03/11/2009

Le modeste humaniste

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Claude Lévi-Straus est mort, samedi 31 octobre dernier, dans sa centième année. Un choix de ses œuvres avait été rassemblé, sous son regard, dans un volume de La Pléiade, paru l’an passé. Révérence à l’écrivain…

Au printemps 1941, entre le 25 mars et le 20 avril, Claude Lévi-Strauss et André Breton se retrouvèrent sur le même bateau à destination de la Martinique, « une boîte de sardines sur laquelle on aurait collé un mégot », dixit Victor Serge, chargé de quelque deux cents passagers fuyant le nazisme. Evoquant cette traversée, Lévi-Strauss décrit André Breton, au début de Tristes Tropiques, qu’on peut dire aujourd’hui son chef-d’œuvre. sous les traits d’un voyageur « fort mal à l’aise sur cette galère » en précisant que, « vêtu de peluche, il ressemblait à un ours bleu »…

Levistrauss3.jpgClaude Lévi-Strauss, qui deviendrait l’un des plus grands anthropologues du XXe siècle, magnifique écrivain par ailleurs et digne centenaire de l’Académie française, n’était alors qu’un jeune ethnologue « américaniste » revenu de deux expéditions chez les Indiens bororo et au Mato Grosso avec ses première collections et observations. De douze ans son aîné, André Breton faisait déjà figure de « pape » du surréalisme, taxé d’«agitateur dangereux » par la France de Pétain. Une même passion pour l’art, la littérature et la politique (Lévi-Strauss avait un passé de socialiste actif) allait cependant rapprocher les deux hommes, qui converseraient durant ce voyage par lettres et de vive voix.

Or le lecteur retrouvera, dans Regarder écouter lire, le dernier des sept livres des Œuvres de Claude Lévi-Strauss réunis (par celui-ci) dans la Bibliothèque de la Pléiade, un aperçu du débat qui les opposait alors. Breton y défend, notamment, le « spontanéisme » de l’art, le plus vrai dans son jet brut, tandis que Lévi-Straus, plus classique, rappelle l’importance du métier et de l’élaboration « secondaire » de l’œuvre. Plus tard, L’Art magique de Breton suscitera d’autres objections plus fondamentales de Lévi-Strauss, et pourtant, avec le recul, les passions communes et les œuvres de ces deux grands écrivains se rejoignent dans leur apport respectif à la connaissance de l’homme par la littérature et à travers les arts. Tous deux sont des « bricoleurs » de génie, qui pratiquent par collages. Tous deux sont de grands explorateurs de la créativité humaine, attentifs à ses mythes et pratiquant le même décentrage par rapport à l’Occident.

LeviStrauss2.jpgDans sa remarquable préface aux Œuvres de Lévi-Strauss, Vincent Debaene rappelle que « l’étude de l’homme est, par essence, littérature », non du tout au seul sens du « beau style » mais au sens d’un approfondissement de la connaissance qui « exige réflexion, lenteur et confrontation patiente aux données empiriques », à laquelle l’anthropologie peut être d’un grand apport. Sans narcissisme ni fétichisation du style, Lévi-Strauss développe, poursuit Debaene, « une écriture majestueuse qui fait songer à Chateaubriand pour la posture et à Bossuet pour le rythme ». Formules un peu solennelles cependant, à nuancer à la lecture de Tristes Tropiques, d’un ton souvent très direct et d’une mélancolie fleurant le XXIe siècle (la mémorable conclusion, en hommage à la beauté des choses), mais qui inscrivent bel et bien l’anthropologue dans la filière classique des grands voyageurs-naturalistes-essayistes, tel un Montaigne, notamment, dans cette posture qui est de déférence envers le monde et l’homme nu, tranchant avec l’avidité contemporaine…

Lévi-strauss.jpgTaxé d’«astronome des constellations humaines » Lévi-Strauss fut un grand lecteur des cultures conçues comme un ensemble de systèmes symboliques. Laissant les textes scientifiques les plus ardus, dégagées de la « mode » structuraliste, Ses Œuvres réunies ici visent le public cultivé mais non spécialisé. Avec Tristes Tropiques, captivant parcours sur le terrain et fondation des thèses structurales, Le Totémisme aujourd’hui et La pensée sauvage, suivie des trois «Petites Mythologiques » (La potière jalouse, La voie des masques et Histoire de lynx), celui qui se dit « humaniste modeste » a voulu retracer son parcours personnel sous son double aspect scientifique et littéraire, dont la conclusion de Regarder Ecouter Lire marque le point de fusion du savant et de l’artiste.


Œuvres de Claude Lévi-Strauss préface de Vincent Debaene ; édition établie par Vincent Debaene, Frédéric Keck, Marie Mauzé et Martin Rueff. Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», 2062 p., 64 €

 

18:34 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (4)

Commentaires

Merci à ceux qui ont pris la peine de rendre leur hommage à ce grand homme. Nous avons chacun, bien sûr, nos citations favorites et nos souvenirs personnels de la magnifique parole de ce très grand homme, quelle soit orale ou écrite et nous les emporterons avec nous jusqu'à ce "rien" qui restera de nos efforts, comme il le dit si bien à la fin de l'Homme nu.
En ce qui concerne l'humilité que vous avez si justement évoquée dans votre titre, cette qualité a caractérisé plus d'un grand homme de la pensée. Je me vient notamment à l'esprit un savant comme Georges Dumézil, qui pouvait travailler dans plus d'une trentaine de langues du monde et nous a laissé quelques écrits merveilleux. Il déclarait cependant dans une entrevue télévisée il y a une dizaine d'années, peu avant sa mort (et que je cite de mémoire) que le travail qu'il faisait était le seul qu'il connaissait bien, et qu'il lui aurait tout autant plu d'exceller dans l'art de la danse, comme Patrick Dupont, si l'occasion et le talent lui en avaient été accordés.

Écrit par : Mère | 07/11/2009

Peut-être aurait-il fait dans l'art de la danse sans y exceller. Être modeste sur son métier n'est pas l'être pour soi. A la lecture de "Tristes Tropiques", ou de son début, il m'a semblé que l'humilité n'était pas la qualité première de Claude Lévi-Strauss. J'en ai parlé à mon oncle Luc Mogenet, qui a écrit plusieurs livres et avait suivi des cours de Lévi-Strauss au Collège de France, et même s'il lui conservait toute son admiration, il a reconnu qu'on ne pouvait pas estimer qu'il était particulièrement humble, qu'il l'était plus que les autres. Il avait avec lui, disait-il, l'assurance du grand professeur acadamicien classique.

Sa remarque sur André Breton n'est pas du reste forcément d'un grand intérêt, et fait un peu chronique mondaine.

Écrit par : rm | 07/11/2009

@rm
Est-ce que cela vous a fait du bien, au moins?

Écrit par : Mère | 07/11/2009

Mère, il ne suffit pas de dire qu'on est modeste pour l'être réellement.

Écrit par : rm | 08/11/2009

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