31/05/2009

Révélations d'un regard

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À propos de Rouge Rothko de Françoise Ascal
Certaines peintures nous regardent autant que nous les regardons, et probablement nous arrêtons-nous précisément, pour les regarder, devant les peintures qui nous regardent. Il en va alors de rencontres réelles, telles exactement que Françoise Ascal les évoque dans Rouge Rothko, grand petit livre qui m’accompagne depuis le début de l’année et que je reprends souvent pour en revivre les observations méditatives. Le support de celles-ci se réduit à peu de chose : dix-sept piètres reproductions, et voulues médiocres, en noir et blanc, du genre des cartes postales que nous achetons à la sortie de telle exposition ou de tel musée pour avoir sous la main l’objet de LA rencontre, qui déclinent ici les noms illustres de Rembrandt et de Munch, ou de Dürer et de Bonnard, mais également ceux moins connus de Barocci ou de Kupka, de Sima ou de Wols. Le prestige de la « marque » n’a aucune importance, et l’événement de chaque rencontre éclipse les vénérations convenues, souvent feintes, que Thomas Bernhard fustige dans ses Maîtres anciens. Il ne sera question ici que des transfusions vitales que la vie accorde au cœur et à l’esprit par le truchement de l’art, et dans toutes les nuances sombres ou claires de l’expérience et de l’émotion. Il y a aussi de l’autoportrait en son «atelier intérieur» dans ce livre intense et grave, mais aussi sensuel et joyeux, lesté de douleur secrète ou partagée, par exemple avec Wols « au camp des Mille », mais aussi riche de sensations et de saveurs, de désirs et de couleurs, enfin porté par cet « instinct de ciel » que cherchait Mallarmé et que trouvent ici Bonnard ou Kandinsky dans leurs « immensités heureuses ».
Ascal3.jpgLa mère de Rembrandt est la première « rencontre » de Françoise Ascal, qui l’identifie aussitôt à la sienne avec ses « mains de lessive des matins froids au lavoir communal », et nos mères humbles s’y reconnaissent : «Ainsi luisent les femmes de l’ombre, comme des lampes ».
Françoise Ascal vit la poésie de la peinture dans ses modulations les plus candides ou les plus lucides, des délicates violettes de Dürer à la fureur baudelairienne du Cygne enragé de Jan Asselyn. Saluant un « maître à voir profond en Joseph Sima », elle consacre des pages d’une émotion toute personnelle à une miniature indienne où elle trouve la représentation de sa « sœur du bout du monde », et conclut en deux pages inspirées face rouge incandescent de Rothko qu’elle apparie au soleil de Tabriz chanté par le poète Rumi. Et la question de vibrer à travers tout le livre : « Séjour de la lumière, comment te rejoindre ? »

Françoise Ascal. Rouge Rothko. Apogée, 58p.

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29/05/2009

Aux oreilles d'Olympe

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Notules et notuscules sur les arrivages quotidiens de La Désirade, tous genres confondus…

LireLodoli.jpgMarco Lodoli. Îles ; guide vagabond de Rome. Traduit de l’italien par Louise Boudonnat. La Fosse aux ours, 218p.


En préambule, Louis Boudonnat situe assez exactement le type et le ton de ce recueil de chroniques, initialement parues dans les pages romaines de La Repubblica : « La Rome vagabonde de Lodoli n’appartient à aucun guide touristique : c’est une ville d’îlots de beauté et de poésie qui émergent d’un dimanche pluvieux, ou d’un après-midi ensoleillé, mais que seul un œil clairvoyant est capable de saisir. C’est une place immobile redevenue une peinture métaphysique ; une statue nichée dans une église hors des sentiers battus ; un bar où la nuit se transforme en odyssée de solitudes, d’amours et d’existences fortuites ».
Ledit bar est à visiter, plus précisément, à la toute fin de la nuit, Piazza Venezia, à l’enseigne du Castellino. Et pour des jours à musarder, ou simplement à lire ce livre ailleurs que dans la Ville éternelle, les cent curiosités citées (telle l’église lilliputienne de Largo dei Librari, jouxtant un vieux restau à terrasse où se déguste le filet de morue, à trois pas du Campo de Fiori…) constituent un parcours extrêmement plaisant, agrémenté de commentaires épatants de l’auteur, d’une belle écriture fluide et fantaisiste. En se pointant par exemple place Saint Eustache, juste à côté du Panthéon, en levant les yeux, on apercevra une tête de cerf surmontée d’une croix, dont l’auteur raconte l’histoire intéressante avant de conclure sur la triste fin du saint, cuit tout vif dans un taureau d’airain chauffé à blanc. Dire enfin qu’il y a quelque chose d’un Ramon Gomez de La Serna dans les observations et la poésie de Marco Lodoli…

Nota bene : bon exercice de lecture pour l’amateur de langue italienne : Isole ; guida vagabonda di Roma, Einaudi.

LireCormac.jpgCormac Mc Carthy. Un enfant de Dieu. Traduit de l’anglais par Guillemette Bellesteste. Actes sud,1992 ; Points Seuil- roman noir, 2008.
On a beaucoup parlé de Cormac Mc Carthy à propos de ses deux derniers romans, Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme, mémorable plongée dans les ténèbres du Mal contemporain, et La Route, admirable fresque apocalyptique, mais Un Enfant de Dieu, datant de 1973, est resté assez méconnu, en tout cas moins en vue que la fameuse Trilogie des confins, Le gardien du verger ou Méridien de sang, alors qu’il relève sans doute de la vision la plus radicale de l’écrivain, du côté du Faulkner du Bruit et la fureur ou de Tandis que j’agonise. Le protagoniste, du nom de Lester, genre innocent monstrueux, marqué en son enfance par le suicide de son père survenu après la disparition de la mère en galante compagnie, préfigure le serial killer dont la morne répétition, en littérature ou au cinéma, n’aura que très rarement l’aura symbolique, voire théologique, de ce muet avatar de l’ange exterminateur. L’écriture de Cormac McCarthy touche ici à l’os de la réalité, avec la même âpre grâce que dans La Route ou Méridien de sang, une phrase après l’autre, un os après l’autre, un os et un clou, un pas et un coup. Relatés par un narrateur neutre rappelant l'implacable murmure d’un choryphée, le roman vibre d’humanité fruste « autour » du trou noir que constitue la présence-absence de l’enfant appliquant à sa façon la « justice divine ». Bref, c’est du haut lyrisme puritain et ça ne se lit pas sur la plage…

LirePerry.jpgJacques Perry-Salkow. Anagrammes ; pour sourire ou rêver. Le Seuil, 176p.
Le jeu de l’anagramme fut très prisé dans les cours (et les arrière-cours) aux XVIe et XVIIe siècles, qui consiste à mélanger et intervertir les lettres d’un mot ou d’une expression pour en tirer un autre mot ou une nouvelle expression. Par exemple : Arielle Dombasle – À l’ombre de l’asile. S’il n’est tenu compte ni des accents ni des expressions, le jeu n’en est pas moins délicat, voire ardu. Est-il bien sérieux de s’y livrer alors que le prolétaire se tue à l’usine tant que la ménagère en cuisine ? Cette éthique question ne semble pas avoir troublé Jacques Perry-Salkow qui, après Le Pékinois, en 2007, remet ça pour l’agrément de la mère ou foyer et de l’ouvrier. La France d’en bas goûtera sans doute, ainsi ; Jean-Luc Delarue – Le jeune Dracula, ou mieux encore : Jean-pierre Foucault – Purée, la France jouit ! Ou encore : Daniela Lumbroso – Roulis à l’abdomen, et Miou-Miou – Mmm…oui…oui ! Quant à la France qui se dit d’en haut, elle appréciera non moins : La princesse Stéphanie – Hantée par les piscines, ou La madeleine de Proust – Don réel au temps idéal. La fantaisie est au rendez-vous avec La Fontaine gorillé : Le lièvre et la tortue – Le lévrier et le tatou, et le lyrisme embué d’Alain-Fournier : Le Grand Meaulnes – Le sang d’une larme. Enfin, le dernier chapitre consacré aux secret de la Bible (on sait que la Kabbale fit grand usage de l'anagramme) n’est paas des moindres, où « Je suis le Seigneur ton Dieu » devient « Je souris et déguise l’ennui » et, top de l’esprit évangélique, où «Aimez-vous les uns autres » donne « Tous, sans mesure, suivez le la »…

20:00 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : lecture, littérature

27/05/2009

Ciao da Roma


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À Philip Seelen


Dans les jardins du Capitole, ce 21 mai 2009

Cher toi,

C’est un lieu commun que de constater qu’une ville-monde comme Rome contient tout et son contraire, et c’en est un autre que de révéler les effets délétères du tourisme de masse, mais nous n’en étions pas moins enragés et même un peu tristes, hier soir, de retrouver le quartier du Trastevere, naguère si vivant et si telluriquement populaire, bonnement envahi par la cohorte sempiternelle avide de succédanés de pittoresque dont nous avons eu, le temps d’un repas médiocre et mal servi, le meilleur exemple des ravages, à commencer par une suite de rengaines napolitaines littéralement exécutées par un grand flandrin sans voix et sans trace de finesse dans ses resucées, mais accueilli comme LE chanteur typique par les tablées de Bavarois et de Batavois reprenant l’inévitable O Sole mio comme la pire chanson à boire. Tu sais assez que nous ne sommes pas, L. et moi, gens à cracher sur les plaisirs de notre aimable prochain, mais certaine grossièreté intempestive, en certains lieux dont on a connu la qualité de vie, ne peut que déprimer ceux qui restent attachés à celle-ci même sous les formes les plus débonnaires. Autant dire qu’après avoir réglé notre conto (excessif comme tu l’imagines) nous nous sommes trissés vite fait jusqu’aux alentours de la Piazza Navona où nous avons évoqué notre première escale de la soirée au Nuovo Sacher, le cinéma mythique de Nanni Moretti qui ressemble plus que jamais à un cinéma de quartier…Moretti8.jpg

Cela étant, loin de moi l’idée d’exalter notre «bon temps » de jeunes rebelles (tu l’as été bien plus que moi au sens de la militance) alors que, tout au contraire, complètement revivifié par ce que nous venons de voir aux musées capitolins, mon élan de l’instant me porte à célébrer ce qui de l’Art échappe complètement au Temps.

Tout à coup tu passes un seuil et te retrouves dans la fraîcheur sans âge de telle statue de Vénus ou de tel torse d'un Dionysos endormi, tout autour de toi n’est plus que sublimation par une beauté qui a traversé les siècles, tout semble comme retourné par la lumière émanant du marbre et des formes, loin des mornes amoncèlements des musées ordinaires. Car cela aussi nous a enchantés en l’occurrence : de n’avoir ni réservations à faire ni longue attente à endurer, puis de découvrir la partie nouvelle réservée aux antiques dans de belles salles claaires et clirement documentées (autour de la statue équestre de Marc-Aurèle), sans nous douter du tout, faute de publicité tapageuse, qu’une admirable exposition nous attendait également en ces murs, toute consacrée à Fra Angelico.

Or il m’est difficile, à vrai dire, d'exprimer le bonheur profond, que j’aurais pu prolonger des heures, et largement partagé par ma abonne amie, de retrouver ce peintre de la pure transfiguration spirituelle, qui allie sapience et simplicité à l’aube de la Renaissance et scelle le meilleur savoir et la meilleure pensée du Moyen Âge tout en multipliant, en artiste radieux, les échappées vers le primitif et vers le tout moderne – sans le chercher évidemment.

Angelico2.jpgIl y a chez Angelico de la sainteté paysanne à malice profonde (ses détails sont souvent aussi touchants par leur verve familière ou cocasse que le Motif religieux) et de l’émotion perceptible ici de manière beaucoup plus évidente que devant ses chefs-d’œuvre vus et revus. Le coloriste nous lave une fois de plus le regard, et la musique de sa peinture me touche infiniment, qui nous ramène évidemment à Bach plus qu’à quiconque – mais jamais je n’arriverai à parler de Bach. Bref on est ici dans la pure peinture, comme on est avec Bach dans la pure musique.

Angelico4.jpgEnfin, entre Giotto et Piero, avant la psychologie et les pâmoisons, avant aussi la dilution progressive du spirituel dans l’Art, on est ici dans un équilibre entre rigueur absolue et plasticité déliée, qui tend à la contemplation – cela ressenti au cœur de Rome aussi bien que dans les déserts de Fiesole et autres hauts lieux de Toscane ou d'Ombrie...

Mais allez, je t’embrasse, tandis que la touffeur nous embrase...

Baci, Jls.

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23/05/2009

Notes vagabondes (4)

MonteMario.jpgDe la chaleur. - A Rome certains jours la chaleur devient touffeur et meme bouffeur, car la touffeur bouffe comme une robe se mouvant un peu sous la molle brise de plus en plus chaude, et quand l'air succombe lui-meme à la touffeur la robe bouffante et suante se met à couler jusque dans nos dessous ou tout désir s'étouffe...

De la fraicheur - Au Capitolino les éphèbes d'Hadrien ont toujours le téton dur et le sourire doux, et quelques déesses à la douceur égale de marbre pur sous la caresse attendent avec eux la nuit, et comme la clim fonctionne et que tout est beau, comme à l'antique nous resterions là des heures à regarder le temps qui passe...

Des iles de Rome. - Avec L. on se balade sans cesser de relancer nos curiosités, en a-t-on marre qu'on en redemande de jardins en terrasses (hier soir c'était de limoncelli qu'on redemandait tant et plus au coin de la place Saint-Eustache ou se boit le meilleur café de Rome tandis qu'un émule de Paolo Conte sussurait en sourdine) et d'allées en promontoires dont la vue prend toute la ville, comme au débouché de la ruelle  Socrate, à l'instant, sur le Monte Mario ou ce vieux chat se gratte... 

Image: Corrodi, Rome vue du Monte Mario.

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Notes vagabondes (3)

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De l'ambivalence. - Le sourire omniprésent de faux derche du Cavalier se suppose lui-meme tellement irrésistible que nul ne parait en effet lui résister, mais ce semblant n'est pas plus avéré pour autant, de sorte que tout reste dans tout et inversement, prouvant que Rome reste dans Rome...  

Du lieu perdu. - La manière d'abruti du chanteur de charme sans voix enfilant, dans cette trattoria de la partie la plus abrutie du Trastevere, les rengaines sentimentales les plus éculées et privées ici du moindre charme,  ne serait pas si répugnante si les tablées de Bataves et de Teutons et de Nippons ne lui faisaient une telle ovation d'abrutis...   

De l'ascension. - Vous en étiez à desespérer de toute cette vulgarité, assis sous les affiches en format multimondial du couple Beckam, vous vomissiez le nouvel Emporio quand, à trois pas de là, vous avez franchi la porte bleue pour vous retrouver chez les anges très humains et très poètes et très musiciens du très auroral et très pictural Beato Angelico...

Image: La Thébaide de Fra Angelico, dont se tient actuellement une merveilleuse exposition aux Musei Capitolini, rassemblant des raretés  du monde entier.

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Notes vagabondes (2)

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De la profusion.- C'est la seule ville au monde où le tout afflué de partout participe en fusion à la totalité du tintamarre et du tournis de saveurs et d'images kaléidoscopiques, tout s'y fond du présent et de tous les passés, tout se compénetre et rejaillit se tisse et se métisse dans unflux de pareil au meme  - et ce matin meme au Trastevere désert tout retentissait encore dans le silence polyphonique de la tornade de la nuit traversée... 

Du pasticcio.- Tout est mélange extreme dans la catholicité paienne que figure l'èléphant de la Minerva portant l'obélisque et la croix sur quoi ne manque que le logo de McDo, et c'est le génie des lieux et des gens qui déteint sur tous qui fait que chacun se la  joue Fellini Roma, ce matin au Panthéon où  l'on voyais deux sans-emplois déguisés en légionnaires romains s'appeler d'un bout à l'autre de la place au moyen de leurs cellulaires SONY, et défilaient les écoliers et les retraités de partout, se croisaient les lycéens et les pèlerins de partout sous le dome cyclopèen, et le vieux mendiant au petit chien et l'abbé sapé de noir à baskettes violettes, et sept soudaines scootéristes surgies sur le parvis du temple des marchands - tout ce trop se melait, ce trop de tout, ce trop de vie de notre chère Italie...   

De la paresse. - Promis-juré nous ne ferons rien aujourd'hui,  ni ruines, ni monuments, ni sanctuaires, ni monastères - nous ne nous laisserons entrainer dans aucun courant et moins encore dans aucun contre-courant, nous nous laisserons vivre, depuis une vie partagée nos paresses s'accordent à merveille et c'est cela, peut-etre, que je préfère chez toi et que chez moi tu apprécies de concert, c'est cette facon de se laisser surprendre, ainsi ne ferons-nous rien aujourd'hui que de nous laisser surprendre à voir tout Rome et boire tout Rome et nous en imprégner du matin au soir...  

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Notes vagabondes (1)

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De l'angoisse levée. - C'est toujours un stress d'enfer que le dernier travail d'avant le départ, surtout le départ de nuit qui fait penser aux départs sans retour, mais le seul drame ce soir sera de ne pas retrouver son passeport jusqu'à moins une et de s'arracher à son toit et au névé de narcisses embaumant la vanille - or la route appelle et le quai là-bas et le train de nuit et les tunnels en enfilade vers le Sud qui trouent le Temps pour nous rendre les lieux... 

Des collines et des coquelicots.- Se relevant d'une nuit de tagadam tantot trépidant et tantot en sourdine nos paupières tot l'aube nous révèlent ce matin ces verts tendres des collines de Toscane aux cretes à fines flammes de cyprès et de clochers,et le long des voies se voient ces ilots de coquelicots et jusque dans l'entrelacs des voies de Roma Termini, et jusque sur les murs de notre chambre jouxtant le Campo dei Fiori en candide aquarelle...

Des fontaines et des filles en fleur. - Il n'y a qu'à Rome qu'une fontaine n'est faite  que pour les chiens, et c'est à Rome aussi que s'élèvera la fontaine de mémoire de Pier Paolo Pasolini, faite juste pour se laver les mains en passant ou se rafraichir, juste pour boire en passant de l'eau fraiche ou se refaire une beauté - il n'ya qu'à Rome que le soir, au Campo dei Fiori, les gars et les filles dégagent la meme sensualité qui est celle, en mai, de notre bonne et belle  vie...  

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13/05/2009

Planchon seigneur de théâtre populaire

Planchon1.jpgRoger Planchon est mort hier à Paris à l'âge de 77 ans, foudroyé par une crise cardiaque. Hommage-souvenir


C'était en juin 1999 au Deutsches Theater de Berlin, tout près de la mythique maison de Brecht, dans une petite loge, après le spectacle. Quelques instants plus tôt, paraissant immense sur la scène, Roger Planchon avait entraîné ses camarades du Théâtre National Populaire dans la ronde joyeuse de multiples saluts. Une fois de plus, le génie universel de Molière avait fait merveille, servi par un des artisans majeurs du théâtre français du second demi-siècle. Au début des années cinquante, le jeune Planchon avait accompli sa première tournée en Allemagne, où il avait joué Georges Dandin en plein air, devant 16 000 spectateurs. Admirateur de Brecht, qu'il rencontra plusieurs fois (l'une de leurs conversations-fleuves tient du mythe théâtral) et qu'il contribua à révéler au public français, Roger Planchon nous dit aussitôt son émotion de se retrouver en ces lieux, lui dont la troupe fut la seule, avant la réunification, à se produire simultanément des deux côtés du Mur. En chemise dans sa loge, tout simple et fraternel, il voulut bien ensuite éclairer sa nouvelle lecture de L'Avare.

Planchon2.jpgDouble façade

«En relisant la pièce, expliquait donc Roger Planchon, je me suis aperçu qu'il y avait plusieurs aspects qui m'avaient échappé jusque-là. A présent, Harpagon m'apparaît un peu comme un banquier d'aujourd'hui, très honnête en apparence, qui fait de l'argent avec les industriels et, par ailleurs, blanchit de l'argent en douce. Cette double façade, légale et illégale, me semble très intéressante par rapport à ce qui se passe dans le monde actuel. Sur le plan moral, c'est un personnage qui ne respecte rien. Il se fout des lois: il n'en a qu'au pognon. Mais ce qui est extraordinaire, c'est que, lorsqu'il est coincé, Harpagon, qui ne se réclame d'aucune espèce de valeur, demande néanmoins justice avec le plus bel aplomb. C'est exactement le processus auquel nous assistons aujourd'hui. Voyez Elf-Aquitaine, c'est en somme la même histoire: on fait des choses totalement immorales, mais on traîne ses concurrents en justice.

»Un autre trait qui m'est apparu, c'est qu'on fait toujours d'Harpagon un personnage méchant et hargneux. Or il ne finit pas, en réalité, de caresser son monde et de faire mille gentillesses. Il y a là un trait d'humour supplémentaire que j'ai tâché de rendre. En outre, j'ai voulu souligner le côté romanesque de la pièce, qui nous ramène à certaines de ses sources. Une partie de la pièce sort en effet des romans du XVIIe siècle, aussi populaires à l'époque qu'aujourd'hui le cinéma hollywoodien. Et ce qui m'intéresse là-dedans, à côté des pirates et de tout un bazar, c'est une résurgence de l'amour courtois que Molière reprend à son compte. Il faut faire attention à ce que racontent les amoureux: ce n'est pas niais. Il y a là une réelle profondeur. C'est pourquoi j'ai accordé beaucoup d'importance à cet aspect de la pièce, qui est à la fois une farce et une comédie noire, avec une échappée sur le roman picaresque.

À redécouvrir sans cesse...

»Enfin, j'aimerais souligner le rapport entre Harpagon et son fils, qui est d'une intensité incroyable. Le thème de la rivalité entre l'homme vieillissant et le jeune mâle donne au rôle de Cléante un relief particulier. Je l'ai d'ailleurs dit à Farouk Bermouga: qu'il ne trouverait pas, dans le répertoire, un rôle de jeune premier d'une telle force. Parallèlement, je me suis plu à développer certains traits picaresques des comparses, à commencer par Frosine. Anémone lui donne quelque chose de voyou que j'aime bien, qui se retrouve dans la joyeuse canaillerie du La Flèche de Claude Lévêque. L'avantage, voyez-vous, avec les grands textes, c'est qu'on ne finit pas de leur découvrir de nouvelles ressources...»

Une figure historique

Dans le sillage de Jean Vilar, Roger Planchon (né en 1931 à Saint-Chamond) fut sans doute l'une des figures majeures du théâtre français contemporain, au premier rang des protagonistes de la décentralisation. Comédien et metteur en scène, il anima le légendaire théâtre lyonnais de la Comédie, où sa troupe joua les auteurs élisabéthains autant que les contemporains novateurs (tels Brecht, Ionesco ou Adamov) avant de s'établir à Villeurbane dont le Théâtre de la Cité devint, dès 1957, l'un des foyers les plus vivants et les plus durables de la création théâtrale française.

Marqué par ses racines terriennes, Planchon échappe au dogmatisme étriqué (il se plaît à célébrer l'humour de Brecht et son génie de metteur en scène, contre ceux qui en ont fait un maître à penser) en alliant vision critique et verve populaire, réalisme et réflexion éthique. Ces composantes se retrouvent à la fois chez l'auteur de théâtre et le cinéaste, mais aussi chez l'animateur du Théâtre National Populaire (l'appellation est acquise à Villeurbane dès 1973), devenu chef de file de la profession au tournant de Mai 68, ou encore chez l'initiateur de nouveaux ateliers de création remplaçant les centres dramatiques nationaux, ouverts en même temps au théâtre, au cinéma et à la télévision - autant d'activités marquées au sceau du partage.

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12/05/2009

Toni Morrison à Lausanne

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La grande romancière américaine, Prix Nobel 1993, de retour en Suisse, signera Un Don, son (superbe) dernier roman, vendredi 15 mai chez Payot-Lausanne
Proclamé meilleur livre de l’année 2008 par le London Times, Un Don, le dernier roman de Toni Morrison, est également l’une des plus belles découvertes littéraires de ce printemps. Ramenant le lecteur à la fin du XVIIe siècle, la romancière démêle l’imbroglio faulknérien d’une petite ferme du Maryland, propriété du négociant anglo-néerlandais Jacob Vaark, époux de l’Anglaise Rebekka. C’est cependant une esclave indienne, dont la tribu a été décimée par une épidémie, Lina, qui mène la barque. Le livre s’ouvre cependant sur la voix de la jeune Florens, qui nous replonge immédiatement dans le monde de Toni Morrison, portée par un lyrisme visionnaire. D’un rythme ample et soutenu, ce roman évoquant les circonstances dans lesquelles la composante raciste de l’esclavage s’est radicalisée, vers 1690, au moyen de lois cruelles (donnant droit de vie et de mort aux grands propriétaires sur leurs esclaves noirs), s’inscrit dans le droit fil des meilleurs ouvrages de la romancière, de Beloved au Chant de Salomon ou à Paradis.
Morrison5.jpgToni Morrison, Un don. Traduit de l’anglais (USA) par Anne Wicke. Christian Bourgois, 192p. Toni Morrison signera ses livres chez Payot-Lausanne (Plaace Pépinet) ce vendredi 15 mai de 17h. à 18h.45.

Un entretien avec Toni Morrison, en 1998.

Cinq ans après le Prix Nobel, la romancière noire américaine publiait, en 1998, un livre magnifique, intitulé Paaradis. Je l’avaais rencontrée.
Ne laissez pas toute espérance au seuil de ce roman dont les premiers mots annoncent la couleur: «Ils tuent la jeune Blanche d'abord. Avec les autres, ils peuvent prendre leur temps.» Non: ce n'est pas dans l'enfer de Dante que vous pénétrez, mais le Paradis annoncé par le titre du dernier roman de Toni Morrison (qui l'avait d'abord appelé Guerre, avant de céder à son éditeur craignant d'effaroucher le public...), n'a rien non plus d'une angélique prairie. Dernier volet d'un triptyque consacré (notamment) aux dérives extrêmes de l'amour, amorcé il y a dix ans de ça avec un chef-d'oeuvre, Beloved (1988), et poursuivi avec Jazz (1992), Paradis aborde à la fois les thèmes de l'utopie terrestre et de la guerre entre races et sexes, tantôt apaisée et tantôt exacerbée par le recours à un dieu que chacun voudrait à sa ressemblance. Rien du prêchi-prêcha, pour autant, dans cette double chronique de la ville «élue» de Ruby, aux tréfonds de l'Oklahoma, exclusivement habitée par des Noirs, et d'une petite communauté de femmes dont la rumeur a fait des sorcières, expliquant aussi bien le massacre purificateur initial. Rien non plus de schématique là-dedans. Comme toujours chez Toni Morrison, c'est dans la complexité du coeur et de la mémoire, sur la basse continue d'une sorte de blues lancinant, que tout se joue au fil d'une suite d'histoires terribles et émouvantes que la narratrice imbrique dans un concert de voix à la Faulkner.
Littérairement parlant, le rapprochement n'est d'ailleurs pas aventuré, entre la romancière du Chant de Salomon (1978), qui a entrepris un grand travail de mémoire et de ressaisie verbale à la gloire des siens, et le patriarche sudiste du Bruit et la fureur. Jouets d'une sorte de fatum tragique, dans une Amérique tiraillée entre puritanisme et vitalité, violence et douceur évangélique (la belle figure du révérend Misner), références religieuses traditionnelles ou libres pensées, les personnages de Paradis dégagent finalement, comme les «innocents» de Faulkner, une rayonnante lumière.
Lumineuse, aussi, la présence de Toni Morrison. Point trace de morgue satisfaite chez cette descendante d'esclaves, issue d'une famille ouvrière où la défense de sa dignité et l'aspiration au savoir passaient avant la réussite sociale. Malgré sa brillante carrière universitaire, le succès international de ses livres, et le Prix Nobel, Toni Morrison a gardé toute sa simplicité bon enfant, son humour et son attention aux autres.
- Toni Morrison, que diriez-vous à un enfant qui vous demanderait de lui expliquer ce que représente Dieu?
- J'essaierais de lui montrer que l'image de Dieu dépend essentiellement de la représentation que s'en font les hommes. Dieu devrait être l'expression de ce qu'il y a de meilleur en nous. Mais la première représentation biblique montre aussi un Dieu jaloux, exclusif, paternaliste, oppressant. Le Christ devrait être l'image par excellence de l'amour du prochain, et l'on en a fait une arme de guerre. De même, l'Eglise a joué un rôle essentiel pour le rassemblement de la communauté noire et la lutte pour les droits civiques, comme elle s'est faite complice de l'exclusion et du massacre. Cette guerre, qui se livre au coeur de l'homme et de toute société, forme d'ailleurs le noeud de mon roman. La ville de Ruby est pareille à ces cités construites à la fin du siècle passé par d'anciens esclaves décidés à réaliser le paradis sur terre. Or, dès le début, je l'ai découvert dans certains documents, cet idéal a été marqué par l'exclusion de certains, des plus déshérités. A l'idée traditionnelle du paradis est d'ailleurs associée celle de l'exclusion.
- Quelle représentation vous faites-vous de l'enfer?
- Qui disait encore que «l'enfer c'est les autres?» Ah oui, Sartre! Eh bien, ce n'est pas du tout mon avis! En fait, j'ai toujours été étonnée de voir que les écrivains se montraient beaucoup plus talentueux dans leur description de l'enfer comme Dante, où Milton et sa femme condamnée à accoucher éternellement de chiens féroces, que dans leurs évocations du paradis, suaves ou assommantes. Pour ma part, je ne tiens pas à en rajouter...
- Votre personnage de Mavis, qui abandonne son ménage après la mort de ses deux plus jeunes enfants, semble bel et bien connaître un enfer...
- Oui, mais elle a contribué elle aussi à cet enfer par son incompétence. Les femmes qui se retrouvent dans cette espèce de couvent ont d'ailleurs toutes quelque chose de déficient. Cela d'ailleurs nous les rend d'autant plus attachantes.
- Vous dites écrire pour témoigner. Le roman en est-il le meilleur moyen?
- Le roman ne cherche pas à expliquer ou à démontrer, comme on le ferait dans un essai, mais plutôt à faire sentir, de l'intérieur, en multipliant les points de vue. Dans Paradis, il n'y pas une vérité proférée par une voix, mais une suite de récits dont chacun modifie la vision d'ensemble. Que s'est-il réellement passé sur les lieux du drame? Toutes ces femmes ont-elles été massacrées? Comment l'histoire s'écrit-elle? C'est ce que je n'ai cessé de me demander en composant Paradis, ignorant où j'allais et cherchant à pénétrer un secret après l'autre...
Le paradis «ici-bas»
Ce que nous pouvons ajouter, en conclusion, c'est que Paradis se lit aussi comme le déchiffrement d'un secret. Qu'on n'attende point une «révélation lénifiante», mais plutôt une image à la fois lucide et émouvante de la destinée humaine, dont la magnifique dernière scène symbolise la très terrestre espérance. Deux femmes, la plus âgée tenant dans ses bras la plus jeune, comme dans un tendre groupe sculptural, au milieu des détritus d'un rivage quelconque, évoquent un navire revenant au port avec ses passagers «perdus et sauvés», qui vont maintenant «se reposer avant de reprendre le travail sans fin pour lequel ils ont été créés, ici-bas, au paradis».
Toni Morrison. Paradis. Traduit de l'anglais par Jean Guiloineau. Christian Bourgois, 365 pages.

Toni Morrison est née en 1931 à Lorain, dans l'Ohio industriel. Après des études à l'Université de Howard (thèses sur le suicide chez William Faulkner et Virginia Woolf), elle a longtemps travaillé dans l'éditionm chez Random House. Mariée en 1958, mère de deux enfants, elle a divorcé et s'est installée à New York en 1967. Son premier livre, L'oeil le plus bleu parut en 1970. Entre autres distinctions, Sula, paru en 1975, obtint le National Book Award, et Beloved le Prix Pulitzer en 1988, salué en outre par un immense succès. Toni Morrison fut la première lauréate noire du Prix Nobel de littérature, en 1993.

09:12 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature

07/05/2009

De la poubelle Internet

Finkielkraut.jpgA propos d’un mot d’Alain Finkielkraut
Dialogue schizo (4)

Moi l’autre : - Et que penses-tu de ça ?
Moi l’un : - De quoi ?
Moi l’autre : - De ce que prétend Alain Finkielkraut. Qu’Internet serait une poubelle ?
Moi l’un : - Je pense qu’il a raison à 99%. Et que, pour le reste, la poubelle me convient à merveille.
Moi l’autre: - Comme la Winnie de Beckett ?
Moi l’un : - Exactement ce que je me dis à chaque aube où je me connecte : « Encore une journée divine ! »
Moi l’autre : - C’est ta façon virtuelle de te rassurer ?
Moi l’un : - Absolument pas : je ne considère pas du tout Internet comme une réalité virtuelle, ou disons que, sur le 1% de temps compacté que je lui consacre, j’en tire 99% de réalité réelle, que je ne trouverai jamais à la télévision…
Moi l’autre : - Et dans les livres ?
Moi l’un : - Là tu me cherches, mais tu me trouves illico mesures en main : je dirai 100% de présence réelle pour les livres que je lis vraiment, ou pour ce que j’en écris, y compris sur Internet…
Moi l’autre : - Okay, mettons que cela tienne debout en ce qui te concerne, mais Alain Finkielkraut affirme quelque chose qui relève du jugement de valeur général…
Moi l’un : - Ne fais pas la bête : tu te doutes bien que le philosophe ne vise aucunement l’outil Internet ni son utilisation constructive, mais son contenu réel global où la masse de déchets en croissance exponentielle appelle en effet la comparaison avec la poubelle.
Moi l’autre : - N’est-ce pas à un catastrophisme élitaire que tu cèdes ?
Moi l’un : - Pour le catastrophisme, sûrement pas. Il nous reste 1% où travailler et nous épanouir : c’est à peu près la dimension du jardin perso de chacun. Quant au caractère élitaire du travail au jardin : c’est l’évidence même.
Moi l’autre : - Et ça ne te gêne pas quelque part d’être élitaire ?
Moi l’un : - Certainement pas. Mais pour en revenir à notre statistique, ceci encore : que le 99% des déchets d’Internet correspond probablement, en termes d’objets bons à jeter, aux chiffres de l’industrie audiovisuelle, télévision publique comprise, des productions de l’écrit et de la société de consommation dans son ensemble.
 Finkielkraut4.jpgMoi l’autre: On serait donc confinés, selon toi, dans ton minable 1 % ?
Moi l’un : - Minable en quoi ? Ah mais justement, mon jardin de curé m’appelle ! Et là, cher Candide, y a rien à jeter…

04/05/2009

Pari pour un suicide différé

Maalouf.jpgEntretien avec Amin Maalouf à propos du Dérèglement du monde. Rencontre ce soir au Théâtre de Vidy, à 19h. pour un grand entretien sous l'égide de 24Heures et de Payot Librairie. Entrée libre.

L’humanité de ce début de XXe siècle semble avoir perdu la boussole, mais du pire annoncé peut-être tirera-t-elle une réaction salutaire ? C’est l’une des hypothèses du romancier Amin Maalouf (Goncourt 1993 pour Le rocher de Tanios), auteur d’un essai percutant (Les identités meurtrières) qui a fait le tour du monde, consacré à Lausanne par le Prix européen de l’essai. Originaire du Liban qu’il a quitté en 1976 pour s’établir en France, Maalouf incarne l’émigré-passeur par excellence entre Occident et monde arabo-musulman. Or ledit Occident, constate-t-il, s’est aliéné une grande partie du monde en trahissant ses idéaux; et le monde arabe, humilié, s’enferme dans la déprime et le repli. Sur fond de crise majeure annoncée, Maalouf propose, avec Le dérèglement du monde, un bilan sévère des faillites matérielles et morales de ce début de siècle, dont il étudie les tenants avec beaucoup de nuances, montre comment des catastrophes peuvent découler de prétendues victoires, et comment de cuisants échecs aboutissent parfois à de nouvelles avancées.
- Après deux guerres mondiales, la Shoah, le Goulag et autres génocides, quel nouveau « dérèglement » pointez-vous ?
- Les tragédies que vous citez font partie de l’histoire de l’humanité, dont le dérèglement global que je décris risque de marquer le terme. Ce n’est pas du catastrophisme, ce sont les faits : voyez la crise financière et la crise climatique. Or le dérèglement est non seulement économique et géopolitique mais aussi intellectuel et éthique. Tout le monde se sent d’ailleurs déboussolé. Jamais le double langage de l’Occident, trahissant ses valeurs, n’a été aussi manifeste que durant l’ère Bush, et jamais le monde arabo-musulman n’a paru plus enfermé dans une impasse
- Quels signes l’ont annoncé ?
- Au lendemain de la chute du mur de Berlin, en premier lieu, comme en 1945 avec le plan Marshall, l’Europe et les grandes nations occidentales auraient pu transformer la victoire de leur « modèle » en établissant un monde plus juste, alors qu’on a laissé se déchaîner les forces les plus sauvages du capitalisme, au dam des populations « libérées ». Si l’affrontement idéologique, qui nourrissait les débats, a disparu, c’est dans un affrontement identitaire qu’on a basculé, sur le quel toute discussion est plus malaisée. Autre intuition, qui m’est venue en 2000, lors du dénouement, en Floride, des élections américaines, quand j’ai pris conscience qu’une centaine de voix suffiraient à changer la face du monde. D’un processus démocratique pouvaient découler des événements mondiaux. Cela m’a paru mettre trop de poids sur un seul homme…
- L’élection de Barack Obama restaurera-t-elle une certaine légitimité de la prééminence américaine ?
- Je l’espère évidemment, s’agissant d’un président noir, intelligent et cultivé, qui ne diabolise pas l’autre a priori. Il pourrait incarner lui-même une légitimité « patriotique », comme l’a incarnée en partie Nasser, ou De Gaulle à la fin de la guerre. Mais ses tâches sont colossales, et les attentes immenses reposant sur lui vont de pair avec une immense accumulation de méfiance.
- Et l’Europe ?
- C’est un laboratoire prodigieux. J’ai été fasciné par tout le travail qu’elle a accompli depuis 1945, mais je regrette qu’elle n’ait pas su imposer un vrai contrepoids à l’Amérique de Bush. Elle n’a pas encore choisi ce qu’elle serait. Face au communisme, elle savait ce qu’elle ne voulait pas. Aujourd’hui, elle devrait être plus affirmative dans une perspective universelle. Je rêve d’une formule fédérale qui s’ouvrirait beaucoup plus et ferait de nouveau figure de modèle, à beaucoup plus grande échelle. Cette aspiration, en outre, devrait monter de la base des citoyens.
- Quel espoir nourrissez-vous malgré vos sombres constats ?
- Je crois qu’un changement radical doit être opéré au vu d’enjeux planétaires. On a vu, avec la Chine et l’Inde, que le sous-développement n’était pas une fatalité, mais cela engage de grandes responsabilités pour ces pays, notamment en ce qui concerne l’environnement. Il serait injuste de ne pas souhaiter le mieux-être de tous ceux qui en manquent, mais cela aussi va modifier les équilibres. Enfin le plus important, de manière globale, est une affaire d’éducation et de transmission des valeurs, de culture qui ne soit pas qu’un objet de consommation mais un élément d’apprentissage et d’épanouissement.
Amin Maalouf. Le dérèglement du monde. Grasset, 314p.