01/07/2008

La stratégie des rapaces

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ALTERMONDIAL Après No Logo, essai percutant sur l’empire des marques qui dépassa le million d’exemplaires, Naomi Klein décrit  la montée du « capitalisme du désastre », ou l’art de profiter des crises et des catastrophes à l’enseigne du néolibéralisme.

Quoi de commun entre le coup d’Etat de Pinochet au Chili et les attentats du Worl Trade Center (les mêmes 11 septembre 1973 et 2001), le massacre des étudiants chinois sur la place Tian'anmen (1989) et le tsunami au Sri Lanka (2004), l’effondrement du communisme soviétique et le cyclone Katrina sur la Nouvelle-Orléans ? Rien apparemment, sauf ces « sauveteurs » d’un nouveau type, débarquant sur les lieux de désastres avec mission de reconstruire sur investissement. Pompiers ou prédateurs ? Agents de la paix et de la liberté, comme ils se présentèrent en Irak, spéculateurs cyniques ou bâilleurs de fonds intéressés, comme en Amérique latine, en Pologne ou au Liban  ? A en croire Naomi Klein : agents d’un véritable « capitalisme du désastre », inspirés par l’idéologue pur et dur du néolibéralisme américain Milton Friedman, Prix Nobel d’économie en 1976 et théoricien d’un capitalisme libéré des entraves de l’Etat, des services publics et de toute politique freinant son expansion. Maître à penser des Chicago Boys de Pinochet et des faucons du gouvernement Bush, il influença notablement  Margaret Thatcher et Ronald Reagan et fonda la « thérapie de choc ».

« Seule une crise – réelle ou supposée – peut produire des changements », affirmait Milton Friedman, dont le premier laboratoire fut le Chili en 1973, où le « traitement de choc » s’appliqua autant à l’économie, au seul profit des riches, qu’à la torture de milliers d’opposants. Sous l’étendard de la liberté économique et de la démocratie, la « thérapie de choc » s’appliquera le plus souvent contre les peuples. Même stratégie en cas de catastrophe naturelle : au lendemain du passage de l’ouragan Katrina sur la Nouvelle-Orléans, l’un des promoteurs immobiliers les plus riches de la ville, Joseph Canizaro, constatait ainsi : « Nous disposons maintenant d’une page blanche pour tout recommencer depuis le début ». De superbes occasions se présentent à nous ». Une razzia sur les logements sociaux et les écoles publiques, entre autres menées spéculatives réalisées au dam de la population, fut une de ces « superbes occasions » saluées  le nonagénaire Friedman. Même opportunisme prédateur au lendemain du 11 septembre 2001, qui fit de la lutte contre le terrorisme « une entreprise presque entièrement à but lucratif », alors même que la stratégie du choc vise à privatiser le gouvernement.

« Je ne dis pas que les régimes capitalistes sont par nature violents », écrit Naomi Klein, qui vise essentiellement le fondamentalisme corporatiste fusionnant politique et économie : « Il est tout à fait possible de mettre en place une économie de marché n’exigeant ni une telle brutalité ni une telle pureté idéologique » ; et de rappeler les réformes d’après la Grande Dépression, à l’enseigne d’une économie mixte et réglementée, assortie de freins et de contrepoids, dont la contre-révolution néolibérale a démantelé les équilibres et les acquis. Or ce qu’on découvre à la lecture de La Stratégie du choc, dont la concentration de faits documentés produit un effet tour à tour accablant et révoltant, c’est, reproduisant à l’inverse « l’axe du Mal » cher à George Bush, un courant de pensée sans âme, cyniquement axé sur le profit et le mépris des peuple et des gens ordinaires, dont les échecs successifs ont progressivement révélé un fonds de corruption, voire de criminalité. Ces taches marquent d’ailleurs son déclin, que Naomi Klein décrit en fin de volume en lui opposant quelques raisons de ne pas désespérer (notamment en Amérique latine) ni d’y voir une fatalité des sacro-saintes lois du marché…     

Naomi Klein. La stratégie du choc ; la montée d’un capitalisme du désastre. Traduit de l’anglais (Canada) par Lori Saint-Martin et Paul Cagné Leméac/Actes Sud, 669p.

 

LireNaomi.jpgLe pavé sous la plage

Paranoïa de gauchiste ? Nouvel avatar de la théorie du complot appliquée à la mondialisation ? Pamphlet anti-américain à la Michael Moore comme d’aucuns l’ont prétendu ? De telles questions tiendront peut-être lieu de jugement a priori au lecteur estival effrayé par ce pavé rouge sang. Or celui-ci se lit, pardon pour le cliché, « comme un roman ». Dès le premier chapitre, le lecteur est transporté par la journaliste en Louisiane au lendemain de l’ouragan Katrina pour y rencontrer Jamar Perry, jeune sinistré choqué par le cynisme des nettoyeurs de La Nouvelle-Orléans. Zap ensuite à Bagdad, pour un zoom « vécu » sur la première tentative avortée du « traitement de choc » américain, puis au Sri Lanka affluent les investisseurs ravis de transformer le littoral rasé en stations balnéaires de luxe, au dam des habitants. Une citation d’un ex-agent de la CIA recyclé à la tête d’une entreprise de sécurité, en Irak, résume la nouvelle donne du « capitalisme du désastre » après avoir décroché des contrats pour environs 100 millions de dollars : « La peur et le désordre nous ont admirablement servis ».

Les faits priment dans cette chronique-enquête extrêmement nourrie et étayée (5o pages de notes) balayant une trentaine d’années et une dizaine de «désastres » emblématiques, alternant témoignages et réflexions, du bas en haut de l’échelle sociale. Le cœur de Naomi Klein bat à gauche, c’est évident, mais la droite honnête devrait s’indigner à l’unisson tant La stratégie du choc, après le mensonge du communisme, sue le faux, la rapine et la mort.  

 

06:43 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

Naomi Klein semble rejoindre, par le protrait que vous brossez de son ouvrage au travers des quelques lignes de votre article, mon idée de toujours sur la montée en puissance de ce neo-libéralisme et capitalisme acharné par des idées totalement en contradiction avec le concept même de l'être humain; humain au sens figuratif du terme mais qui dérive très rapidement sur l'humain en "chair et en os".
En effet, le monde, et surtout les petites gens qui finalement représente le 90% des laissés pour compte de ce système pourri (tiens tiens, bizzare ça vient des Etats-Unis, donc c'est normal!!), doit se soulever face à cette menace toujours plus pesante qu'a initié Milton Friedman dans les années 70. Il convient de considérer à l'avenir non plus l'argent comme le centre du monde et comme le but ultime (profits, bénéfices, etc...) mais plutôt comme un moyen uniquement. Je veux dire par là qu'actuellement grâce (si je puis dire) à cette politique économique débridée, le monde court très très vite à sa perte et dont seul évidemment les quelques nantis privilégiés du système arriveront peut-être à se sortir. Regardez, pour exemple, la montée du prix du baril. Pourquoi continuer à vouloir tout sacrifier sur l'autel de l'or noir qui n'a, à terme, apporté que désolation et problèmes en tous genres, problèmes de pollution essentiellement et ses nombreuses influences néfastes sur la santé; d'où maintenant des coûts qui explosent et qui ne peuvent être maîtrisés de manière rationnelle. L'on devrait donc laisser pour compte la notion de coûts et de dépenses pour plutôt se concentrer sur la vrai réalité des problèmes, se concentrer sur le comment répondre à nos besoins en énergie avec une vision à long terme et non à court terme comme ce fichu système économique l'a, à terme, imposé (tiens, là encore une incohérence de cette bêtise).
Aujourd'hui l'on doit jouer les pompiers pour trouver des solutions de production d'énergie non polluante. Mais pourquoi a-t-on autant de retard pour trouver des solutions? Je vous le donne en mille, car là encore les lobbys on fait qu'il n'y avait pas intérêt à ce que l'on trouve d'autres solutions en lieu et place du pétrole; et maintenant... qu'est-ce qui se passe? humm pas besoin de faire un dessin (dessein...). L'ensemble de la population paie un très lourd tribu face aux problèmes engendrés par la soif de pouvoir et de puissance économique de quelques guignoles qui avaient des intérêts dans ces mêmes lobbys.
De plus, on demande des performances incroyables aux ingénieurs, de si possible penser à tout et de tout envisager. Mais là encore, lorsque ces mêmes ingénieurs risqueraient de "perturber" l'ordre économique des choses les solutions intéressantes et finalement bénéficiaires pour l'ensemble du monde passent étrangement à la trappe.
Donc, oublions rapidement la notion d'argent, de profis, de bénéfices, de rentabilité, etc... Concentrons nous sur la résolution des vrais problèmes sans regarder à la dépense. Finalement, l'argent reste qu'une valeur subjective et, comme ont le dit, une monnaie d'échange. Aujourd'hui, il est quand même dommageable de voir que les pilotes du monde sacrifient sans scrupules l'être humain comme monnaie d'échange pour satisfaire à leur propre jouissance et à leur propre envie d'accumuler des fortunes qui sommes toute, je le redis, restent subjectivent (en effet, ils emporteront rien avec eux dans l'autre monde HI!).
L'on pourrait continuer de trouver et de citer bon nombre d'exemples qui démontrent la stupidité dans laquelle se complaisent quelques têtes (qui mériteraient d'être coupées) et qui entraîne avec eux le reste du monde dans une chute inéluctable si un gros gros coup de pied n'est pas rapidement mis dans cette fourmilière!

Écrit par : Marc Allen | 01/07/2008

Merci pour votre commentaire. Vous méritez d'être "traité". Tout un chapitre du livre, avec le témoignage d'une femme-cobaye livrée à un psychiatre-expérimentateur, rappelle la bonne vieille méthode des électrochocs. Je ne vois pas d'autre thérapie pour les gens comme vous... ou plutôt comme nous !

Écrit par : JLK | 03/07/2008

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