24/11/2009

Résilience du fracassé

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Dans ses Dits du gisant, Jacques Perrin retrace un chemin de survie.

C’est un livre très singulier, clair et complexe à la fois, tenant de la marqueterie et du palimpseste, que Dits du gisant de Jacques Perrin, premier ouvrage d’un ancien prof de philo reconverti dans le négoce et la dégustation des vins les plus exquis, retraçant, entre faits et fiction, les tribulations d’un « conquérant de l’inutile », selon l’expression de Lionel Terray, fracassé dans une face nord des Aiguilles de Chamonix et cloué des mois, ensuite, aux urgences d’un hôpital après le diagnostic de « polytraumatismes sévères », plus trivialement : vingt-six fractures…
Si le récit module bel et bien une « tranche de vie » marquée par un accident presque mortel, un projet plus ambitieux, à caractère philosophique et littéraire, plus exactement poétique, travaille immédiatement sa forme et son inscription dans le temps vécu et revécu, comme en spirale proustienne. Les mots et les noms (magie des noms de cépages, par exemple) y ont d’ailleurs une fonction proustienne, dans les retours et les allants renouvelés de la mémoire, et la lecture implique d’emblée un effort du lecteur possiblement dérouté par la discontinuité de la narration obéissant pourtant à un montage rigoureux.
Jasper, double fictif présumé de l’auteur, allait satisfaire un lancinant désir d’écriture en s’attelant à un récit du déclin et de la chute du flamboyant Jim Morrison, figure rimbaldienne emblématique des sixties, lorsque sa propre chute, peut-être pressentie, même annoncée par quelques signes mystérieux, le précipite au pied d’un mur symbolisant son besoin de face à face et de dépassement de soi.
L’événement déclencheur sera fixé par une date et une heure, le 9 février à 12h.30, à partir desquels se développera ce qu’on pourrait dire le Journal de Jasper, ciselé dans une langue élégante à cristallisations lyriques, alternant avec un récit en troisième personne plus factuel, voire clinique.

Le départ est ainsi donné : « J’ai voulu être cet éclaireur des cimes. Voué à l’improbable ; arpenteur des limites : c’est fini ! » Et commence alors la veille du gisant jeté là par «un dieu facétieux » qui a changé son corps et mis son âme en charpie : « Capilotade des fondations. Je n’ai plus corps… Comment le dire en vérité ? Mon je s’est perdu en chemin. Je devine une présence ici, chambre 620, huitième étage, murs couleur pistache, je vois ce monochrome. Tu es là pourtant, tu respires à côté de moi, très doucement : infinie lenteur ». Et l’impression de revenir de très loin se communique au lecteur. Salles de réveil en enfilades comme autant de salles de rêves. Stupéfaction de deviner sa gueule cassée dans le sursaut du regard d'un médecin ami. « Pendant deux mois, il refusera de se regarder dans un miroir ». Sursaut de ses proches le découvrant à leur tour. Ailes blanches des pensées de mort. Un ami tombé dans le Linceul ( !) des Grandes Jorasses et qui lui parle. Souvenir d’un spleen matinal, au bord du lac, au moment même où son compère François Motrot, grand prêtre des vins de Bourgogne se donnait la mort.

Aux limites de la perception, qui sommes-nous, dans ce paquebot flottant où chaque destinée se débat entre les blouses blanches. Et ces rappels à la réalité : « Demain vous serez conduit au bloc à huit heures », et le lendemain après une course d’enfer dans les couloirs : « Patient à l’entrée du bloc », avant l’improbable promesse du prof : « Vous remarcherez, un jour »…
Et les jours se suivent. « Comment penser l’immobile ? ». Et le traité de se constituer : avec les chers stoïciens retrouvés, de Sénèque à Montaigne, avec la visite d’un ancien prof de philo nietzschéen féru de boxe (on a reconnu Alexis Philonenko) et le raillant d'un amical compliment : « Vous n’avez pas changé, vous ne faites pas les choses à moitié ! Toujours cette hybris qui vous caractérisait (…) Tenter d’échapper à votre condition de mortel, ça vous amuse, semble-t-il »… Et Valery Larbaud de saluer, avec ses filles et sa compagne, son retour à la vie : « Bonsoir les choses d’ici bas ». Et les mandarins de défiler avec leurs armadas, leurs noirs diagnostics et leurs noms froids comme des scalpels : « Malheureusement, cette nécrose évolue maintenant vers une déhiscence avec exposition du matériel d’ostéosynthèse »…
Alors il y a les larmes de l’enfance qui remontent, mais Derrida l’enjoint de « ne plus s’abandonner aux paniques des ténèbres ». Il y aura le prof cuistre et prétentieux, mais les autres aussi compétents et attentifs, et les femmes, surtout les femmes, et ses filles qui le « retiennent au bord de la vie ».
Les chemins de celle-ci remontent dans le temps et relient maintenant les révoltes d’une adolescence et cette nouvelle réalité de la mort qui donne plus de relief à la vie, comme dans cette révélation, faite à Dostoïevski condamné à mort et gracié in extremis, dont parle Léon Chestov. Et ce nouveau monde, cette neuve beauté, avant la redoutable «verticalisation », la vie devant soi purgée de l’idée de la mort et le souvenir revivifié d’une visite de collégiens valaisans au poète Maurice Chappaz, le souvenir d’un air d’opéra, le souvenir d’un grand Bourgogne de la côte des nuits ou le souvenir de la mort de Robert Walser dans la neige de Noël, le bilan de Rimbaud martyr à Marseille : « Tu as demandé à la vie d’être davantage que la vie, tu as tenté d’en faire ton otage, ton obligée, mais plus alors ; elle t’a offert l’impossible, la liberté d’inventer ta propre existence, de la transformer en un poème, en un chant, trace légère, indélébile… »

Jacques Perrin. Dits du gisant. L’aire, 2009, 243p.

03/11/2009

Le modeste humaniste

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Claude Lévi-Straus est mort, samedi 31 octobre dernier, dans sa centième année. Un choix de ses œuvres avait été rassemblé, sous son regard, dans un volume de La Pléiade, paru l’an passé. Révérence à l’écrivain…

Au printemps 1941, entre le 25 mars et le 20 avril, Claude Lévi-Strauss et André Breton se retrouvèrent sur le même bateau à destination de la Martinique, « une boîte de sardines sur laquelle on aurait collé un mégot », dixit Victor Serge, chargé de quelque deux cents passagers fuyant le nazisme. Evoquant cette traversée, Lévi-Strauss décrit André Breton, au début de Tristes Tropiques, qu’on peut dire aujourd’hui son chef-d’œuvre. sous les traits d’un voyageur « fort mal à l’aise sur cette galère » en précisant que, « vêtu de peluche, il ressemblait à un ours bleu »…

Levistrauss3.jpgClaude Lévi-Strauss, qui deviendrait l’un des plus grands anthropologues du XXe siècle, magnifique écrivain par ailleurs et digne centenaire de l’Académie française, n’était alors qu’un jeune ethnologue « américaniste » revenu de deux expéditions chez les Indiens bororo et au Mato Grosso avec ses première collections et observations. De douze ans son aîné, André Breton faisait déjà figure de « pape » du surréalisme, taxé d’«agitateur dangereux » par la France de Pétain. Une même passion pour l’art, la littérature et la politique (Lévi-Strauss avait un passé de socialiste actif) allait cependant rapprocher les deux hommes, qui converseraient durant ce voyage par lettres et de vive voix.

Or le lecteur retrouvera, dans Regarder écouter lire, le dernier des sept livres des Œuvres de Claude Lévi-Strauss réunis (par celui-ci) dans la Bibliothèque de la Pléiade, un aperçu du débat qui les opposait alors. Breton y défend, notamment, le « spontanéisme » de l’art, le plus vrai dans son jet brut, tandis que Lévi-Straus, plus classique, rappelle l’importance du métier et de l’élaboration « secondaire » de l’œuvre. Plus tard, L’Art magique de Breton suscitera d’autres objections plus fondamentales de Lévi-Strauss, et pourtant, avec le recul, les passions communes et les œuvres de ces deux grands écrivains se rejoignent dans leur apport respectif à la connaissance de l’homme par la littérature et à travers les arts. Tous deux sont des « bricoleurs » de génie, qui pratiquent par collages. Tous deux sont de grands explorateurs de la créativité humaine, attentifs à ses mythes et pratiquant le même décentrage par rapport à l’Occident.

LeviStrauss2.jpgDans sa remarquable préface aux Œuvres de Lévi-Strauss, Vincent Debaene rappelle que « l’étude de l’homme est, par essence, littérature », non du tout au seul sens du « beau style » mais au sens d’un approfondissement de la connaissance qui « exige réflexion, lenteur et confrontation patiente aux données empiriques », à laquelle l’anthropologie peut être d’un grand apport. Sans narcissisme ni fétichisation du style, Lévi-Strauss développe, poursuit Debaene, « une écriture majestueuse qui fait songer à Chateaubriand pour la posture et à Bossuet pour le rythme ». Formules un peu solennelles cependant, à nuancer à la lecture de Tristes Tropiques, d’un ton souvent très direct et d’une mélancolie fleurant le XXIe siècle (la mémorable conclusion, en hommage à la beauté des choses), mais qui inscrivent bel et bien l’anthropologue dans la filière classique des grands voyageurs-naturalistes-essayistes, tel un Montaigne, notamment, dans cette posture qui est de déférence envers le monde et l’homme nu, tranchant avec l’avidité contemporaine…

Lévi-strauss.jpgTaxé d’«astronome des constellations humaines » Lévi-Strauss fut un grand lecteur des cultures conçues comme un ensemble de systèmes symboliques. Laissant les textes scientifiques les plus ardus, dégagées de la « mode » structuraliste, Ses Œuvres réunies ici visent le public cultivé mais non spécialisé. Avec Tristes Tropiques, captivant parcours sur le terrain et fondation des thèses structurales, Le Totémisme aujourd’hui et La pensée sauvage, suivie des trois «Petites Mythologiques » (La potière jalouse, La voie des masques et Histoire de lynx), celui qui se dit « humaniste modeste » a voulu retracer son parcours personnel sous son double aspect scientifique et littéraire, dont la conclusion de Regarder Ecouter Lire marque le point de fusion du savant et de l’artiste.


Œuvres de Claude Lévi-Strauss préface de Vincent Debaene ; édition établie par Vincent Debaene, Frédéric Keck, Marie Mauzé et Martin Rueff. Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», 2062 p., 64 €

 

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02/11/2009

Le grand Goncourt de la petite dame

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PRIX LITTERAIRES. Avec Trois femmes puissantes, Marie Ndiaye fera date dans l’histoire du prix. Mais le Renaudot de Beigbeder est plus convenu...
Le Prix Goncourt 2009, attribué à Marie Ndiaye pour Trois femmes puissantes, roman aussi remarquable par sa densité émotionnelle que par son écriture, publié chez Gallimard et déjà plébiscité par le public (près de 150.000 exemplaires à ce jour), échappe pour une fois aux soupçons de « combines ». Le fait que Marie Ndiaye soit une femme a-t-il pesé dans le choix du jury, alors qu’aucune romancière n’avait plus été récompensée depuis Paule Constant, en 1998, pour un roman très moyen (Confidence pour confidence) que le critique Jérôme Garcin avait dit le symbole de la « chute des prix » ? Ce n’est pas impossible. De la même façon, la double origine de la romancière (née à Pithiviers en 1967, de mère française et de père sénégalais) et son choix de vivre à Berlin avec son conjoint (le romancier Jean-Yves Cendrey) et ses enfants, l’apparentent à une nouvelle génération d’auteurs multiculturels qui amènent du sang neuf à une littérature française un peu raplapla. Enfin, la prestigieuse enseigne de Gallimard aura sans doute « aidé ». Cela étant, l’œuvre de Marie Ndaye était déjà appréciée largement des connaisseurs pour sa qualité et son originalité, avant d’accéder au grand public avec Rosie Carpe, consacré par le Prix Femina 2001, alors que son théâtre la faisait également connaître titre de seule dramaturge vivante jouée à la Comédie-Française.
Mais l’essentiel est ailleurs, qui tient à la substance même de Trois femmes puissantes, où s’entrecroisent trois destinées de femmes et de divers personnages masculins, observés avec beaucoup d’acuité et de pénétration, échappant aux poncifs du « politiquement correct ». Si Marie Ndiaye n’a abordé que tardivement l’Afrique de ses origines, elle sait rendre admirablement les tensions qui résultent de l’arrachement à un sol ou une culture et à la difficulté de s’adapter à un autre monde, note finement les séquelles de comportements machistes ou patriarcaux, entre autres liens gâchés par l’envie ou l’égoïsme, sans que les caractéristique de race ou de genre soient déterminants – si l’on excepte la ténacité « réaliste » des femmes. De fait, les personnages de Marie Ndiaye sont d’abord des individus complexes, dont on se souvient des prénoms comme il en va souvent des romans qui nous marquent en profondeur. On se rappelle ainsi la rancune de Norah envers son père écrabouilleur, le charme maléfique de son conjoint Jakob, la veulerie douloureuse de Rudy le raté ou la force indomptable de Khady Demba en butte à toutes les avanies. Bref, attentive au monde qui nous entoure et aux vies souvent cabossées, Marie Dniaye fait honneur à la meilleure littérature en restant accessible à tout lecteur.
Marie Ndiaye. Trois femmes puissantes. Gallimard, 316p.

beigbeder.jpgLe Renaudot « pipole »

de Beigbeder le branché

 

Est-il permis d’être un « pipole » parisien aussi répandu que feu Edgar Schneider et un véritable écrivain, un chroniqueur de magazines de coiffeurs et un styliste crédible ? Ce qui est sûr, c’est que Frédéric Beigbeder se le permet, et qu’il y réussit parfois. Son dernier récit autobiographique, Un roman français, en est la plus récente preuve, qui lui a valu hier le « Poulidor » des grands prix littéraires d’automne – ce Prix Renaudot qui consacra tout de même, en d’autres temps, Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline et Les choses de Georges Perec…

Si la « confession » de Beigbeder ne caracole pas à ces hauteurs, elle procède cependant de la meilleure veine de ce chroniqueur des temps qui courent assez caractéristique de sa génération, enfant de divorcés  en bourgeoisie peu rêveuse, môme sans mémoire et ado mécontent de son faciès, dandy un brin canaille qui entra en littérature à 25 ans avec ses Mémoires d’un jeune homme dérangé, se fit « jeter » de la boîte de pub où il était surpayé après avoir décrit son job dans 99 francs, succès fracassant (plus de 400.000 exemplaires) pas loin de la manière Houellebecq (dont il fut l’éditeur) et adapté au cinéma.

Le « cinéma » mondain de Beigbeder est trop connu pour qu’on y revienne, alors que son réel talent mérite d’être rappelé. Pas tant celui du romancier de Windows on the World, évocation peu mémorable du 11 septembre vu de Paris, mais bien plutôt des Nouvelle sous ecstasy ou d’autres variations plus libres et plus personnelles sur l’époque, dans la postérité d’un Bernard Frank ou du Weyergans « goncourtisé » de Trois jours chez ma mère.    

Non sans charme, parfois touchant de réelle sincérité, notamment dans l’évocation de ses relations privilégiées avec son grand-père, l’écrivain a un ton à lui que module la « ligne claire » de notre langue.

Frédéric Beigbeder. Un roman français. Grasset.

 

 

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