté. Bien avant de larguer les amarres, on les sent ainsi curieux de tout, impatients de tout humer et palper, observateurs aussi vifs l’un que l’autres, lecteurs dévorants et se racontant leurs découvertes entre une virée dans la nature et une sauterie avec de fraîches jeunes filles. Leurs lettres se font alors journal de bord et roman truffé de personnages. D’emblée, aussi, et ce sera une constante, chacun se soucie des progrès de l’autre : «Où en sont tes écritures personnelles ?», demande ainsi Thierry à Nicolas, car « c’est, après tout, ce qui est important dans la vie »...

Et bientôt le monde va s’ouvrir: Paris à Vernet, après un début de formation artistique, et la Laponie à Bouvier, que l’Université assomme et qui lance à sa «vieille couille» après avoir lu Bourlinguer de Cendrars : « Viendras-tu aux Indes avec moi ? ». De là découlant, en 1953, le grand voyage du duo en Topolino, par les Balkans et l’Afghanistan, jusqu’à Ceylan, qui fera l’objet du de L'Usage du monde.

Un livre « total »
Paru en 1964 après des tribulations détaillées en ces pages, le fameux livre de Bouvier a résulté d’une lente cristallisation dont nous découvrons, aujourd’hui, les multiples ramifications existentielles et épistolaires.

Deux premiers recueils de lettres de Thierry Vernet à ses proches nous avaient déjà révélé son saisissant talent d’écrivain. Par ailleurs, en 1956, le peintre écrit à Bouvier qui se trouve alors à Tokyo : « J’ai vraiment hâte qu’on se mette au livre du monde », évoquant une espèce de « livre total » où se conjugueraient le texte, la photo, le dessin et même la musique. Or, en deça et au-delà de L’Usage du monde, le lecteur dispose désormais de cette nouvelle incitation polyphonique au voyage.

Nicolas Bouvier et Thierry Vernet. Correspondance des routes croisées. 1945-1964. Texte établi et annoté par Daniel Maggetti et Stéphane Pétermann. Zoé, 1653p.

20:06 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : voyage, correspondance

07/10/2010

Femme de coeur et grande plume

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Anne-Lise Grobéty, consacrée par le Grand Prix Ramuz en 2000, a succombé mardi 5 octobre au cancer, à l’âge de 61 ans. Elle laisse une œuvre importante et un souvenir lumineux de femme engagée.

C’est une des figures majeures de la littérature romande de la seconde moitié du XXe siècle qui vient de disparaître en la personne d’Anne-Lise Grobéty, vaincue par la maladie mardi dernier, à l’hôpital de Neuchâtel, à l’âge de 61 ans.Après une enfance passée à La Chaux-de-Fonds, dont le climat a marqué son œuvre, Anne-Lise Grobéy entra très jeune en littérature avec Pour mourir en février, paru en 1970 et couronné par le Prix Georges Nicole. Après ce bref ouvrage incisif et sensible, qui abordait une première fois le thème de la difficulté de vivre d'une très jeune femme, dans un climat psychologique marqué par la confusion des sentiments, Anne-Lise Grobéy publia chez Bertil Galland, en 1975, un gros roman, Zéro positif, achoppant à la crise existentielle d'une femme refusant la maternité et se défiant de toute action concrète, notamment politique, puis se réfugiant dans l'alcool et la solitude. Marqué par les tentatives d'une écriture novatrice (qui, paradoxalement, date peut-être le plus), ce livre affirmait du moins une ambition exigeante et une position fortement ancrée dans le temps présent.

Parallèlement à son activité littéraire, Anne-Lise Grobéty a toujours été, d'ailleurs, solidement enracinée dans la vie réelle. Après des études de lettres et un stage de journaliste, elle se consacra à ses deux enfants et fut aussi engagée politiquement, active pendant neuf ans au titre de députée socialiste au Grand Conseil neuchâtelois Attachée à son pays natal, elle aimait également les hautes vallées valaisannes où elle passait de longs mois en symbiose avec la nature. Sans cesser d’écrire et de progresser dans les genres les plus divers, Anne-Lise Grobéty alterna notamment la composition de nouvelles - un genre où excelle son art du trait vif, comme l’illustre La Fiancée d’hiver, Prix Rambert 1986 - et de romans, tel Infiniment plus (1989) dont la narratrice, corsetée par une éducation puritaine, découvre tardivement l'univers de la sensualité. En 1992, parut Belle dame qui mord où la prosatrice, en pleine possession de ses moyens expressifs, au fil de récits-poèmes tour à tour savoureux et plus graves, étincelait par son style, mais c’est avec La Corde de mi, vaste roman polyphonique, paru chez Campiche en 2006, qu'Anne-Lise Grobéty a donné son plus grand livre dans le genre du récit de filiation et d'apprentissage sublimé par une écriture d'une somptueuse musicalité. Plus récemment parurent, en outre, elle publia des livres destinés aux enfants et aux adolescents, qu'elle cherchait à sensibiliser à l'approche des mots et des contes, comme dans Le Temps des mots à voix basse (2001). Enfin, ses interrogations personnelles sur la Seconde Guerre mondiale ont marqué un de ses derniers récits, L’Abat-jour, paru aux éditions d’autre part en 2008, dont l'exergue sonne comme un aveu révélateur: "Mais vouloir raconter, n'est-pas prendre la risque de devancer la vérité d'une mesure ou deux ?"

Avec l'ensemble de son oeuvre, consacrée en 2000 par le Grand Prix Ramuz, Anne-Lise Grobéty s'est inscrite dans la double filiation du réalisme poétique d'Alice Rivaz, qui traça vigoureusement le sillon de l'expression féminine (sinon féministe) dans notre sol littéraire, et de Corinna Bille, pour sa fantaisie narrative et la chatoyance de sa prose.



Lectures à recommander:

Pour mourir en février, réédité en 1994 chez Campiche.

Zéro positif, réédité chez Campiche en 1992.

Belle dame qui mord. Campiche, 1992.

La Corde de mi, Campiche, 2006.

L'Abat-jour. éditions d'autre part, 2008.

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04/10/2010

Un poète lunaire et ludique

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Découverte d'un auteur original dans la foulée de Chappaz et Voisard: Pierre-André Milhit.

Le premier recueil de Pierre-André Milhit, poète sédunois né en 1954 et vivant à Montorge, séduit aussitôt par son ton vif et sa patte, sa musique très personnelle et son climat qu’on pourrait dire à la fois médiéval et très contemporain, tissé de rythmes bien scandés et d’images à la fine découpe, alternant fugues et reprises, chansons et ritournelles, formules bien frappées et souvent frottées d’ironie, jusqu’à la sentence parodiée, à la maxime gorillée.

Il y a ainsi, dans L’Inventaire des lunes, un mélange de fantaisie et de mordant, dont l’espace est d’emblée situé par l’auteur - qui le dédie à Youri Gagarine et Allain Leprest -, entre le cendrier et l’étoile, le verre de rouge et les nébuleuses, les sentiers valaisans fleurant le plein air et les fumées en suspens de la pétrochimie…

Comme on est en pays romand, mais sans estampille cantonale pour autant, la poésie de Pierre-André Milhit rappelle parfois celle du Valais de bois de Maurice Chappaz tournant au formica, mais aussi les ballades ou les foucades d’un Alexandre Voisard en son Jura libertaire. On voit très bien, ainsi, ses renards à l’ensauvagement de plus en plus menacé, se faufilant entre plants de vignes et zones industrielles, rêvant peut-être d’une liberté à l’aube et se cassant les dents sur des déchets nucléaires :

« ce renard est boiteux qui remonte l’escalier des vignes /
Son terrain de chasse s’amenuise au rythme /
de ses arthroses /
l’abri à vélos, le bosquet de sureau, la vigne de muscat /
et les chariots à poubelles /
plus de mulots, de poulardes ou encore d’œuf du jour /
il suit le même régime que les habitants de l’immeuble »…

Et le poète de se demander sous cette lune de mars « qui donc fera l’inventaire des renards citadins pour les /statistiques du printemps »…

Or ce renard, ces renardes, ce renardeau qui manque à l’appel tandis que le busard s’endort repu sur son aire, cette jeune renarde dînant des poubelles de l’hôpital et dormant à la lune de juin «sous un cheval à bascule du jardin d’enfant», cette dame renarde régnant « sur la plus belle place entre l’évêché et le grand palais » qui connaît « les habitudes de la mère supérieure / et les travers de l’huissier du tribunal », ces renards croisant la nuit «les peuplades du sombre», hérissons des bosquets ou noctambules éméchés, tous ces renards animaux ou humains affirment en ces pages une présence tandis que le poète «signale une absence » ou l’accueille à la lune de septembre , « là-bas au cimetière / un renard triste aligne des raisins sur une tombe / à la fin de la nuit le ciel est plein écran »…

La poésie de Pierre-André Milhit est faite pour être dite sous le spot de la lune ou d'un caveau, sur le pavé brillant où ses éclats rebondissent en billes ou en bulles, elle sonne clair et net dans la nuit et fait miel de tout le réel, rappelant aussi bien la poésie urbaine d’Allain Leprest quand son lyrisme chante aigre-doux :

«le conseil d’administration de la pétrochimie /
a dissout la lune dans des fûts d’aluminium /
et décrété que ses vampires et loups garous /
pouvaient sévir à toute heure du jour et de la nuit /
et la semaine et le dimanche /
les jours de fêtes aussi »…

Et de conclure sous la lune d’octobre : Quand la lune est suisse, le sage dort dans/ un safe et le fou marche sur le lac d’argent »…

La poésie de Pierre-André Milhit allie mélancolie et colère, chant de vie pour l’essentiel et donc ouverte à la beauté :

« on arpentait la forêt comme des contrebandiers /
Un muret un hêtre une pierre de tuf /
Il fallait gagner de la hauteur et du silence /
Un toit de feuilles rousses /
Un sentier de racines /  une halte de vin chaud et de pain de maïs »…

Il y a de l’élégie dans ce recueil suivant la montée et la descente des saisons qui sont aussi les saisons de la vie :

« la lune de novembre est la lune de renarde absente /
C’est la lune des grandes fatigues et des errements/
La lune de novembre est la lune des amours dérobées /
C’est la lune des désarrois et des contritions »…

Et le monde est là aussi derrière la lune :

« une renarde a brûlé ses papiers kosovars/
Elle cherche refuge sous la marquise du couvent /
Le vigile loyal et méthodique fait feu /
Une renarde musulmane agonise sur une tombe d’enfant »…

Et le poète de relever « ce qu’il peut y avoir de noir dans ce noir / il va falloir écrire un douzième article / à la constitution de la haine ».

E la nave va, comme le disaitt Fellini dans sa nuit à lui, on voit passer son grand navire au-dessus du Rhône vert limon et des monts écailleux de la noble contrée :

« le renard est aux urgences /
l’alcool et l’amour /
lui ont bouffé le cœur /
il meurt à demi /
d’avoir vécu à double /
mille vies mille morts /
il meurt pour de vrai /
parce que c’est la vraie vie »…

Milhit2.gifPierre-André Milhit. L’Inventaire des lunes. éditions d’autre part, 116p.

Photo de l'auteur: Augustin Rebetez.

14:23 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : poésie, valais