06/12/2009

Chappaz l'émerveillé

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Le dernier livre, posthume, de Maurice Chappaz


« Je dis ma disparition… », écrit Maurice Chappaz dans le dernier livre qu’il écrivit entre juin 2008 et janvier 2009, interrompu par sa mort , le 15 janvier 2009, et dont 3 chapitre sur 5 viennent de paraître chez Fata Morgana, intitulés Le roman de la petite fille.

« Voici une heure que je rédige des lettres à des camarades dans l’existence. Sur une enveloppe j’écris le nom d’un ami qui dort au cimetière.

« Pour un peu je mettrais l’adresse du cimetière.

« Ce qu’on fait avec plus d’intelligence quand on prie ».

Maurice Chappaz ou l’intelligence faite poésie : le même pour l’essentiel à passé nonante ans qu’à son premier écrit septante ans plus tôt, intitulé Un homme qui vivait couché sur un banc, je veux dire : le même qui prie et fume, dans la prose la moins fumeuse qui soit : nette et fluide, dansante d’image en image, candide et poreuse, fondue dans le murmure de la nature en laquelle le poète voit partout Dieu. On le retrouve d’abord «à quelques pas de sa maison natale qu’on appelle l’Abbaye », écoutant « avec une joie secrète » l’eau d’une fontaine. « On dirait des diamant qui chantent », notera-t-il tout à l’heure sur une des enveloppes qui lui serviront de papier brouillon où écrire ce livre : « Ce sont les paroles des grandes forêts sombres où se cachent les sources ».

Le tout vieil homme se sait « vers la fin de sa vie », comme on le sentait déjà en tourbillon dans La pipe qui prie et fume, et ressaisit tout ce qui a été dans tout ce qui est et sera, subissant certes un « séisme » physique et mental mais qui « dépasse le désespoir car on s’aperçoit que la vie est un inconnu où l’on va disparaître et se fondre. Ou peut-être s’accomplir tant la vie dépasse toujours la vie ». Et ceci qui traduit si bien son esprit d’enfance inaltéré : « C’est ça la vieillesse : on s’y noie comme dans un berceau. »

À la toute fin de sa vie, le vieil homme subit des crises d’asthme, soulagées par une médication miracle que ne connut pas sa seconde épouse Michène, atteinte de ce mal vers sa troisième année. Michène se relevant la nuit pour le soulager, lui raconte ainsi ce souvenir d’enfance, et, de fil en aiguille, son enfance et sa mère, le Québec et sa tribu,: voici donc le roman de la petite fille à travers ses aïeux – les Albert et les Rivière, figures quasi mythiques - , le roman de Michène à fines touches et méandres, comme ceux d’un fleuve. On partira de la Grande Guerre et de migrations, d’entreprises humaines et de fâcheries puis de réconciliations, pour arriver aux tribulations de la mère et de l’enfant, entre pénurie et jeux enfantins. « Ma vie va finir. Ces jeux qui balancent le premier âge de mon épouse servent de rame à mes derniers jours. Je me suis embarqué ».

Comme dans toute l’œuvre, les images scintillent et sonnaillent en roue libre : « Le tram musiquait dans les rues avec son petit bruit de ferraille et de porte-monnaie. » Comme dans La pipe qui prie et fume, le texte respire la vie bonne : « La mort qui s’approche donne déjà à notre vécu cette dimension inconnue. Il y a de quoi être émerveillé et effrayé d’avance. On fait sa provision d’éternité sans s’en rendre compte. Tous les jours »

Comme une lettre du Paradis écrite les pieds sur terre et qui nous retombe du ciel en pluie vivifiante de mots radieux…

Maurice Chappaz. Le roman de la petite fille. Fata Morgana, 65p. Et pour mémoire : La pipe qui prie et fume, Revue Conférence, 2008.

Image: Maurice Chappez et Michène, sa seconde épouse, en Laponie

23:21 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : littérature, poésie

Commentaires

belle photo! Le temps ne s'arrête pas

Écrit par : Iva Coudert | 07/12/2009

ça me donne envie de lire Chappaz...

dans le même sens de l'art...

http://www.ghidelli.net/art/erni/erni%20vivat%20bacchus.html

Écrit par : Christian Favre | 08/12/2009

Merci pour ces extraits pleins de poésie et pour cette belle photo.

Écrit par : Nounou | 15/01/2010

Merci pour ces extraits pleins de poésie et pour cette belle photo.

Écrit par : Nounou | 15/01/2010

Cela me donne aussi envie de le lire. Et cela me rappelle que Chessex aimait invariablement Chappaz et n'en a jamais dit que grand bien, certainement ébloui par cette clarté préservée.

Écrit par : Myriam | 08/02/2010

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