02/02/2009

Aux enfers de l'agréable

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Bret Easton Ellis, de Zombies à Lunar Park
La vérité peut-elle sortir de la bouche d’un enfant pourri ? Et la vérité sur un monde pourri a-t-elle le moindre intérêt ? Ces deux questions se posent, avec plus ou moins de pertinence, à l’approche du plus célèbre et, souvent, du plus mal compris des nouveaux écrivains américains – du plus mal traduit aussi en ce qui concerne Zombies. Le malentendu s’est accentué à l’occasion du scandale retentissant qu’a provoqué la publication d’American Psycho, roman passionnant mais inabouti et parfois complaisant, où le romancier relatait la dérive d’un golden boy dans l’horreur fantasmatique d’un serial killer. La composante la plus singulière de ce roman d’une violence inouïe – en apparence tout au moins, à la surface des mots – tenait à la confusion systématique de ce qu’on appelle la réalité et le champ d’action imaginaire du tueur. Gorillage narquois du Bûcher des vanités de l’élégant Tom Wolfe, American Psycho poussait beaucoup plus loin la description d’une société de battants oscillant entre les clichés de la réussite les plus flatteurs et une constante compulsion d’inassouvissement et de meurtre. D’un thème aux résonances dostoïevskiennes, le « jeune » écrivain a tiré un roman « panique » intéressant, mais alourdi de chapitres redondants, notamment sur la culture rock. Pourtant c’est tout autre chose qu’on lui a reproché : on le taxa de sadisme parce que son protagoniste se montrait aussi violent que les personnages des vidéos dont il s’abreuvait, de misogynie sous prétexte que des femmes étaient violées et assassinées au fil des pages. Surtout on admettait mal que Bret Easton Ellis, produit typique de la société américaine dorée sur tranche, pût s’enrichir en brossant le tableau de la dégénérescence de son propre milieu. C’était ne pas voir que l’écrivain n’avait jamais fait autre chose que de décrire son entourage avec la lucidité d’un sale môme blessé. C’était ne rien saisir non plus de l’enjeu de son livre, poussant à l’extrême la représentation de la folie collective d’une société pourrie.


Ellis2.jpgDès Moins que zéro, Bret Easton Ellis avait commencé de peindre le milieu de l’adolescence californienne au tournant des années 80 (il est né en 1964), flottant entre luxe et sexe, détresse affective et drogues douces ou dures. Dans Les lois de l’attraction, l’observation se développait à l’université, sur le mensonge oblitérant toutes les relations sous couvert de libération sexuelle et d’épanouissement apparent. En multipliant les points de vue des narrateurs successifs, le romancier parvenait à une sorte de mise à nu d’une ronde plus sinistre et déchirante que celle d’un Schnitzler au début du XXe siècle.
Quant aux treize récits de Zombies (en anglais The Informers) qui nous ramènent aux débuts de l’écrivain, ils donnent une idée forte de la largeur du spectre d’observation et de l’hypersensibilité de l’auteur, entièrement investie dans son écriture, telle qu’on la retrouve exacerbée dans Lunar Park à l’autre bout de son parcours.
Situées à Los Angeles au début des années 80, ces nouvelles évoquent une humanité stéréotypée, bronzée, souvent droguée, aux prénoms et aux silhouettes interchangeables de beaux surfers ou de belles actrices de TV (on a droit à ce titre après une pub de trois minutes), tous également informés, informants ou informes.
Les situations de la narration rappellent souvent des standards de sit-coms tels qu’en débite la TV américaine à dose mégavomitive, en version superluxe et multisexuelle. Au présent de l’indicatif, Bruce téléphone de L.A. à son ami resté au New Hampshire pour lui raconter ses dernières rencontres (un certain Robert qui « pèse à peu près trois cents millions de dollars » et une certaine Lauren vraiment super) tandis que son interlocuteur, qui l’a déjà remplacé, se rappelle vaguement leurs vagues bons moments. Ou ce sont quatre amis qui se retrouvent dans un restau italien de Westwood, très gênés d’avoir à évoquer la mort (quelle horreur ce sujet, la mort, vraiment pas super) d’un proche crashé en voiture sous l’effet de la dope, un an auparavant ; et ce qu’on apprend, dans la foulée, c’est que toutes les les relations entre ces quatre présumés « intimes » sont faisandées. Ensuite on voit une femme bourrée de médics, dont le fils se shoote et que son mari ne supporte que pour autant qu’elle sourie aux photographes de Hollywood. Ou c’est un père qui cherche à regagner la complicité de son fils qu’il emmène à Hawaï pour récolter les fruits amer de son manque total d’intérêt réel pour son ado. Et voici la vérité de l’enfant pourri : vous m’avez tout donné, sauf ce qui fait vivre et respirer. Bref, rarement on aura traduit le monstrueux ennui que c’est de jouir à vide ou de souffrir sans être aperçu ou entendu de quiconque.
Ellis4.jpgEt tout ce que note Bret Easton Ellis de la société qu’il observe nous parle évidemment puisque tout inter-communique désormais dans l’ubiquité et l’instantanéité mondialisées. Qu’il s’agisse de ce rocker perclus de coke qui se traîne sur les scènes japonaises en cherchant à se rappeler un vague bon moment avec son groupe scié par un suicide, ou de cette jeune fille écrivant des lettres sans réponses à un petit ami, décrivant à celui-ci, qui ne répond pas, sa lente descente aux enfers de l’agréable : tout cela relève aussi bien de la ressaisie de sentiments largement partagées par les temps qui courent.
S’il arrive à Bret Easton Ellis de représenter, dans plusieurs de ses nouvelles, des situations parodiant la pire matière gore, où l’on voit par exemple des paumés paniqués massacrer un enfant, ou des vampires s’adonner à leur penchant comme à un jeu de société (ce fut un temps très à la mode à Beverley Hills), c’est évidemment par esprit de conséquence, comme lorsqu’un Bukowski raconte l’histoire du couple stockant dans son frigo les morceaux du jeune autostoppeur qu’il a ramassé au bord d’une autoroute, pour les déguster à l’heure du SuperBowl. Nul cynisme en cela, juste un peu d’exagération, n’est-ce pas, et encore… On sait par ailleurs quel doux poète est l’affreux Hank. Et de même Bret Easton Ellis est-il au fond un bon garçon plein de sensibilité et de révolte contre toute forme d’inhumanité, comme l’illustre Lunar Park, quitte à relancer de nouveau malentendus. C’est que, du behaviourisme tout extérieur de Moins que zéro ou d’ American Psycho, l’on pénètre, avec Lunar Park, plus en profondeur et en nuances subtiles, au cœur de l'oeuvre d’un romancier, devenu son propre personnage, qui ne s’était jamais exposé à ce point…


EllisLunar.jpgTous les livres traduits de Bret Easton Ellis sont disponibles en collections de poche. La première édition de Zombies date de 1996, chez Laffont (collection Pavillons), dans une très piètre traduction…


12:41 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (9)

Commentaires

Zut, zut et rezut. Comment s'appelle ce roman/pavé toujours sur la jeunesse américaine dans un "lycée" : un groupe vaguement hellénistico-élitaire se retrouve avec un meurtre sur les bras à la suite d'une bacchanale forestière, et se trouve dans l'obligation de liquider le membre du groupe qui va trahir par son manque de lucidité. L'auteur : Donna....xxx??? Tapp ?
Tart ! Non, après Google --> Wikipedia :

"Donna Tartt (born December 23, 1963) is an American writer who received critical acclaim for her two novels, The Secret History (1992) and The Little Friend (2002). Tartt was the 2003 winner of the WH Smith Literary Award for The Little Friend.

The daughter of Don and Taylor Tartt, she was born in Greenwood, Mississippi College in 1982....
...There she met Bennington students Bret Easton Ellis and Jill Eisenstadt.

Connaissez-vous "the secret history" ?

Écrit par : Géo | 02/02/2009

J'ai failli renverser mon thé sur mon clavier! Donna Tartt, mais bien sûr... "The secret story" est paru en français sous le titre "Le Maître des illusions". J'ai dû le lire deux fois, avant d'attaquer "The Little Friend" en anglais. The secret story, dont l'histoire se passe dans une université imaginaire dans le Vermont, m'a rappelé l'ambiance surréaliste qui règne dans certains établissements, où des centaines d'étudiants se trouvent livrés à eux-mêmes avec pas mal de temps libre, d'autocomplaisance, d'argent et de curiosité à satisfaire. Tout aussi intéressante est la figure du professeur, par son côté ambigu, inconscient ou manipulateur. J'ai eu l'impression que le malheur, dans ce roman, n'arrive pas pour cause de méchanceté ou de bêtise, mais pour cause d'inertie, parce que les comportements sont toujours les mêmes, mécaniques, conditionnés. Pour "The little friend", je me rappelle bien l'épisode de la fille qui aime tellement son chat.

Écrit par : Inma Abbet | 05/02/2009

erreur : il s'agit bien de "the secret history", pas story, désolée.

Écrit par : Inma Abbet | 05/02/2009

Oui, très juste mais aussi : "There she met Bennington students Bret Easton Ellis ..."
Tout de même, une certaine obsession...

Écrit par : Géo | 05/02/2009

Ah oui, merci de me rappeler le titre en français...

Écrit par : Géo | 05/02/2009

Bien, Je vais prendre (perdre) mon temps, mais bon, c'est important... Il me semble...
Après "Zombies", l'auteur publie "Glamorama", ou des personnages du même type et du même milieu, "habituels" en quelque sorte se lancent dans le terrorisme, stricto sensu. Ceci a son importance, dans la chronologie de l'auteur, son analyse du vide "cantique", dû à l'existence de sa classe (au sens marxiste)...
Echec encore, d'une seconde révolution bourgeoise démontré en filigranne.
C'est totalement subjectif, évidemment, ainsi que ma lecture du personnage de Bateman (déjà, la référence sous-jacente au justicier!) dans "American Psycho"...
Bateman, yuppee (pour ceux qui ne connaissent pas l'origine du terme, c'est une contraction "cynique". Du milieu des années 60, au début des années 70', époque Hippie au U.S, des anarchisants transformèrent ce mot en Yippie=Youth International Parti-*. Certain de ses membres activistes, notamment J.Rubin*, devinrent ensuite des apologues de l'argent, de la carte de crédit, du néo-libéralisme (Abbie Hoffman*, resta fidèle à ses idées, jusqu'à son suicide). Dès lors, on les qualifia de Yuppees)
Bateman, donc, un yuppee travaille comme "trader" le jour, et assassine des sans-abris la nuit, des femmes le week-end, son "temps libre"...
Mon interprétation, est que par ces meurtres, il rend palpable une réalité qui lui échappe(le meurtre de TOUT quotidiennement accompli par la manipulation financière, ses conséquences humaines ou environemmentale, y compris la "nullité" de son existence, etc.) , ramène au conscient ce qui est inconscient!
Il suffit de voir ce que la manipulation de ces jeunes "trader", ces yuppees, ainsi que ce que leurs manipulations ont finalisés, "terminatorisé", pour se rendre compte de la portée de cet écrivain. Mais, qui entend les artiste?
Bien à vous

*voir livres Jerry Rubin, "Do it!" ou Abbie Hoffman "Woodstock Nation"

Écrit par : redbaron | 06/02/2009

Reste plus qu'à parler de Tom Wolfe...

Écrit par : Géo | 06/02/2009

@Géo, celui d'"acid test", de celui déjà cité dans le billet de JLK, d'un "homme un vrai", de "las vegas parani ou quoi?...?

Écrit par : redbaron | 06/02/2009

J'ai beaucoup d'amis qui ont courageusement esthétique peuvent être considérés comme intellectuels, ils m'ont encouragé à voir ce film. Je retard, d'un report, la paresse ... Damn Fermes, lire votre note, aller au magasin aujourd'hui pour le film, je le jure:)

Écrit par : Alexander People Search | 17/04/2009

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