09/10/2009

Le dernier tabou

Matzneff.jpgDuvert.jpg

Robbe-Grillet.jpgEcrivains et pédophilie. À propos de Polanski, Frédéric Mitterrand et d’une confusion générale sous contrôle politiquement correct…

La littérature universelle n’a cessé d’évoquer, depuis la plus haute Antiquité, tous les états du désir. Les enfants, selon les cultures, n’y ont pas échappé, sous des formes plus ou moins sublimées. En Occident, les écrits du marquis de Sade (1740-1814) sont les plus explicites de nos temps modernes, où des impubères des deux sexes se mêlent à toutes les orgies. Or Les œuvres de Sade ont quitté les « enfers » des bibliothèques et des librairies depuis belle lurette. Mais le « divin marquis » passerait-il aujourd’hui à la télévision ? Rien n’est moins sûr.
À l’heure du politiquement correct, la formule selon laquelle « tout peut s’écrire, mais tout ne peut pas se dire », se vérifie tous les jours. Gabriel Matzneff, auteur de grand talent, en a fait l’expérience en 1993, sur le plateau de Bernard Pivot, face à la romancière québecoise Denise Bombardier qui l’attaqua frontalement sur ses amours avec de très jeunes gens des deux sexes (entre 11 ans et 16 ans, selon l’aveu même de l’écrivain dans ses Carnets). Matzneff, injustement impliqué par ailleurs dans le scandale pédophile du Coral, n’en fut pas moins «remercié» par le journal Le Monde et perdit tout crédit sur la scène médiatique. Un sort moins enviable encore fut celui de Tony Duvert, chantre militant du droit des enfants à disposer de leur corps, dont Paysage de fantaisie fut couronné par le Prix Médicis en 1973 et qui se retira du monde en 1990 après son Abécédaire malveillant, pour mourir dans la solitude et l’opprobre. S’il n’était passé inaperçu, le roman de Maurice Heine intitulé Luce, Les mémoires d’un veuf, aurait « mérité » pareil traitement pour sa façon d'imputer les pires perversions à une adolescente manipulée par son paternel.
Plus discrets et prudents, et bénéficiant d’un contexte social moins tendu sur la question, un Henry de Montherlant ou un Michel Tournier, autres amateurs de jeunes garçons, n’ont jamais été en butte à la vindicte publique. Dès 2003, Alain Robbe-Grillet dénonçait cependant, à propos de La Reprise, où une adolescente apparaît sous les traits d’une « violeuse » virtuelle, les critiques selon lui « grotesques » dont il fit l’objet, comme celles qui ont visé le peintre Balthus. Sous les mêmes accusations, un enseignant picard fut arrêté par la police en 2000 pour avoir fait lire à ses élèves Le Grand cahier d’Agota Kristof où des parents avaient cru débusqer un auteur pédophile. À quand le procès posthume de Vladimir Nabokov pour sa perverse Lolita ?

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11:07 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : littérature, morale

Commentaires

Il y a tant d'auteurs qui n'ont pas eu besoin de cela!

On ne peut assurément pas exclure les pédophiles pour autant, puisque, à l'évidence, on peut être pédophile, ET écrivain. Vous ne mentionnez par exemple pas Lewis Carroll, grand consommateur d'au moins une petite fille (même s'il est probable qu'il n'ait jamais consommé, se contentant de prendre des photos, et peut-être de tripoter le modèle pour lui faire prendre la pose, nue bien sûr).


par contre, on remarque que les auteurs que vous mentionnez, à part peut-être Nabokov (et encore), ne sont RIEN d'important dans l'histoire de la littérature. Rien.

Donc, pédophilie n'exclut pas art, évidemment, mais pourquoi vouloir focaliser l'attention sur des médiocres, juste parce qu'ils sont pédophiles? C'est cela qui est triste.

Écrit par : antoineb | 09/10/2009

La différence, semble-t-il, entre R. Polanski et F. MItterrand est que le premier a agi mais pas créé des images dans ses films, mais le second n'a rien fait, mais juste raconté des fantasmes dans ses livres. En réalité, l'affaire Polanski ne concerne en rien l'art, puisque Polanski a agi en tant que particulier, et non en tant que cinéaste. Pour Mitterrand, c'est différent. Mais en réalité, la loi ne peut pas être observée simplement à coups de sanctions. Il est évident qu'elle correspond à un sentiment moral. Si donc des artistes font l'éloge de pratiques contraires à la loi, il est évident que cela va rendre l'application de la loi plus difficile, et donc coûter au contribuable. Et ce n'est pas moins vrai si l'artiste est bon, comme artiste: ce serait plutôt le contraire. Si l'artiste veut parler d'actions contraires à la loi, le peuple s'attend à ce qu'il les présente comme condamnables, ou au moins sans en faire l'éloge. Est-ce que Nabokov fait vraiment l'éloge de la pédophilie dans "Lolita", je ne suis pas sûr. Humbert Humbert paraît bien lui-même dans les ténèbres, et comme puni par ses fantasmes et désirs coupables. Il ne s'agit pas non plus de cacher ce qui est. Mais tant que la loi sanctionnera certaines pratiques, il sera difficile et contradictoire d'en faire publiquement l'éloge. C'est aussi une question de solidarité vis à vis des électeurs, peut-être. Le talent formel en tout cas ne justifie rien, je pense. A ce compte-là, on peut aussi pardonner à tous les ciminels qui ont su mettre les formes. Mais c'est très artificiel.

Écrit par : Rémi Mogenet | 10/10/2009

Des images pédophiles, s'entend (pour Polanski).

Écrit par : Rémi Mogenet | 10/10/2009

si j'évoque Gabriel Matzneff et Tony Duvert, qui ne sont RIEN en littérature que pour vous, c'est parce que les médias ont focalisé sur cet aspect de leur oeuvre qui est tout à fait anodin. En revanche, leurs actes d'hommes privés, comme il en va de Polanski, ont été montés en épingle et leurs oeuvres respectives en ont été réduites à RIEN, comme vous dites. Pour Nabokov, comme pour Lewis Carroll, que je n'ai pas mentionné en effet, la nymphettomanie oscille entre une critique profonde de l'adulation infantile d'une certaine Amérique, et nullement un penchant pervers personnel, chez le premier, et un goût singulier chez le deuxième qu'il serait grotesque de ramener à la pathologie. Mais parlons de ce qu'on sait. Et taxer Matzneff et Duvert, qui ne sont certes ni Montherlant ni Tournier, prouve chez vous que vous ne savez pas vraiment... Dieu sait que ce ne sont pas mes auteurs de chevet, mais la prose de Matzneff découle du pur classicisme, et ce n'est pas par hasard que Montherlant en a fait l'un de ses proches; et Duvert, dans la collection Minuit, a signée des livres d'une prose étonnante, comme un Hervé Guibert ou un Eugène Savitzkaya, avec ou sans fantasmes admissible ou pas par le commun...

Écrit par : JLK | 11/10/2009

Il n'est pas si sûr, Rémi, que l'affaire Polanski ne concerne en rien l'art, et c'est justement ce qui complique l'approche de tels imbroglios qu'on tente de ramener aux faits justiciables. Chez un grand artiste, la vie est inséparable de ce qu'il en tire. Il va de soi que Lolita n'est en rien une incitation à la pédophilie, pas plus que les nymphettes de Lewis Carroll. Mais que veut-on ? Un Baudelaire non tourmenté, un Artaud ou un Rimbaud normalisé aux électrochos ? Un Chessex père de famille modèle et ne buvant que de la verveine avant de se mettre à l'eau ? Et si l'art et la littérature sortaient de toutes nos merdes, comme l'ont dit Baudelaire et Bloy de façon plus élégante ? Et s'il fallait passer par les Enfers de Dante pour accéder aux bars à café non fumeurs du Purgatoire - je laisse le Paradis aux hygiénistes américains dont le copilote est un Dieu milliardaire.

Écrit par : JLK | 11/10/2009

Je ne me rappelle pas qu'aucun film de Polanski, parmi ceux que j'ai vus, évoque une relation entre une fille de treize ans et un homme de quarante. Personne à ma connaissance n'a dit que cette relation qu'avait eue Polanski ne diminuait l'intérêt de ses films. On ne veut pas qu'un artiste soit un saint, mais que tous les hommes, qu'ils soient ou non des artistes, respectent la loi. Cela dit, ici, comme c'est un personnage public, on a donné son avis sur la rigueur des lois américaines (et, indirectement, suisses) à cet égard, comme l'auraient fait les proches d'un inconnu, si c'est à un inconnu que cela serait arrivé. Je ne vois vraiment pas le rapport avec l'art.

Pour le style classique de Matzneff, je me souviens qu'il s'est surtout réclamé, lui-même, de Montherlant. C'est sûr qu'il a un beau style, et peut-être que ses frasques empêchent de l'apprécier à sa juste valeur, mais il faut remarquer aussi que Matzneff n'a rien d'un poète maudit, dans son style, et que son public était justement les bourgeois un peu conservateurs de la vieille France centrale, bourgeois qui par ailleurs, sans être forcément très pieux, se piquent fréquemment d'être des modèles en matière de morale publique. Le retour à la rigueur morale en matière sexuelle a rendu impossible à ces bourgeois de continuer à chanter ses louanges, et quant aux intellectuels qui se réclament de quelque chose de plus révolutionnaire, ils n'ont de toute façon jamais soutenu Matzneff, justement à cause de son style. Il a donc perdu son public. Mais il faut peut-être être cohérent: il n'est pas forcément faux que son comportement est gênant sur le plan moral. Et aussi, que son style même participe d'un dandysme un peu gourmé, issu du XVIIIe siècle: Casanova aussi écrivait en beau style.

Écrit par : Rémi Mogenet | 11/10/2009

@JLK
Votre billet m'a fait réfléchir à partir de la question du dire et de l'écrire. J'ai préféré m'exprimer sur mon blog, l'Acratopège, plutôt que par un commentaire sur votre page. Si vous avez le temps de me lire, merci.

Écrit par : PJR | 12/10/2009

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