11/10/2009

Le grand art de l'oiseleur

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« L’écriture est un art d’oiseleur, et les mots sont en cage avec des ouvertures sur l’infini », écrivait Cingria, auquel Jacques Chessex consacre une pièce d’Allegria sous le titre de Petite ode à saint Charles-Albert « qui sut happer la bonne manne/A tout bout de ciel ouvert ».

Or c’est sous le même « ciel ouvert » et devant le même « infini », au gré des mêmes allées de forêts bruissantes ou de bibliothèques savantes, abreuvés aux communes sources du goût et de la pensée, parfois aussi sur le même pas « rythmé comme un air de jazz nègre » qu’évoluent ces deux écrivains habités par une parente inspiration qu’il faut bien dire mystique, en dépit de multiples malentendus relancés par la dernière mode.
A ce propos, il convient illico d’exonérer Le désir de Dieu du soupçon d’appartenance à tout un brouet religieux ou parareligieux remuant dans la marmite faitout du New Age, où mitonnent rogatons de spiritualisme et vertus accommodées à la sauce humanitaire. « La vertu fume, crache, lance du foutre et assassine », écrivait aussi Cingria pour opposer le courage créateur du poète (« celui qui fait ») ou du fou d’amour au moralisme vétilleux des « dames aux ombrelles fanées par les climats qui indiquent ce qu’il faut faire et ne pas faire » ; ou pour distinguer la foi qui renverse les montagnes et capture les tigres du sempiternel scepticisme des gens qui ont « les pieds sur terre » et détestent les songe-creux et autres saute-ruisseaux.

D’emblée Chessex se dit « plein de Dieu » dans ce livre reprenant en fugues et variations tous les thèmes fondamentaux de son œuvre, savoir : l’étonnement initial d’être au monde et la découverte des mots, l’intuition précoce de la mort et la prescience du mal, le vertige du sexe et ses turbulences contradictoires de réserve coupable et de défi blasphématoire, la fascination pour un vide qui serait à la fois une plénitude qu’investit le souffle à la manière orientale, le miel du monde et ses infinies modulations, le rêve du monumentum artistique cher à Flaubert et la consubstantielle conscience de sa vanité - et passent le jour terrestre et ses messagers ailés, tel celui d’Allegria: « Comme Oscar Peterson égrène ses notes/D’eau fine de cascade de nocturne source/Toi fauvette au bois du cimetière/tu me parles/ Dans la douceur d’être vivant /devant la mort ».

Il niche plein d’oiseaux dans le Dieu de Chessex, mais il y a Job aussi et sa « première mise en cause de Dieu comme Infini et Parfait », il y a l’intelligence du « credo quia absurdum » (je crois parce que c’est absurde) d’Augustin et de Nicolas de Cues autant que la bouche cousue d’Arsène Père du désert, la rhétorique théologique trop bien huilée d’Huysmans autant que la béance surabondante de Flaubert, les cris d’Artaud ou les transes furieuses de Bataille en sa « dévotion inversée » de scrutateur de cons et de culs, rapprochées par Maître Jacques des injonctions disciplinaires de Loyola , et voici le tout jeune amant à genoux goûtant le « miel de l’ours » au secret de la jeune fille, ou voilà le lettré prolongeant sa méditation esquissée avec les bons pères de Fribourg chez Sponde ou Bossuet, dans les jardin de Dubuffet ou auprès des chairs écorchées de Soutine et de Bacon.


Il y a dans Le désir de Dieu, comme dans L’Imparfait, autre merveille, mais en plus ample encore et en plus libre, parfois en plus fou, une sorte de pensée-chant qui revisite l’idée de Nietzsche d’un dieu danseur, avec des « impros » évoquant aussi le tourbillon sur place des derviches ou les incantations « en langue » des allumés de la Bible.
Qu’il parle de la maison de ses pare
nts déchirés (dans Come away with me) ou de sa mère dans l’émouvant chant d’Allegria dédié à celle-ci, du mystère de notre présence ici-bas et de l’immanence de la « perpétuelle apparition jaillie », du néant qui nous attire comme un repos de loir et de tout ce qui repousse sur « terre et cendre », du tocsin en nous du nom de Golgotha et de ce « nœud obscur » s’abandonnant à l’ouvert de Pâques, l’oiseleur danse autant qu’il pense, chante autant qu’il énonce, « et les mots sont en cage, avec des ouvertures sur l’infini ».

Jacques Chessex, Le désir de Dieu. Grasset, 358 p.
Jacques Chessex, Allegria. Poèmes. Grasset, 145 p.

00:44 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature

Commentaires

C'est consacré au sentiment du divin plus qu'au divin même, peut-être. Car en toute logique, on ne peut pas dire que la chair soit éternelle ni infinie, en soi. La dévotion vis à vis de ce qui tôt ou tard ne sera plus que fumée peut être intense; mais il faut bien qu'elle s'appuie sur l'illusion de l'instant présent éternisé, du lieu où l'on est, universalisé. Sinon, le désir d'infini emmène forcément plus loin que ce que la main peut toucher.

Écrit par : Rémi Mogenet | 11/10/2009

Ce serait un vaste débat, Monsieur Rémi, que celui des rapports de Jacques Chessex avec la religion. Le pasteur Serge Molla en a écrit en bonne connaissance de cause, mais c'est vrai que le sentiment religieux de JC est d'un poète bien plus que d'un penseur ou d'un exégète-poète à la façon de Georges Haldas. Pour ma part, je le vois surtout puritain, exacerbé dans ses romans et plus nuancé dans sa poésie. Dans une conversation de l'an dernier, il me disait combien les thèmes de la Bible (les thèmes et les images) l'avaient marqué en profondeur, autant que la protestation de la Réforme et la culpabilité lancinante de la tradition calviniste. Il y a chez lui de la métaphysique naturelle et du blasphème chrétien, il est voltairien bien plus que rousseauiste (affirme-t-il en tout cas) bien plus baroque aussi que classique comme l'était son ami catholique Jacques Mercanton. La miséricorde a peu de place dans son inspiration, ses personnages féminins diffusent peu d'aura, les enfants sont quasiment absent de son Dramatis personae. Bref, je vois plus en lui un poète d'éducation chrétienne qu'un poète chrétien, mais tout ça est encore trop simple...

Écrit par : JLK | 11/10/2009

Oui, il paraît plus nourri d'imagerie chrétienne que de pensées claires chrétiennes ou plus généralement religieuses. On peut avoir l'impression qu'il aime, dans le mysticisme, la portée esthétique. Toutefois, j'ai lu ici ou là qu'il ne laissait pas d'embrasser les appels de la chair, et qu'en même temps, il disait croire en Dieu. J'ai tendance à considérer ce paradoxe comme plus propre aux protestants qu'aux catholiques, lesquels se disent plus volontiers athées, quand ils adoptent la "religion naturelle": pour eux, Dieu est l'instance qui énonce des règles morales, avant d'être celle qui anime les choses.

Écrit par : Rémi Mogenet | 11/10/2009

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