31/07/2009

Candide gaulois

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Saveur et sagesse de Zozo, chômeur éperdu, de Bertrand Redonnet.

Tout est bon dans le cochon : c’est une vérité connue de l’homme simple, et particulièrement de l’homme simple dépendant du cochon comme l’homme dépend du chien, à cela près que le chien ne mange pas l’homme et reste près de celui-ci le temps de sa vie de chien, qui vaut souvent celle de l’homme, tandis que l’homme mange le cochon et tout le cochon, après l’avoir bien engraissé non sans le berçer de douces paroles. L’homme simple mange le cochon parce qu’ainsi va la vie, tout en lui restant attaché et secrètement reconnaissant, à cause de son regard intelligent, ainsi lui transmet-il volontiers le même nom (ici ce sera Pinder, comme le cirque) d’une saison l’autre et de père en fils également nourrissants et puant moins que les hommes - du moins Zozo pourrait-il en juger ainsi par expérience morale mais non par odorat – car Zozo ne sent rien, mais c’est un secret.

De même y a-t-il un secret dans Zozo, chômeur éperdu, duquel découle son charme tissé de sagesse terrienne et de gouaille, mais aussi de tendresse profonde et d’élégance « peuple », sans une once de démagogie popularde ou populiste, qui rappelle que l’homme simple est aristocrate à sa façon, c’est à savoir unique à sa façon et soucieux de sa dignité, poil au nez.

On pourrait se figurer Zozo, chômeur à la manière de Diogène, jean-foutre pochard à ce qu’il semble, flanqué d’une Madame Zozo non moins insortable d’apparence, dessiné par Reiser ou rajouté aux Deschiens. Cela pour les dehors…

Très vite cependant, cet apparent grotesque s’aristocratise, si l’on ose dire, par le truchement de l’écriture de Bertrand Redonnet, qui s’inscrit dans la filiation de Maupassant, explicitement revendiquée dans l’une des très belles séquences du roman, évoquant l’essai d’initiation à la littérature que son ancien instituteur, chasseur comme lui, entreprend auprès de Zozo, qui gardera toujours auprès de lui les Contes de la bécasse, dont nous retrouvons aussi bien l’atmosphère magique.

Les instits de France et de Navarre feraient bien, soit dit en passant, de glisser Zozo dans leur programme, et d’étudier notamment, le parti qu’un écrivain d’aujourd’hui peut tirer de la langue vernaculaire ou des patois dans l’approche d’un personnage ou d’une province, sans aucun effet folklorique pour autant. De la même façon, les députés de l’Assemblée nationale française, que j’entendais brasser le vide l’autre jour à propos de l’Europe, feraient bien de lire Zozo, j’entends par là : d’écouter la voix d’une partie, ici française, de l’Europe, avant d’écouter celles d’Irlande tellurique ou de Suisse sauvage, de Belgique folle ou d’Autriche furieuse.

Zozo est un vrai Gaulois, cueilleur et chasseur demeuré, tremblant à l’idée d’écrire une lettre à l’Autorité, qu’il envoie ch… (Redonnet écrit chier) à distance prudente. Il y a chez lui un personnage picaresque, éternel maladroit jouant les marioles, avec quelque chose aussi d’un Candide, à cela près qu’il n’a pas fait le tour du monde, autosuffisant (à l'Allocation près) comme le Gaulois basique et cocu sans s’en douter évidemment, mais en souffrant dans sa vieille carne délicate quand un fourbe le lui apprend . Bref, c’est un livre plus profond qu’il ne semble que cette pochade rappelant aussi les premiers romans franc-comtois de Marcel Aymé. Bertrand Redonnet y relance la vieille passion des Français pour leur langue, qui ne lésine pas sur le subjonctif imparfait. J’espère en douce, pour ma part, que l'auteur s’aventure demain plus avant, jusqu’au vif aujourd’hui manquant tellement d'humour et de bon naturel. Des marches de la Pologne où il vit, j’ai comme l’impression qu’il pourrait encore nous étonner...

Zozo1.jpgBertrand Redonnet. Zozo, chômeur éperdu. Le Temps qu’il fait, 107 p. Du même auteur : Brassens, poète érudit (chez Arthémus, 2001) et Chez Bonclou et autres toponymes, à l’enseigne de Publie.net, 2008

19:03 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature

29/07/2009

Le flâneur des îles perdues

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Pour exorciser l’innommable, vécu au Rwanda, Damien Personnaz est allé au bout du monde

Damien Personnaz, la quarantaine passée, et déjà très riche d’expérience sur le front de l’humanitaire, a réalisé un rêve d’enfance : partir à la découverte des îles les moins connues et les plus isolées. Il en a ramené un récit de voyage plein d’observations intéressantes, frotté humour et de mélancolie, qui bat en brèche les clichés.
- Quel genre d’homme étiez-vous lorsque vous êtes parti ?
- J’avais 46 ans et j’avais ma dose des malheurs du monde. J’aspirais à découvrir d’autres aspects de la réalité, beaux ou insolites.
- Quelle expérience était alors la vôtre ?
- La première a été, après un an de chômage où j’ai appris ce que c’est que de ramer, celle du journalisme, au Courrier de Genève. Puis j’ai bifurqué vers l’humanitaire, au CICR où j’ai accompli de nombreuses missions un peu partout dans le monde, avant de m’engager à l’UNICEF. C’est en Erythrée que j’ai entendu parler de ce qui se passait au Rwanda, où j’ai débarqué à Kigali le 12 juillet 1994, juste après la fin des derniers massacres. En trois mois, il y avait eu 800.000 morts. Lorsque je suis arrivé, cela sentait la mort. C’est là que j’ai perdu toutes mes illusions : sur la politique et l’humanitaire, mais aussi sur la face cachée de chacun de nous. J’y ai rencontré des prêtres qui avaient sonné les cloches de leur église pour y rassembler leurs fidèles destinés à être massacrés, des nonnes qui avaient crevé les yeux des enfants, et des enfants qui avaient tué pour survivre…
- Comment se sort-on de tels cauchemars ?
- On reste atteint à vie, malgré tout le travail de debriefing psychologique. Mais d’un autre côté je suis content d’y être allé. Aujourd’hui, j’ai « oublié » le Rwanda, à l’exception de deux images : chaque fois que je vois des vignes aux sarments alignés sous la neige, je me rappelle les jardins de Kigali à la tombée de la nuit, dans lesquels se dressaient les bras ou les jambes des cadavres déterrés par les chiens qui ressortaient. Et puis l’odeur : l’odeur de la mort et de la peur. On ne s’en débarrasse pas.
Personnaz 009.jpg- Votre première île lointaine est Ascension. Le contraire d’une île de rêve...
- Aucune idée. Je savais qu’elle avait servi de base militaire pendant la guerre des Malouines et que les gens n’y restent pas. Peut-être l’ai-je alors choisie parce que c’était nulle part.
- Et qu’y avez-vous trouvé ?
- La laideur côtoyant la beauté. Tout ce qui est créé par l’homme y est laid, comme tout ce qui est militaire. Mais la nature y est forte. C’est une île d’une âpreté phénoménale, qui ne ressemble à aucune autre et où on se purge rien qu’à la pureté de l’air.
- Les habitants des îles isolées ont-il des points communs et une mentalité particulière ?
- Leur point commun est d’abord qu’ils n’ont pas de téléphones portables en liaison avec le continent ! Ils se connaissent tous et se protègent entre eux. Tous ont une vie relativement précaire. Ces îles vivent souvent sous perfusion, entretenues par les grandes puissances pour le seul intérêt géostratégique qu’elles représentent. Les jeunes, sans avenir, émigrent parfois mais sont souvent malheureux dans les grandes villes occidentales. Ils reviennent alors et vivent en familles très solidaires, parfois pour cultiver une certaine médiocrité, pimentée d’ennui et d’alcool…
Personnaz 018.jpg- En est-il une où vous avez eu envie de vous établir ?
- J’y ai pensé en séjournant aux Cocos, où s’établissent volontiers des Australiens qui ne désirent plus que « sentir le parfum des roses », tel cet ancien amiral australien qui a participé à la guerre du Vietnam. La vie au grand air y est simple et belle, et je pourrais y rester pour écrire un livre, mais je craindrais aussi de m’éteindre à la longue...
- Comment voyez-vous l’avenir de ces îles ?
- Je crains que la crise ait des effets terrifiants. Plus on s’isole, plus la vie est compliquée, plus on est dépendant. Je suis sûr, par exemple que le projet d’aéroport à Saint-Hélène, qui aurait été d’un grand apport, sera sacrifié.
- Le tourisme représente-t-il un espoir ?
- Les habitants des îles isolées connaissent les effets du tourisme de masse et n’en veulent pas, mais ils n’en pas moins besoin d’argent. Les Fidji ont su concilier leur culture avec un tourisme limité. En fait, plus les cultures insulaires sont fortes, plus elles intègrent les effets négatifs du tourisme. Par ailleurs, construire un hôtel sur ces îles est déjà toute une entreprise. Alors l’exploiter sans perte...
- Et vous, maintenant ?
- Je travaille à un nouveau livre, qui sera consacré à six oasis du Pacifique, dans un registre documentaire plus sérieux et d'un ton un peu plus noir. Je suis allé par exemple à Tuvalu, en train de couler et que ses habitants devront quitter à terme. Ces jours, en outre, je suis en train d’écrire un chapitre ou j’évoque une île que je déteste. Je m’interroge alors : qu’est-ce que tu fous là ? J’y ai été mort de solitude. Tout le paradoxe est là, qui vous fait rêver d’îles isolées où vous crevez si vous n’y rencontrez personne…


Personnaz 014.jpgLa lumière et les ombres
L’image de l’île «de rêve» peut faire sourire, et de grands écrivains ont illustré, de Daniel Defoe, dans Robinson Crusoé, à William Golding, avec Sa Majesté des mouches, combien ces paradis pouvaient se transformer en enfers. Acclimaté par le tourisme, ce cliché d’évasion masque une réalité souvent bien plus intéressante, mais aussi plus sombre, qui renvoie l’homme à son espèce prédatrice et à la dure loi de la nature. C’est cette réalité double, riche d’histoire (où le colonialisme reste très présent) et de merveilles naturelles ( dont font partie les redoutables hordes de crabes de Christmas) que documente Damien Personnaz au fil d’un voyage de quatre mois émaillés de rencontres avec des personnages parfois hauts en couleurs, tel cet amiral australien retiré aux îles Cocos qui a « fait » la Corée et le Vietnam, ou ce neurobiologiste de Kosrae prétendant connaître la formule scientifique du bonheur, cette amoureuse larguée à Sainte-Hèlène par un séducteur de passage consultant au WWF ou ces trois demandeurs d’asile parqués à Christmas dans un camp entouré de barbelés…
Avec une souriante empathie, Damien Personnaz sait concilier ses bonheurs de fou des îles et d’observateur-reporter attentif aux retombées de la globalisation, du tourisme conditionné et des changements climatiques, parcourant 70.000 kilomètres et trois océans pour découvrir ces îles « façonnées par les découvertes, les explorateurs, les bagnards, les colons, les missionnaires, les guerres, les famines, l’esclavage la pauvreté, les épidémies, la montée des océans, et maintenant Internet »…

Personnaz 020.jpgDamien Personnaz. Sept oasis des mers. Ascension, Sainte-Hélène, Coco, Christmas, Lord Howe, Kosrae, Pohnpei. Editions du Quai rouge, Bayonne, 286p.

Blog de Damien personnaz: http://ileslointaines.blogs.courrierinternational.com/

 

08:10 Publié dans Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : géopoétique, voyages

28/07/2009

Sokourov le contemplatif

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Lecture traversante de 10 DVD du réalisateur russe.

Alexandre Sokourov est sans doute le plus pur poète des auteurs de cinéma contemporains, dont l’œuvre nous fait entrer dans un espace et un temps particuliers, comme lorsqu’on entre dans l’univers de Proust. Il y faut d’ailleurs la même patience et la même attention, car les films de Sokourov, à commencer par le Journal de guerre en cinq parties intitulé Voix spirituelles, qui amorcera cette lecture de dix films, se déploie en 340 minutes et ne compte à peu près aucune « action ». Pour qui est attentif et sensible, chaque film de Sokourov se révèle cependant d’une densité et d’une richesse sans pareilles, tant du point de vue de la perception de ses multiples thèmes que dans la modulation polyphonique de son expression.
Poète, Alexandre Sokourov l’est à la fois en musicien de cinéma et en peintre de cinéma : la bande-son est chez lui aussi importante que l’image plan par plan, et la « musique » continue de ceux-ci est simultanément une sorte de suite picturale dont  beauté, d’une limpidité fluide et semblant toute naturelle, se trouve atteinte – et c’est le grand paradoxe de cette écriture – par les moyens techniques les plus raffinés, où l’image filtrée sublime tout effet comme l’image proustienne la plus sophistiquée sublime le maniérisme. Voix spirituelles en est une première illustration remarquable.
Sokourov45.jpgLe film date de 1995. Il résulte d’un reportage, tourné en vidéo en 1994, sur la situation des soldats garde-frontières se trouvant sur la frontière du Tadjikistan pour résister aux talibans. Ce conflit « para-afghan » était alors ignoré du public russe, dont l’attention se concentrait sur la Tchétchénie. Les soldats russes ne sont pas, ici, en situation de force impérialiste, mais ils défendent les frontières d’un nouvel Etat indépendant sans moyens. Cela doit être souligné, car Sokourov ne nous éclaire en rien, dans le film, sur les circonstances exactes de la mission des soldats qu’il observe. On pense au Désert des Tartares en assistant à leur longue attente et à leurs errances au bout de nulle partir, dans ces montagnes arides où l’ennemi n’est jamais vu - la seule opération violente se trouvant éludée. La plupart des soldats présents sont très jeunes. Les appelés ne pensent qu’à rentrer chez eux. Avec la grande tendresse qui le caractérise, Sokourov les regarde, les montre en train de ne rien faire, montre leurs visages, montre leurs regards, montre leurs bottes dépareillées, montre leur matériel misérable, saisit des bribes de conversation, regarde une tortue bousculer deux fusils, regarde un criquet poussiéreux escalader un éboulis, regarde les regards troublés par la romance d'une chanteuse passant à la radio, regarde ces garçons écrire des lettres qui mettront trois mois à arriver à destination, regarde les gestes d’amitié de ces types qui partagent tout quelque temps et ne se reverront plus jamais, regarde les cultures abandonnées à cause de la guerre, regarde un petit rapace, entend un mitrailleur mitrailler Dieu sait quoi, regarde ces énormes machins que sont les avions militaires hors d'âge, regarde ce drôle de monde des hommes et recommande chacun à la protection des anges.
Sokourov78.jpgDans Le rêve d’un soldat, court métrage qui fait pendant aux quatre épisodes « guerriers » du journal, un jeune soldat voit, en rêve, un ange représenté en peinture par je ne sais quel réaliste russe, sous la forme d’une jeune fille aux yeux bandés, assise, l’air accablé, sur un brancard porté par deux adolescents hagards. Cette dernière image, comme saturée de non-dit tragique, renvoie à la sublime première partie du film, constituant une ouverture musicale en trois mouvements.
On voit d’abord un paysage d’hiver schubertien, une forêt au bord d’un lac gelé, sur fond de montagnes, tandis que Sokourov lui-même évoque la vie d’un type mal fichu, nabot maladif et peu avenant, marqué par une vie de perpétuels déplacements et par toutes les vicissitudes de la vie, du nom de Mozart. Nous entendons un mouvement du Concerto pour piano no 19 et le paysage se transforme imperceptiblement, la forêt s’approchant et la lumière verdissant sous une lance fine de lumière, puis des oiseaux blancs apparaissent, et Messiaen succède à Mozart, dont Sokourov dit que la musique, comme surgie de nulle part, fait penser à un instrument qui s’accorde, puis un feu lointain apparaît dans le paysage, puis ce sont les accords de la 7e Symphonie de Beethoven qui semblent sortir de ceux de Messiaen, et la voix de Sokourov revient à Mozart qu’il nous prie, comme s'il nous écrivait une lettre personnelle, d’écouter attentivement avant de lire une lettre de la mère de Mozart, souffrant à Paris, à son mari resté à Vienne, peu avant sa mort, et une lettre de Mozart à un ami où il lui raconte les derniers jours de sa mère, reprise par le Seigneur qui en « avait besoin »…
Or que vient faire ce préambule élégiaque avant les quatre parties suivantes du Journal de guerre, toutes situées sur les hautes terres perdues des confins de l’ancien Empire soviétique ? Chacun trouvera sa réponse…

Sokourov51.jpgAlexandre Sokourov, Spiritual Voices. 2DVD. Facets Video. Toutes zones. Sous-titres français, anglais, allemand, italien, espagnol.

12:27 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : cinéma

24/07/2009

Anti-catéchisme barjo

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Antichrist de Lars von Trier, où le summum du kitsch pseudo-poétique et pseudo-libérateur
On croit d’abord rêver, avec une première séquence onirique mêlant sexe et drame (un petit garçon qui tombe dans une neige d’étoiles du haut de la maison où ses parents sont en train de faire l’amour sous la douche, avec accompagnement de sublime musique vocale de Haendel), puis on se pince de plus en plus fort, au fur et à mesure des séquences du dernier film du réalisateur danois Lars von Trier, pour se convaincre que ce salmigondis pseudo-profond, dédié à Tarkovski, est bien l’œuvre de l’auteur de Breaking the waves et de Dancer in the dark.
N’ayant suivi que de très loin, au printemps dernier, la réception de ce nouveau film controversé, notamment pour quelques scènes « choquantes », comme on dit, dont les finales versant carrément dans le trash et le gore, c’est avec sérénité que j’ai assisté à sa projection, où je me suis surtout ennuyé avant de rire devant le déferlement de symboles téléphonés émaillant un discours aussi plat que violent, aussi convenu que simpliste, d’autant plus pénible que le métier du réalisateur est ce qu’il est, que l’esthétique de la chose est parfois somptueuse et que le jeu des acteurs en impose, à commencer par celui de William Dafoe, d’une remarquable intensité, mais aussi de Charlotte Gainsbourg, malgré la pauvreté caricaturale de son personnage.
À l’évidence, la thématique fait a priori « profond », qui implique la mort d’un enfant et l’associe d’abord à la culpabilité autoproclamée de la mère, dont le compagnon thérapeute entreprend d’assumer le chemin de deuil, avant que l’affaire ne se complique diablement, c’est le cas de dire. Car le sentiment de culpabilité de la femme remonte à la nuit des croix et s’enracine dans un imbroglio de sado-masochisme judéo-chrétien (ben voyons) où les rapports avec la nature originelle, déclarée « chaos » par un renard parlant qui surgit soudain de la nuit des glands (sic) sont aussi corsés de nihilisme que les relents sempiternels de la guerre des sexes naguère traités (mais avec génie) par les grands Nordiques Ibsen et Strindberg le sont d'incommunicabilité. Or ici, tout semble resucé et surtout « téléphoné », bien en dessous de Tarkovski et de Sokourov (dont Lars von Trier s’inspire parfois dans ses très belles images de nature au vaporeux sfumato), sans parler de Bergman. Alors que celui-ci, également « travaillé » par le besoin de s’émanciper d’un puritanisme écrasant, n’a cessé d’échapper à certain dogmatisme de la démonstration par l’approfondissement croissant de sa perception des êtres et des relations interpersonnelles (comme on le voit du radical Fanny et Alexandre à l’admirable Saraband), Antichrist se réduit à une sorte de pamphlet à prétention libératrice dont le dénouement pue l’anti-catéchisme. Ainsi, après avoir été mutilé et torturé par la femme, qu’il est contraint d’étrangler pour survivre, l’homme fait-il finalement se lever la cohorte des malheureuses ressuscitées des charniers gynocidaires de l’histoire, toute prêtes à entonner l’hymne au libérateur thérapeute…
« Tout est vain » est l’un des dernières exclamations jaillies de ce chaos d’époque. Et de fait : tout est dit…

07:42 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : cinéma

20/07/2009

Scribe de la douleur

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Jean-Claude Fontanet, l’auteur de L’Espoir du monde vient de s’éteindre à 85 ans.
L’écrivain genevois Jean-Claude Fontanet, décédé il y a quelques jours, était de ces êtres « foudroyés » pour lesquels l’écriture fait figure d’exorcisme salvateur. Né à Genève en 1925, fils du fameux caricaturiste fascisant Noël Fontanet, frère en outre de l’ancien Conseiller d’Etat Guy Fontanet, il fut très marqué dans sa jeunesse par de longs séjours en sanatorium avant de connaître l’épreuve de dépressions chroniques.
Remarqué en ses débuts d’écrivain pour La Mascogne, évocation acide de ses années de collège, suivie de divers autres romans, Jean-Claude Fontanet publia, il y a juste vingt ans de ça, un sombre et magnifique roman intitulé L’Espoir du monde et constituant une victoire effective sur des années d’atroce dépression endémique passées dans le silence et les larmes. Or ce qu’il faut rappeler, c’est que ce livre - trajectoire d’un damné de la psychiatrie marqué par la compassion féminine et l’amour de la musique - fut littéralement arraché à cet enfer psychique, qui n’accordait alors qu’une heure par jour de lucidité à son auteur.
À côté de cet ouvrage, Jean-Claude Fontanet a bâti une œuvre intègre et cohérente, habitée par des personnages dont il disait que c’étaient des figures de sa vie intérieure cherchant à s’incarner. Et de fait, l’écrivain ne se payait ni de mots ni de sentiments édulcorés : ses livres témoignent de la difficulté d’être et des bienfaits de l’art et de la présence salvatrice de quelques êtres, dont son épouse Paule Fontanet fut le plus bel exemple. Avec L’Effritement (Prix Schiller 1975), Mater dolorosa (1976) et Printemps de beauté (1983), l’auteur a donné le plus dense et le plus aigu d’une œuvre à la fois marquante et discrète.

Scribe de la douleur

Fontanet1.jpgJean-Claude Fontanet, l’auteur de L’Espoir du monde vient de s’éteindre à 85 ans.
L’écrivain genevois Jean-Claude Fontanet, décédé il y a quelques jours, était de ces êtres « foudroyés » pour lesquels l’écriture fait figure d’exorcisme salvateur. Né à Genève en 1925, fils du fameux caricaturiste fascisant Noël Fontanet, frère en outre de l’ancien Conseiller d’Etat Guy Fontanet, il fut très marqué dans sa jeunesse par de longs séjours en sanatorium avant de connaître l’épreuve de dépressions chroniques.
Remarqué en ses débuts d’écrivain pour La Mascogne, évocation acide de ses années de collège, suivie de divers autres romans, Jean-Claude Fontanet publia, il y a juste vingt ans de ça, un sombre et magnifique roman intitulé L’Espoir du monde et constituant une victoire effective sur des années d’atroce dépression endémique passées dans le silence et les larmes. Or ce qu’il faut rappeler, c’est que ce livre - trajectoire d’un damné de la psychiatrie marqué par la compassion féminine et l’amour de la musique - fut littéralement arraché à cet enfer psychique, qui n’accordait alors qu’une heure par jour de lucidité à son auteur.
À côté de cet ouvrage, Jean-Claude Fontanet a bâti une œuvre intègre et cohérente, habitée par des personnages dont il disait que c’étaient des figures de sa vie intérieure cherchant à s’incarner. Et de fait, l’écrivain ne se payait ni de mots ni de sentiments édulcorés : ses livres témoignent de la difficulté d’être et des bienfaits de l’art et de la présence salvatrice de quelques êtres, dont son épouse Paule Fontanet fut le plus bel exemple. Avec L’Effritement (Prix Schiller 1975), Mater dolorosa (1976) et Printemps de beauté (1983), l’auteur a donné le plus dense et le plus aigu d’une œuvre à la fois marquante et discrète.

13/07/2009

Retour au Devero, lieu magique

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En virée par les hautes terres d'Ossola. Du saccage des sites alpins, et de leur entretien.

Pietro Citati déplore le saccage progressif des plus beaux sites d’Italie, à propos des petits villages du Tyrol méridional chers à Mahler et Hofmannstahl, et plus précisément de Versciago di Sopra (Obervierschach) qu’on est en train de dénaturer par une construction intempestive.
Or c’est le mouvement inverse qu'on observe dans les hauts du val d’Ossola, au parc naturel du Devero dont les grands espaces d’une somptueuse sauvagerie évoquent l’Amérique plus que l’Europe, à cela près que, dans les villages en train de (re)prendre conscience de leur patrimoine, l’effort de résister au nivellement et à l’uniformisation se ressent comme un nouveau sursaut de ces populations alpines à longue mémoire.
398bcf8cb345ab7c8c23fd55a532d9cb.jpgA tous les étages habités du Devero, qu’on atteint par une route très escarpée en bifurquant, sur la route du Simplon, à quelques kilomètres en aval de Domodossola, l’on est ainsi frappé par le goût des reconstructions à toits de pierre et boiseries dans le style des Walser, autant que, passé le barrage à toute circulation automobile, par la qualité des chemins piétonniers. Le céleste bleu pur de ces jours fait affluer, de Milan et de partout, une inconcevable procession d’automobiles, toutes garées le long de la route de montagne, sur des kilomètres et des kilomètres. Vision buzzatienne des enfers du XXIe siècle que cet interminable scolopendre multicolore, mais au-delà d’un hallucinant tunnel non éclairé traversant la montagne de part en part : halte-là, tout le monde continue pedibus.
a67b0716661e9206eebdb11c54a836a4.jpgLa foule est encore dense sur la moquette de gazon du vaste amphithéâtre du premier val Devero, mais au fur et à mesure qu’on s’élève, par les paliers successifs d’une espèce d’escalier montant vers le ciel à travers les forêts de châtaigniers dominant des lacs vert émeraude, et par d’immenses hauts plateaux de tourbières traversées de ruisseaux d’une traînante limpidité, jusqu’aux citadelles rocheuses découpant là-haut leurs créneaux dentelés, les marcheurs se font plus rares et, en fin de journée, c’est dans une solitude absolue que nous serons redescendus à travers ces jardins suspendus coupés de falaises à pic, de cascades aux eaux fumantes et de vertigineuses vires.
Ce que nous aurons apprécié le plus, cependant, au terme de cette balade, c’est de retrouver de vrais hôtes à l’italienne, le soir, à l’Albergo della Baita (ce nom signifiant maison), sur l’alpage de Crampiolo, entre la sainte petite chapelle et le torrent ; cet accueil jovial et sans chichis, et cette cuisine généreuse et variée, servie sans compter et sans cesser de sourire par les gens de la Signora Rosa : cette Qualité, cette civilisation naturelle, cette vraie culture transmise, cela même que l’esprit de lucre ou le seul souci de rentabilité altèrent un peu partout, mais dont certains retrouvent aujourd’hui la valeur.
Je trouve juste et bon que Pietro Citati, grand lecteur de Proust et de Kafka, l’exemple à mes yeux de l’honnête homme, prenne à cœur de s’indigner contre l’atteinte, justement, à ce qui a fait la Qualité de ce pays qui est le sien, dans la mesure où la civilisation et la culture englobent l’aspect des maisons et des jardins, la cuisine autant que la conversation, le souci une fois encore de perpétuer à tous égards ladite Qualité. J’espère seulement ne pas idéaliser celle que j’ai ressentie, n’était-ce qu’en passant, chez les Piémontais de ce haut-lieu du Devero où nature et culture semblent encore en consonance. Ce qui est sûr est que chacun ne devrait avoir de cesse d’y aller voir, et que, pour notre part, nous y reviendrons avant longtemps. Mais pour le moment nous y sommes et bien: ciao tutti !

d29553ea627ece7477a5c2395b088a10.jpgJLK: Au Devero. Huile sur toile, 2006. Photos juillet 2007.

On atteint le parc national du Devero en un peu plus de deux heures depuis la Suisse romande, par le col du Simplon. Bifurquer à gauche juste avant Domodossola. On peut aussi l'atteindre à pied par le Binntal, dont il constitue le versant méridional.

08:07 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : balade, rando