24/07/2009

Anti-catéchisme barjo

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Antichrist de Lars von Trier, où le summum du kitsch pseudo-poétique et pseudo-libérateur
On croit d’abord rêver, avec une première séquence onirique mêlant sexe et drame (un petit garçon qui tombe dans une neige d’étoiles du haut de la maison où ses parents sont en train de faire l’amour sous la douche, avec accompagnement de sublime musique vocale de Haendel), puis on se pince de plus en plus fort, au fur et à mesure des séquences du dernier film du réalisateur danois Lars von Trier, pour se convaincre que ce salmigondis pseudo-profond, dédié à Tarkovski, est bien l’œuvre de l’auteur de Breaking the waves et de Dancer in the dark.
N’ayant suivi que de très loin, au printemps dernier, la réception de ce nouveau film controversé, notamment pour quelques scènes « choquantes », comme on dit, dont les finales versant carrément dans le trash et le gore, c’est avec sérénité que j’ai assisté à sa projection, où je me suis surtout ennuyé avant de rire devant le déferlement de symboles téléphonés émaillant un discours aussi plat que violent, aussi convenu que simpliste, d’autant plus pénible que le métier du réalisateur est ce qu’il est, que l’esthétique de la chose est parfois somptueuse et que le jeu des acteurs en impose, à commencer par celui de William Dafoe, d’une remarquable intensité, mais aussi de Charlotte Gainsbourg, malgré la pauvreté caricaturale de son personnage.
À l’évidence, la thématique fait a priori « profond », qui implique la mort d’un enfant et l’associe d’abord à la culpabilité autoproclamée de la mère, dont le compagnon thérapeute entreprend d’assumer le chemin de deuil, avant que l’affaire ne se complique diablement, c’est le cas de dire. Car le sentiment de culpabilité de la femme remonte à la nuit des croix et s’enracine dans un imbroglio de sado-masochisme judéo-chrétien (ben voyons) où les rapports avec la nature originelle, déclarée « chaos » par un renard parlant qui surgit soudain de la nuit des glands (sic) sont aussi corsés de nihilisme que les relents sempiternels de la guerre des sexes naguère traités (mais avec génie) par les grands Nordiques Ibsen et Strindberg le sont d'incommunicabilité. Or ici, tout semble resucé et surtout « téléphoné », bien en dessous de Tarkovski et de Sokourov (dont Lars von Trier s’inspire parfois dans ses très belles images de nature au vaporeux sfumato), sans parler de Bergman. Alors que celui-ci, également « travaillé » par le besoin de s’émanciper d’un puritanisme écrasant, n’a cessé d’échapper à certain dogmatisme de la démonstration par l’approfondissement croissant de sa perception des êtres et des relations interpersonnelles (comme on le voit du radical Fanny et Alexandre à l’admirable Saraband), Antichrist se réduit à une sorte de pamphlet à prétention libératrice dont le dénouement pue l’anti-catéchisme. Ainsi, après avoir été mutilé et torturé par la femme, qu’il est contraint d’étrangler pour survivre, l’homme fait-il finalement se lever la cohorte des malheureuses ressuscitées des charniers gynocidaires de l’histoire, toute prêtes à entonner l’hymne au libérateur thérapeute…
« Tout est vain » est l’un des dernières exclamations jaillies de ce chaos d’époque. Et de fait : tout est dit…

07:42 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : cinéma

Commentaires

L’autre jour, je regardais une vieille interview d’Arturo Pérez-Reverte où il était question de Bergman et du fait qu’il ‘faisait toujours le même film, mais que c‘était le sien’, et l’auteur espagnol enchaînait en disant qu’un écrivain cohérent avec lui-même écrivait toujours des variantes d’un même roman. Cela pourrait être, à mon avis, le problème principal chez Lars von Trier, c’est-à-dire la volonté de réaliser année après année des films différents, et le résultat est un survol permanent de thèmes divers, un papillonnement où la cohérence est difficile à trouver. Cohérence esthétique, surtout : la trouvaille de ’Breaking the Waves’ ou des ‘Idiots’ était l’hyperréalisme, le gros plan presque sans maquillage, l’expression de l’émotion visible. Cela donnait une certaine crédibilité à l’intrigue et créait une sorte de ‘suspense des visages’ très intéressant. A la fin des ‘Idiots’ on est devant le vrai enjeu, la possibilité de surmonter le deuil de l’enfant mort, mais le spectateur a été amené là par un détour astucieux, celui de l’île des idiots où le temps et les soucis quotidiens n’existent pas. Le thème du sacrifice chez ‘Breaking the Waves’ était introduit de la même manière. Dans ‘Dogville’, en revanche, l’esthétique (et l’introduction à l’intrigue) étaient très différentes. Il y avait un narrateur, des longueurs, des lourdeurs et un décor en carton-pâte ou en craie sur le sol. Je n’ai pas encore vu ‘Antéchrist’, mais je vois déjà une esthétique de film noir, mêlant onirisme et fantastique qui n’a rien à voir avec ses films précédents, et qui sonne probablement faux.

Écrit par : Inma Abbet | 24/07/2009

Tout est dit vain !

Écrit par : dano | 24/07/2009

Hélas, je regrette votre commentaire qui s'ajoute à la liste déjà très, très longue des critiques destructrices de ce film. En réalité, je n'ai lu de critique positive que dans le London Times, d'ailleurs une critique avec laquelle je suis entièrement d'accord. J'ai l'impression, en lisant ces critiques, que Lars Trier (il a ajouté le von comme Balzac son de, par snobisme autant que par antisnobisme), doit se réjouir d'avoir si bien agité sa muleta, en multipliant les déclarations contradictoires et les légendes qui entourent ce film et son tournage, et que le taureau de la critique lui est foncé droit dessus, comme convenu. Voilà pour la manière.

Pour le fond, j'ai trouvé ce film proprement scotchant, même s'il n'hésite pas à faire usage de procédés (slowmotion, musique déchirante de beauté, animaux parlants...). Von Trier a déclaré un jour que la seule chose qui l'intéresse, c'est la morale. Et ce film en est le brillant témoignage. Comme dans Dogville où le spectateur s'épouvante lui-même à applaudir le carnage final, on est pleinement avec Defoe lorsqu'il étrangle sa femme, on serre avec lui, convaincu qu'on est devenu de sa folie et de sa culpabilité. En 90 minutes, il nous a fait totalement changer d'avis sur un personnage très construit (mais très bien joué par une Gainsbourg inexpressive), et mène une recherche sans compromis sur l'architecture et le fonctionnement d'un couple type. On en ressort pantelant, ne sachant pas qui est fou, qui est coupable, qui a fait quoi, mais aussi rempli de questions essentielles auxquelles von Trier n'a lui-même pas les réponses.

Il y a du Lynch, plus exactement du Twin Peaks, dans Antichrist. Même malédiction par la mort d'un être innocent, même envoûtement progressif par des forces du mal qui se trouvent en chacun de nous, et même commentaire sur notre société. Et puis surtout, même rôle tenu par une nature à la fois divine et diabolique. Bref, JLK, je vous trouve bien bref et injuste. Antichrist n'est peut-être pas un immense chef d'oeuvre, mais en tout cas une vraie oeuvre, dérangeante et indépendante et superbe. Vive von Trier.

Écrit par : david laufer | 27/07/2009

Je voulais évidemment dire que Gainsbourg, comme son père, est une actrice sans grand talent. Sauf que lui était aussi un chanteur sans talent, du moins de 1972 à sa mort. Avant, on peut encore discuter.

Écrit par : david laufer | 27/07/2009

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