08/01/2009

Les mots qui purifient

Rando15.jpgLecture de rando (6)

Avec Jacques Henrard et Le Marcheur à genoux, au sommet de la Pointe qui portera son nom (1777m)

L’impatience de m’arracher à la grisaille du jour plombé de brouillard glacial, et le besoin de me retremper dans une langue épurée m’a fait repartir ce matin vers les hauts du ciel limpide, nanti d’un petit livre vital paru il y a quelque temps sous la plume d’un auteur belge qui n’aura pas eu la joie de le tenir en mains, mort à 82 ans quelques jours avant sa sortie. Le titre de ce livre-testament est Le marcheur à genoux. Il n’est pas commode de marcher à genoux sur des raquettes, mais l’agenouillement dont il est ici question est une posture tout intérieure, qui ne signale pas un aplatissement mais au contraire un redressement de l’être conscient à la fois de sa nullité et de son immensité de créature libre et « capable du ciel »
Jacques Henrard est une âme pure, mais nullement éthérée. En gravissant la rude pente qui surplombe les alpages d’Orgevaux, je me sentais de plus en plus léger, ce début de matinée, tout en poussant ma grinçante carcasse en soufflant, visant bientôt le premier sommet d'une suite de trois hautes crêtes; et je me rappelai ces mots combien actuels du préfacier, Gabriel Ringlet, conseillant au lecteur d’emporter ce livre « pour qu’un peu de lumière palestinienne accompagne votre chemin »…
DSCN1541.JPGC’est un livre d’errance et de recherche que Le marcheur à genoux, dont le premier mouvement évoque la mise à la retraite de l’auteur, et son besoin alors de marcher seul pour se retrouver et revivre, pas à pas, une existence zigzaguant entre la foi et le doute, de son enfance à ses derniers jours, en revenant à ce moment essentiel qu’aura signifié son agenouillement tout simple devant son enfant: « Un très grand jour est celui où son premier enfant fait ses premiers pas. De l’état sédentaire, cet enfant passe à l’état nomade. Le père attend avec impatience de l’associer à ses randonnées. Il rêve de partir un jour, sac au dos, en sa compagnie et de planter la tente avec lui. Quand est venu le moment de la première promenade, il met genou au sol pour ajuster les petites chaussures. Il répète souvent par la suite ce geste qui devient peu à peu un rite ».
Tel est le sens de l’agenouillement : « Cet enfant, quand il se met à genoux devant lui, n’a plus de frontières ». Cela se fait sans sacrifier aux caprices éventuels d’une tyrannie enfantine : « Tu ne perds rien pour attendre, mon gaillard. Ton immensité, je vais te la faire mériter ».
« Tout crime, toute profanation vient d’un manque d’agenouillement devant le monde », écrit Jacques Henrard qui ne craint pas de dire qu’il « adore » ceci ou cela, comme chacun le dit par métaphore de petites ou de grandes choses qu’il appelle les «avatars de l’immense». Dans la foulée je me rappelle la défense de l’admiration à laquelle s’est livré Alain Finkielkraut en cette époque où l’on craint d’admirer, justement, alors que l’admiration nous grandit au lieu de nous rabaisser. Or l’Errant du livre de Jacques Henrard n’est pas du genre à se pâmer devant n’importe quoi ou d’idolâtrer n’importe qui. L’immense n’a rien à voir avec les gloires factices au goût du jour. Il l’a rencontré de préférences chez des femmes et des hommes rayonnant de la même beauté simple: « Si Dieu existe, qui l’a approché de plus près que ces personnes ? L’odeur de Dieu est sur elles, un Dieu de petitesse, à genoux devant quiconque, avant même que cet infime ne songe à plier le genou devant lui ».
L’errance de ce livre recoupe la nôtre, hic et nunc, et cheminant vers le ciel je me rappelai l’actuelle tragédie vécue par les Palestiniens de Gaza, entre tant d’autres damnés de la terre, et ce qu’écrit Jacques Henrard, se référant à la Bible, de la lente évolution des hommes et de la lente épuration des mots : « Ce livre est l’épopée d’une errance, celle d’un peuple aux pratiques encore barbares, sacrifices de bêtes et même d’humains, haine des peuples ennemis, glorification de la vengeance et des armes, pratiques parfois grossière et primitives de la relation aux femmes. Mais on le voit s’arracher lentement à la barbarie pour partir non seulemnent à la conquête d’une terre promise, mais à celle de l’invisible. La langue des images parle mieux de l’invisible que les concepts des philosophes fanatiques de contours précis. »
Nous sommes, à l’évidence, nous sommes tous, tant que nous sommes, ce « peuple aux pratiques encore barbares », et Jacques Henrard, se confrontant avec les Lois de l’Ancien et du Nouveau Testament (au seul énoncé du mot « loi » il se rétracte), s’interroge alors en opposant cette Voix en lui à la seule Loi: « Aujourd’hui vais-je tuer ? Moins qu’hier ? Comment ? Que me dit la Loi ? Rien. J’écouterai la Voix. Je volerai un peu moins celui qui n’a rien. Je réduirai d’un peu l’écart entre l’amour que j’ai pour moi et celui que je porte à mon prochain. De combien ? La Voix me le dira, aujourd’hui pour aujourd’hui et demain pour demain »,
DSCN1539.JPGLa neige est comme un désert, et c’est par le désert que passe l’Errant du Marcheur à genoux. Il a fui la ville comme nous éprouvons tous, à certains moments, le besoin de la fuir pour nous retrouver : «L’Errant accusait les objets de voler leur place aux arbres et aux choses vivantes, de créer des faims nouvelles, de puiser dans les pays habités par les pauvres pour être achetés par les riches, de creuser l’abîme entre les possesseurs et ceux qui ne possèdent pas ». Mais c’est aussi le désert qui dit ensuite à l’Errant : Retrouve la ville ». Et justement, touchant au dernier sommet, que je résolus ce matin de rebaptiser secrètement Pointe Henrard (1777m.) je me retournai vers l’immensité du brouillard troué, là-bas, découvrant une ville humaine au bord du lac immense.
Alors de mon sac j’ai sorti cette adorable orange : «Adorable abolit le temps. Il ne peut avoir de terme. Une joie rongée par l’ombre de son terme n’est déjà plus une joie. Une joie refusée à un seul et qui n’est pas promise à tous m’est pas une joie. Rien ne pourra briser la chaîne des joies où ne manquera aucun maillon ».
Autant dire que notre joie ne sera pas complète tant que les autres en seront privés…

LireHenrard0001.JPGJacques Henrard. Le marcheur à genoux. L’Age d’Homme, collection La Petite Belgique, 106p

Commentaires

Cher monsieur Kuffer,

Je suis la fille aînée de Jacques Henrard, et je me fais la messagère de ma mère, mon frère et mes deux soeurs pour vous dire notre surprise émue et ravie en découvrant votre article sur “Le marcheur à genoux”. Une réflexion sensible, et une compréhension en profondeur de l’aventure intérieure du vieil errant, qui révèle votre empathie avec la Voix et l’agenouillement dans ce testament spirituel de papa.

Mais ce qui est surtout magnifique et qui nous a semblé proprement inouï, c’est que vous ayez médité et“ruminé” ce texte en pleine montagne, au fil de votre randonnée de ce matin-là. Et plus incroyable encore, que vous ayez eu le désir et le projet fou de rebaptiser la pointe que vous avez atteinte , la pointe Henrard.
Parce que papa était un amoureux de la montagne, qu’il adorait grimper, et que nos meilleurs souvenirs de vacances restent les randonnées à Evolène dans votre beau pays.
Parce que jusque sa mort, papa fut un infatigable marcheur, qui faisait chaque jour jusqu’à une dizaine de Kms, allant à pied porter en ville les articles culturels qu’il écrivait pour un journal local.
Parce qu’un de ces derniers voyages fut la Suisse où il était aller rencontrer John Simenon, le fils de Georges pour écrire une pièce “Simenon fils de Liège”.
Parce qu’il aurait été bouleversé, comme nous, et plein de reconnaissance en lisant ce bel hommage d’un auteur Suisse, passionné de littérature, et de montagne!
Nous voulons donc vous remercier de tout coeur pour le partage de votre enthousiasme à la lecture de ce livre qui ne laisse pas indifferent.
Nous sommes d’autant plus touchés et heureux qu’il n’y a eu, à notre connaissance, aucune recension de ce livre en Suisse ou en France. Alors qu’il a eu de bonnes critiques en Belgique.

Vous nous avez aussi donné envie de connaitre la pointe Henrard… Un pélerinage en quelque sorte. Aussi envisageons-nous de nous retrouver en famille du côté de Montreux, peut-être à Pâques cette année. Et nous serions très heureux de pouvoir vous rencontrer à cette occasion, si vous acceptiez, bien sûr.
Peut-être même seriez vous d’accord de nous mener à la pointe Henrard ou de nous indiquer le chemin?
Si vous connaissez une adresse d’agence pour louer un chalet, ou si vous pouvez nous renseigner un lieu (village) intéressant, proche de votre randonnée, nous vous en serions très reconnaissants.

Avec mes sentiments très cordiaux de vive gratitude,

Christine Henrard

Écrit par : Henrard Christine | 17/01/2010

Cher monsieur Kuffer,

Je suis la fille aînée de Jacques Henrard, et je me fais la messagère de ma mère, mon frère et mes deux soeurs pour vous dire notre surprise émue et ravie en découvrant votre article sur “Le marcheur à genoux”. Une réflexion sensible, et une compréhension en profondeur de l’aventure intérieure du vieil errant, qui révèle votre empathie avec la Voix et l’agenouillement dans ce testament spirituel de papa.

Mais ce qui est surtout magnifique et qui nous a semblé proprement inouï, c’est que vous ayez médité et“ruminé” ce texte en pleine montagne, au fil de votre randonnée de ce matin-là. Et plus incroyable encore, que vous ayez eu le désir et le projet fou de rebaptiser la pointe que vous avez atteinte , la pointe Henrard.
Parce que papa était un amoureux de la montagne, qu’il adorait grimper, et que nos meilleurs souvenirs de vacances restent les randonnées à Evolène dans votre beau pays.
Parce que jusque sa mort, papa fut un infatigable marcheur, qui faisait chaque jour jusqu’à une dizaine de Kms, allant à pied porter en ville les articles culturels qu’il écrivait pour un journal local.
Parce qu’un de ces derniers voyages fut la Suisse où il était aller rencontrer John Simenon, le fils de Georges pour écrire une pièce “Simenon fils de Liège”.
Parce qu’il aurait été bouleversé, comme nous, et plein de reconnaissance en lisant ce bel hommage d’un auteur Suisse, passionné de littérature, et de montagne!
Nous voulons donc vous remercier de tout coeur pour le partage de votre enthousiasme à la lecture de ce livre qui ne laisse pas indifferent.
Nous sommes d’autant plus touchés et heureux qu’il n’y a eu, à notre connaissance, aucune recension de ce livre en Suisse ou en France. Alors qu’il a eu de bonnes critiques en Belgique.

Vous nous avez aussi donné envie de connaitre la pointe Henrard… Un pélerinage en quelque sorte. Aussi envisageons-nous de nous retrouver en famille du côté de Montreux, peut-être à Pâques cette année. Et nous serions très heureux de pouvoir vous rencontrer à cette occasion, si vous acceptiez, bien sûr.
Peut-être même seriez vous d’accord de nous mener à la pointe Henrard ou de nous indiquer le chemin?
Si vous connaissez une adresse d’agence pour louer un chalet, ou si vous pouvez nous renseigner un lieu (village) intéressant, proche de votre randonnée, nous vous en serions très reconnaissants.

Avec mes sentiments très cordiaux de vive gratitude,

Christine Henrard

Écrit par : Henrard Christine | 17/01/2010

Cette lecture m'a mise en joie! Bonne balade à vous tous!

Écrit par : Myriam | 08/02/2010

Les commentaires sont fermés.