03/07/2008

Bukowski le dégueulasse


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Bio d’un affreux, sale et méchant poète

Son père était un sale type borné qui le battait, sa mère une méchante garce, ses jeunes années furent empoisonnées par la purulence de l’acné, le complexant et l’isolant comme un paria : bref c’est sous les pires auspices que Charles Bukowski (1920-1994) fit ses débuts dans une vie où il ne cessa d’accumuler « un gros lot d’emmerdes », incessamment aggravé par un caractère de sanglier et une sorte de pureté dans la déchéance qui le fit toujours se comporter plus mal qu’on ne s’y attendait, même s’il ne viola pas tout à fait Catherine Paysan sur le plateau de Bernard Pivot ni ne chia vraiment dans tous les salons qui s’ouvraient à lui. Or cet affreux personnage que l’alcool rendait encore plus méchant et sale qu’au naturel, était également une espèce d’écrivain et une sorte de poète, un écrivain « culte » comme on dit et un poète que d’aucuns dirent aussi important que William Blake, ce qui est aussi exagéré que faux. Mais le réduire à une nullité surfaite serait également injuste. Abstraction faite du mythe vivant et des séquelles de l’iconolâtrie d’époque, Charles Bukowski, dans la lignée de John Fante dont la découverte lui révéla les virtualités d’une poésie de la gadoue et du « vrai », a bel et bien laissé une œuvre, et considérable quoique inégale, dont la large partie autobiographique (mais aussi transposée que chez Céline, en nettement moins tenu quant à la musique et à l’inventivité verbale), autant que les nouvelles parfois étincelantes (disons une vingtaine de vrais joyaux dans un amoncèlement de choses excellentes ou de tout-venant vite fait sur le gaz) et les poèmes de plus en plus abondants, véritable ruissellement sur la fin, méritent plus qu’un regard condescendant.
Etait-il, pour autant, indispensable de consacrer 386 pages à cette « vie de fou », qui confirme absolument la rumeur selon laquelle le vieux dégueulasse l’était plus encore qu’il ne l’a dit lui-même ? A vrai dire le ton et la façon de cette chronique signée Howard Sounes plaident pour la meilleure de ce récit plongeant immédiatement le lecteur dans le vif du sujet avec le récit d’une lecture publique, datant de 1972, au début de sa gloire dans l’underground californien, qui finit en imprécations et en injures comme à peu près toutes les interventions publiques de l’énergumène.
Bukowski9.jpgRetraçant ensuite les tenants et l’évolution de cette vie longtemps mal barrée, l’auteur brosse son portrait en mouvement sur fond d’Amérique des marges, avant d’illustrer les accointances du poète « maudit » avec l’univers doré sur tranche de Hollywood (qu’il a lui-même décrit dans le récit éponyme), notamment dans ses relations avec un véritable ami, en la personne d’un certain Sean Penn, qui ne faillit lui casser la gueule qu’au soir où il se montra désobligeant à l’égard d’une certaine Madonna.
Loin de se borner à de l’anecdote pipole, même si son livre en fourmille assez plaisamment, Howard Sounes s’attache également à l’évolution de l’œuvre et montre bien en quoi la poésie de Bukowski participe d’une sorte de rédemption, lacunaire mais réelle. Schubert dans le merdier, lumière très pure des choses ordinaires, proche parfois du lyrisme des poèmes de Carver, pas toujours faciles à traduire. Comme Verlaine filait de l’or pur dans sa propre abjection, « Hank » touche parfois à la grâce, souvent à l’émotion.

De l’émotion :
« …j’étais là à regarder passer
les voitures dans la rue et je pensais
ces veinards de fils de pute ne
savent pas la chance qu’ils
ont
d’être niais et de pouvoir rouler au
grand air
pendant que je suis assis au bout de mon âge
piégé
rien qu’un visage à la fenêtre
auquel personne n’a jamais
prêté attention. »

Et de la grâce :
« et quand je pense qu’après ma mort,
il y aura encore des jours pour les autres, d’autres jours,
d’autres nuits,
des chiens en maraude, des arbres tremblant dans
le vent.
Je ne laisserai pas grand-chose.
Quelque chose à lire, peut-être.
Un oignon sauvage sur la route
écoeurée.
Paris dans le noir ».


Bukowski.JPGBukowski à Apostrophes

"Ha ! Ha ! Ha ! Je me fous toujours dans des situations pas possibles. Mais quelle coterie de snobs ! C'était vraiment trop pour moi. Vraiment trop de snobisme littéraire. Je ne supporte pas ça. J'aurais dû le savoir. J'avais pensé que la barrière des langues rendrait peut-être les choses plus faciles. Mais non, c'était tellement guindé. Les questions étaient littéraires, raffinées. Il n'y avait pas d'air, c'était irrespirable. Et vous ne pouviez ressentir aucune bonté, pas la moindre parcelle de bonté. Il y avait seulement des gens assis en rond en train de parler de leurs bouquins ! C'était horrible... Je suis devenu dingue."

(Extrait de l’entretien accordé par Charles Bukowski à Jean-François Duval en 1986)

Howard Sounes. Charles Bukowski. Une vie de fou. Editions du Rocher, 386p.
Charles Bukowski, Les jours s’en vont comme des chevaux sauvages dans les collines. Poèmes, Le Rocher.

07:35 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

Sur l'épisode d'Apostrophes, ce qu'en dit Sounes diverge de ce qu'a toujours affirmé Linda, la compagne de Bukowski.
Selon cette dernière, les bouteilles se trouvaient dans la loge de l'écrivain, amenées là par une assistante de production. La question est de savoir si Bernard Pivot a lui-même organisé ce guet-apens, soucieux d'avoir sur son plateau le Bukowski ivrogne des récits.
Pour le reste, effectivement, difficile de traduire la poésie de Bukowski. Elle est néanmoins traversée de fulgurences et témoigne d'une belle lucidité. De même ses nouvelles, souvent plus subtiles qu'il ne paraît de prime abord. Ce qui se dégage de l'ensemble de l'oeuvre, c'est une véritable philosophie personnelle qui vient se frotter à la réalité américaine.

Écrit par : Lionel Chiuch | 03/07/2008

C'est un pur à sa façon, comme Carver est un pur à la sienne, dont la poésie me semble d'un cran en-dessus, surtout: moins inégale.
Ce que dit Bukowski à propos du plateau d'Apostrophes est un peu dur, je trouve, mais c'est vrai que Polac et sa bande lui auraient mieux convenu, quitte à ce que l'énergumène cogne tout le monde pour de bon... Ceci dit, je ne crois pas que Pivot ait pensé guet-apens, pas plus que lorsqu'il a fait mettre du whisky dans la théière de Nabokov. C'est un type bien élevé, Pivot, et pas si guindé ni mauvais que le prétend l'affreux. Ce qu'on a manqué, c'est Hank chez Florence Heiniger...

Écrit par : JLK | 08/07/2008

j'ai revu buk ce soir et j'ai toujours été fan de son "style". Pivot a été dégueulasse en préparant son émission et en lui donnant à boire (le gros plan dans l'émission et sur la bouteille en direct). C'est faire passer le type pour un con. J'ai vu l'émission en direct quand j'avais 12 ans car (selon mes parents) si j'avais de bonnes notes je pouvais me coucher tard et avoir de bonnes notes, j'avais droit au cinéma de minuit et le cinéclub.C'est comme ça que que j'ai conu cet écrivain en 1978 à lâge de 12 ans ans après avoir connu le cinéma dès 6 ans ( par exempne "Once upon a timein the west"). J'ai vu lu puis vu le film de Marco Ferreri et je possède aujourd'hui l'intégrale de Buk et j'ai vu d'autres films
Cordialement

Écrit par : tech | 13/12/2008

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