24/09/2009

Sur La barque silencieuse

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Lectures de Pascal Quignard (1)

Dans la magistrale lecture d’un monde que constitue son essai biographique sur Walter Benjamin, Une vie à travers les livres, Bruno Tackels situe deux auteurs dans la postérité privilégiée de WB, pour lesquels le Temps, la Mort et la Mélancolie font figure d’instances fondatrices, à savoir W.G. Sebald le romantique et Pascal Quignard le baroque.
Bien entendu, taxer Sebald de romantique et Quignard de baroque est par trop restrictif, mais disons que cela rend le ton dominant de leur oeuvre respective : crépusculaire pour le veilleur de toutes les destructions que fut l’auteur trop tôt disparu d’Austerlitz, et comme entée sur la luxure et la mort, la solitude et la merveille pour le poète-essayiste de La barque silencieuse et de plus de quarante autres ouvrages en archipel.
Ceci dit, la traversée du Temps opérée par Pascal Quignard est tout à fait unique, comme sa façon de trouvère de trouver ses phrase ou de grappiller ses mots dont il sonde les origines et module les développements, du cercueil à l’utérus et retour…
Pour rendre le son et le sens de La barque silencieuse, de loin le meilleur et le plus beau livre paru en France cette fin d’été 2009, il ne serait que de pratiquer la méthode de WB consistant à citer et à citer et à citer encore en liant entre elles citations et citations.
Je cite donc illico le début du chapitre premier où il est question de l’origine du mot corbillard, découlé de l’usage des coches d’eau porteurs de nourrissons menés de leurs nourrices à leurs mères de Corbeil à Paris entre la fin du XVIe et la fin du XVIIe où Furetière fixa le nom dans le marbre du papier : « J’aurai passé me vie à chercher des mots qui me faisaient défaut. Qu’est-ce qu’un littéraire ? Celui pour qui les mots défaillent, bondissent, fuient, perdent sens. Ils tremblent toujours un peu sous la forme étrange qu’ils finissent pourtant par habiter. Ils ne disent ni ne cachent : ils font signes sans repos ».
Or tout fait signe dans la lecture du monde, du Temps, de la Mélancolie et de la Mort que constitue ce sixième tome du Dernier Royaume de Pascal Quignard, dont le premier (Les Ombres errantes, accessoirement gratifié du Prix Goncourt, faisant surtout honneur à l’Académie éponyme) parut il y a sept ans déjà. Sept ans que le crâne décharné et peint en noir de La Valliote, qui fut la femme la plus belle du monde baroque, posé sur le secrétaire du Temps enfui par l’abbé d’Armentières, attendait d’apparaître sur le papier liquide où la barque silencieuse ne dort que d’un œil.

Ces propos décousus marquent le début d’une traversée de l’œuvre intégral du plus grand écrivain français, à mon goût, encore en vie et à l'exercice ce jour d'hui. Chaque livre de PQ fera l'objet de 7 notes, assorties de 7 citations.

De La barque silencieuse (1)

"Quel qu'il soit, quel que soit le siècle, quelle que soit la nation, tout enfant est d'abord un inconnu. Tout destin humain est: l'inconnu de la mise au monde confié à l'inconnu de la mort."

"Une bêche, un sécateur, une hache pour le petit bois, deux bottes en caoutchouc pour la terre spongieuse, un parapluie jaune pour le ciel, un crayon à papier et le dos des enveloppes - la vie solitaire ne coûte pas extrêmement cher quand on la rapporte aux sept bonheurs qui l'accompagnent".

"Naufragés sont les hommes, venus d'un autre monde, ayant déjà vécu, abordant une rive".

"On appelle diable de poussière une petite tornade minuscule, haute comme deux ou trois hommes superposés, qui soulève la poussière ou la paille des champs au mois d'août".


Pascal Quignard, La barque silencieuse. Seuil, 237p.

08:20 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature

21/09/2009

Les Perdus éperdus

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Julien Mages exprime les désarrois de notre époque en crise. Les Perdus, en création à Vidy, confirment un grand talent en expansion

Clodo-métro-dodo pourrait être leur devise. On ne sait d’où ils viennent, pas plus qu’ils ne savent où ils vont. Ils n’on rien, ils sont « largués », ils sont exclus, aux confins de la misère. Ils constituent l’allégorie vivante des oubliés de la prospérité. Il y a là Adam et une femme seule, un jeune homme, un certain Thyrésias et une petite fée. Vagues rejetons de Beckett qu’on dirait tournant en rond sur La Route de Cormac McCarthy, ils subissent la loi d’un fantomatique Système dont ils ne savent très bien ni ce qu’il est ni si l’on peut en sortir. Adam, qui annonce le commencement « déjà commencé », semble le croire, qui disparaît quelques temps comme au temps où il était petit « au jardin », avant de revenir pour la suite du jeu dans lequel entrera un enfant bientôt mort d’inanition mais dont on célébrera, par retournement panique de rite, la mort à Noël...
Mages2.jpgIl y a vingt, trente ans, on se fût « libéré » de cette dèche en s’en remettant à un anti-système existentiel ou politique. Mais là, mystère et boule de Terre polluée: on est sous les étoiles contaminées et le bébé des lendemains qui déchantent ne fera que trois p’tits tours en landau voltigeur avant de s’en aller. Dans l’hésitation des mots et des rituels parodiés, entre balbutiements de vieux enfants et vitupérations de révolte relancée, la partition de Julien Mages évoque plus qu’elle n’analyse ou conclut, chatoie et bégaie à la fois, se déploie en brèves polyphonies vocales puis s’ouvre comme une fleur d’espoir inespéré.
Julien Mages, de toute évidence, est un auteur dont la voix, autant que la vision, en imposent par la pureté et l’originalité de son inspiration et de son expression. L’intelligibilité verbale de son texte n’est pas toujours immédiate et complète, mais le « dessous » et l’aura de sa langue dépassent les mots, relayés par la mise en scène, que l’auteur signe avec maestria. Par ailleurs, l’interprétation compte aussi pour beaucoup, modulée par cinq jeunes comédiens (Marika Dreistadt, Anaïs Lesoil, Frank Arnaudon et Roman Palacio, tous sortis de la Manufacture avec Julien Mages, ainsi que David Pion) jouant dans la même intensité aiguë.
Comme l’avait signalé, dans les colonnes de 24Heures, mon confrère et ami Michel Caspary, évoquant les premiers travaux de Julien Mages, celui-ci impose désormais sa présence au premier rang de la création théâtrale romande.

Mages3.jpgLausanne, Théâtre de Vidy, Salle de répétition, jusqu’au 9 octobre. Tlj à 19h30. Relâche le 20 et les lundis. Réservations : www.vidy.ch

16:13 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : théâtre

11/09/2009

Cabanes d'écriture

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L’éditrice Vera Michalski a posé la première pierre de La Maison de l’écriture, à Montricher. Un projet culturel hors du commun, dans une architectutre d'avant-garde signée Vincent Mangeat. Du jamais vu…Michalski3.jpg

 

Michalski7.jpgUne feuille blanche insérée dans une grande pierre qui s’intégrera, elle-même, dans le mur d’une bibliothèque : tel est le symbole qui a marqué hier, au lieudit Bois-Désert, au-dessus de Montricher (Suisse, canton de Vaud), le premier geste concret qui devrait aboutir, dans 18 mois, à l’inauguration de la Maison de l’Ecriture, première du genre.

De fait, s’il existe des quantités de résidences d’écrivains de par le monde, c’est la première fois, selon l’architecte Vincent Mangeat, qu’un ensemble habitable, incluant des « cabanes » suspendues toutes semblables (le confort en plus…) à celles de nos enfances, entre autres multiples lieux de travail ou de rencontre, sortira de terre à la  seule dévotion de l’écriture et de ses pratiques.

Sept ans après le décès prématuré de l’éditeur Jan Michalski, son épouse réalise ainsi leur rêve commun à l’enseigne d’une Fondation qui développera une activité débordant largement nos frontières. Un grand prix littéraire international et un programme de bourses et d’aides financières compléteront l’accueil des écrivains résidents (cinq personnes à la fois, dont un couple, pendant trois mois). Des lieux d’expositions, un scriptorium commun, des salles pour ateliers d’écriture, une bibliothèque et l’ancienne chapelle tutélaire reconstruite, notamment, feront de ce lieu le contraire d’un espace clos : un foyer de création et d’échange.

Saluant avec reconnaissance cette entreprise hors du commun, Michel Desmeules, le syndic de Montricher, a rappelé le rayonnement affectif lié au nom de l’ancienne colonie de Bois-Désert, chère à la mémoire de nombreux Vaudois. Du point de vue de Sirius, Vincent Mangeat s’est imaginé au milieu des premiers auteurs résidents en décembre 2012, dressant un bilan technico-poétique en perspective cavalière… Tant il est vrai que l’architecture passe par les mots du rêve et de l’utopie, ici en « filant la métaphore urbaine » d’une micro-cité. Quant au communicateur de Losinger Construction, Hervé Corne, il  a souligné la « fantastique aventure artistique» que représente le projet impliquant aussi les « challenges » techniques d’une architecture d’avant-garde. Dans un environnement sublime, entre les dernières ombres de la « forêt noire » jurassienne et les lumières « méditerranéennes » du Léman, selon les termes de Vincent Mangeat, les bagnards de la plume auront de quoi rêver… 

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12:34 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature