29/04/2008

La guerre dehors et dedans

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Lettres par-dessus les murs (26)

Ramallah le 28 avril, soir.


Cher JLK,

Nous sommes partis à Gaza ce matin… une première pour moi, j'imagine les rues silencieuses, faute d'essence, les palmiers, le bord de la mer, mais une adolescente est morte hier sous les balles d'une incursion, j'ai mal dormi, je me réveille à l'aube et de sale humeur et ma douce, qui a déjà fait le voyage, me dit qu'elle privilégie les chaussures fermées plutôt que les sandales, tiens donc, il ne fait pas chaud et moite, en bord de mer ? si, mais au cas où, comment dire, pour une raison ou pour une autre, il fallait se mettre à courir, tu vois… On va cueillir Anja, notre amie journaliste, on se paume plusieurs fois dans les vertes vallées d'Israël, on ronchonne et on peste, on passe par Sderot sans le vouloir, et puis apparaît enfin le petit dirigeable blanc, immobile au-dessus du passage d'Erez, une espèce de ballon censé abriter des caméras de surveillance, tout à fait charmant. Le terminal d'Erez ressemble à un petit aéroport, vu de l'extérieur, avec son parking et ses grandes baies vitrées, c'est là-dedans qu'ont lieu les fouilles les plus poussées de la région, et sans doute du monde, trente-six détecteurs de métaux, de poudre, d'explosifs, des questions et des déshabillages. Et c'est aussi le seul point de passage pour Gaza, mais manque de pot, il est fermé.
Les portables crépitent, ma douce connaît tout le monde et Anja aussi, et Rana encore plus, que nous rencontrons sur le parking presque désert. Quatre mômes tués ce matin, et leur mère864999355.jpg, à Beit Hanun, juste derrière Erez, juste derrière ce beau petit aéroport. Mais l'« opération » de Tsahal est sur le point de s'achever, nous dit un diplomate de l'Union Européenne qui attend là aussi. Je déteste ce jargon militaire, que même les Palestiniens utilisent : ce n'est pas une « opération », c'est une attaque, une incursion. On attend, nos fesses sur le bitume, Anja me cite d'autres euphémismes militaires qu'elle a entendu ici, lors de ses entretiens avec l'armée, par exemple « les soldats de la deuxième ligne se mettent en place quand la ligne de front est worn out », usée, et j'imagine ce que signifie l'usure de la ligne de front quand retentit un bruit métallique et étouffé, et Anja me dit que c'est l'obus qu'on tire depuis un char, elle a passé des mois à Gaza pendant les pires moments, on entend d'abord ce bruit-là, m'explique-t-elle, et puis on compte jusqu'à sept, parfois huit, et si on entend la chute de l'obus, c'est qu'on est encore en vie. Je suis de fort bonne humeur à présent, d'excellente humeur, il souffle un petit vent frais, on recause avec le diplomate, apparemment non, l' « opération » n'est pas encore finie, tiens donc, tant pis, il attendra l'ouverture du passage et puis il passera la nuit à Gaza, c'est embêtant parce que son avion pour Bruxelles part demain soir, mais tant pis, il a un boulot à faire, n'est-ce pas, et puis une sirène retentit, et ma douce nous explique qu'il s'agit d'une alerte : une roquette Qassam a été lancée, qui viendra s'écraser quelque part, et peut-être sur nos têtes si on ne se met pas à l'abri tout de suite, aah bon, on se jette sous un toit en tôle ondulée, superbe protection et BANG tombe le Qassam, derrière le terminal ou sur son toit, on ne sait pas. Quand on ressort au soleil, le diplomate n'est plus là, et sa belle voiture non plus, et moi je me dis que j'ai un roman à mettre en page, d'autres choses à faire, qui réclament également mon attention, la vaisselle à la maison, les plantes à arroser, mais Anja et Rana et ma douce veulent attendre encore, que ce maudit passage ouvre, alors on attend encore, je me dis que je comprends Freud, quand il ne comprend pas les femmes. Dans nos sacs fond doucement le chocolat que nous avons apporté pour les gamins, il y a des clopes aussi, qui coûtent une fortune de l'autre côté, et puis de l'alcool, qui doit s'être déjà évaporé maintenant. C'est alors, ou un peu plus tard, que sort le convoi. Et l'image coupe net notre conversation, comme si le convoi nous avait roulé sur les pieds. Une jeep militaire qui précède un camion militaire, genre bétaillère. A l'arrière ballotte une trentaine d'hommes, les yeux bandés. La pêche du jour. On les conduit sans doute à la prison d'Ashkelon... Anja a le temps et le courage de prendre une photo, regardez bien, à l'arrière-plan, on voit la 4ème Convention de Genève qui part en fumée.
Je ne verrai pas Gaza aujourd'hui, et je ne suis pas sûr de le regretter, vu ce que j'ai vu en restant au bord… j'ai fait la vaisselle et arrosé les plantes, à l'heure où je vous écris Erez est toujours fermé, et l'« opération » se poursuit sans doute. Sur le chemin du retour, Rana nous parle de son stage à Genève, elle a adoré Genève, c'est vraiment paisible, et elle dit ça sans aucune arrière-pensée. Moi j'ai hâte de venir vous voir, et je serai ravi de jouer du marteau et de la perceuse à la Désirade, mélanger du béton, je sais faire, je vous refais toute la toiture aussi...1777908924.jpg


A La Désirade, ce 28 avril, nuit.

Cher Pascal,
Votre amie rêve de Genève, où je n’irai pas ces jours vu mon état de béquillard, et d’ailleurs cette Suisse paisible qui lui a tant plu, pour des raisons sûrement légitimes, me déprime autant que la Suisse idéalisée dont les clichés sont toujours répandus. On l’a vue l’autre jour dans un reportage télévisé de la 3 consacré aux splendeurs lémaniques, de palaces en vues imprenables : j’étais tellement écoeuré par cet étalage de luxe et de beauté factice que je me suis replongé dans un film bien noir en songeant à tous ceux qui, dans ce pays, en bavent autant qu’ailleurs.
Je ne vais pas comparer, cela va sans dire, notre situation privilégiée, matériellement au moins, avec celle que vous évoquez à l’approche de Gaza, mais ce que vous en dites est tellement plus vivant que ce reportage léché de l’autre soir, donnant à conclure que la paix qui y règne n'est que celle des cimetières…
Les détails de votre virée m’ont rappelé cette séquence radiophonique atroce, au début de la seconde intifada, que j’avais immédiatement transcrite par écrit, tant j’étais bouleversé. Le correspondant observait en direct un père et son petit garçon fuyant devant les soldats israéliens, et l’on entendit un premier coup de feu, qui toucha le père, et le fils se jeta sur lui, dans un mouvement décrit par le reporter, et l’on entendit une autre détonation sèche, puis plus rien.
Plus rien : quatre mômes aujourd’hui ? On ne doit pas en faire un drame. En tout cas, je présume que leurs parents, sans parler de la pauvre mère (!) n’auront pas eu droit à une Cellule de Soutien Psychologique telle qu’on en met sur pied, chez nous, à la moindre péripétie. L’autre jour ainsi, un jeune déséquilibré lausannois s’est pointé en classe avec un flingue et des munitions en quantité suffisante pour liquider toute sa classe. Il n’en voulait à vrai dire qu’à lui-même, mais le malheureux a merdé sur toute la ligne. Quant à ses camarades, ils ont été pris en charge par la fameuse Cellule de Soutien Psychologique et tout est rentré dans l’ordre : le lendemain, on lisait des témoignages responsables de ces jeunes gens, qui estimaient globalement inapproprié qu’on réintégrât leur condisciple…
Nous n’avons point de guerre à nos portes, mais c’est dans les têtes que ça disjoncte, et tout à coup c’est l’explosion, comme au Japon ou en d'autres pays surdéveloppés aux meilleurs taux de suicide. C’est ainsi cet autre jeune homme, homophobe autant qu’homo, qui entre dans un cinéma porno du bas de la ville et sort un fusil d’assaut de sous son pardessus pour massacrer quelques pauvre bougres; ou c’est cet ancien sportif de haut niveau qui fauche une dizaine de passants à bord de sa voiture, sur le Grand Pont, fracassant ensuite la barrière de celui-ci et s’écrasant vingt mètre plus bas, pour sortir indemne (et furieux) de la carcasse du véhicule avant d'invoquer la folie de la société. Faits divers comme il y en a partout ? Pas tout à fait, en ce sens que ces explosions disent quelque chose sur ce monde si parfaitement « sous contrôle », qu’on n’a de cesse d’évacuer avec le psy de service.
Bref, la vie continue, je pense ce soir aux hommes de la bétaillière mondiale, quels qu'ils soient, tout en me réjouissant de vous accueillir « loin des méchants », comme un plouc de la région a osé baptiser son chalet de nain de jardin - vous êtes donc priés de ne pas trop braver le Qassam. Bonne vie à tous deux et à vos proches, Inch Allah…

Cet échange de lettre, amorcé en mars 2008, et comptant aujourd’hui 54 lettres, se poursuit tous les jours (ou presque) entre Pascal Janovjak, jeune écrivain slovaco-franco-suisse établi à Ramallah, et JLK, sur le blog personnel de celui-ci :http://carnetsdejlk.hautetfort.com

18/04/2008

René Frégni « efface » son juge

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RECIT-VERITE Avec Tu tomberas avec la nuit, l’écrivain bafoué retrouve son honneur
L’affaire avait fait grand bruit. Livrée en pâture aux médias après une garde à vue plus que musclée, la nouvelle selon laquelle René Frégni, écrivain à Manosque connu pour ses livres et ses ateliers d’écriture dans les prisons, se trouvait compromis dans une affaire de blanchiment d’argent sale en complicité avec un caïd du grand banditisme marseillais, se répandit à la stupeur de son entourage proche et lointain. Des mois et des années durant, d’interrogatoires en perquisitions et d’humiliations en menaces, l’écrivain fut ensuite le souffre-douleurs d’un juge nommé Second, aussi insignifiant d’aspect que retors de comportement, jubilant à l’idée d’avoir débusqué un gros bonnet du crime organisé en la personne d’un auteur connu.
Au début de son récit, René Frégni évoque le moment de soulagement correspondant à sa décision d’aller tuer son juge, et son livre s’achève sur la satisfaction de l’avoir effacé symboliquement avec sa plume, « face à la lumière, au vent et à la mer ». Entre deux se déploie « un vrai roman », comme on dit, qui va bien au-delà du fait divers ou du règlement de comptes.
L’histoire commence après la publication du premier roman de Frégni, appelé à animer un atelier d’écriture dans une prison d’Avignon, alors qu’il ne croit pas du tout lui-même à la création collective. Du moins s’aperçoit-il vite que l’écriture peut-être une planche de salut pour les taulards. « Combien de détenus m’ont dit : - J’avais oublié toutes les odeurs, un jour j’ai écrit par hasard le mot figuier, le mot septembre et brusquement tout est remonté : l’herbe mouillée des matins d’automne, la brume qui accompagne une rivière, le bruit de l’eau, celui des chiens de chasse, la saveur extraordinaire d’une figue encore couverte de rosée… »
C’est en prison que René Frégni a rencontré un certain Max, caïd qui lui vouera une immense reconnaissance pour ce qu’il lui a fait découvrir. Mais avant de revenir à Max, il faut parler de la redoutable Karine qui, un jour, sachant qu’il va régulièrement de Manosque à la prison de Luynes où son petit ami purge une peine, le persuade de l’emmener à l’oeil. Or ladite Karine est une vraie terreur, issue d’une famille de sinistres frappes qui, après le refus de René Frégni de continuer de voiturer Karine l’arnaqueuse, se mettent à le persécuter, lui et sa petite fille. C’est alors qu’intervient Max, appelé à la rescousse et imposant en deux temps trois mouvements sa protection de caïd avant de proposer à à l’écrivain de monter ensemble un restau sympa…
René Frégni a-t-il péché par candeur en acceptant de co-gérer ce restaurant avec le fameux Max ? Sans doute, mais c’est la seule faute qu’il aura finalement commise, comme en ont vite convenu les policiers : dossier vide.
Pas pour le juge Second en revanche, qui se démènera comme un véritable potentat en multipliant les abus de pouvoir, jusqu’à l’Erreur qui permettra à l'avocat de l’écrivain de lui clouer enfin le bec. Du moins le récit de Frégni en dit-il long sur cette question bien française des juges, cerise polémique sur un savoureux de poésie et d’humanité.

René Frégni. Tu tomberas avec la nuit. Denoël, 130p.

15/04/2008

Brando le mouton noir

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Avec Le bel obèse, son 19e livre, Claude Delarue  signe un livre formidable, à la fois captivant, cinglant, amusant, émouvant, profond sans jamais peser.

Qui fut vraiment Marlon Brando ? L’un des plus grands acteurs du XXe siècle ? Certes, mais encore ? Un mufle odieux à ses heures ? Sans doute. Un mégalo dépressif chronique ? Sûrement. Un interprète génial crachant sur le cinéma ? Un tombeur de femmes crachant sur le sexe ? Un boulimique à jamais inassouvi ? Un rustre capable de respect humain ? Un révolté sincère mais incompris ? Un extravagant ascète à sa façon ? Tout cela et bien plus, autant dire la complexité tordue faite homme, immense comédien et mec perdu : monstre fragile.

Or son autobiographie en dit-elle beaucoup plus que la douzaine de bios qui lui ont été consacrées jusque-là ? Et que peut nous en apprendre un roman ? La réponse  est dans Le bel obèse, le plus extraverti (en apparence) et le plus puissant des romans de l’écrivain genevois de Paris, qui « sculpte » un grand fauve humain, aussi attachant qu’indomptable, dans la masse mouvante d’une destinée «inventée» mais toujours plausible, entre deux femmes et un ami constituant eux aussi de magnifiques figures romanesques.

Qu’est allé chercher Brandès sur l’île suédoise de Fårö cher à Bergman, où il se planque seul dans une propriété en bord de mer ? Est-ce en hommage au cinéaste qu’il adule en regrettant de n’avoir jamais joué pour lui ? A d’autres ! pense Laure Danielli, quadragénaire italo-franco-américaine qui vient de s’installer dans une grande maison toute proche de celle du «monstre», avec lequel elle a un compte à régler depuis plus de vingt ans. Humiliée sur un lieu de tournage par «l’Empereur», la jeune actrice qu’elle voulait devenir a sombré dans l’autodestruction avant de rebondir dans la fabrication de romans dont le succès international l’étonne la première, car elle se trouve plutôt médiocre romancière. Sa propre présence à Fårö, où elle a racheté la demeure du mari architecte d’une amie de jeunesse, est liée à ce passé, et comme une connivence teigneuse s’établit dès sa première visite à Brandès, qu’elle aide à se couper les ongles des doigts de pieds (pas facile pour un gros tas de 130 kilos) avant de lui offrir de l’aider à rédiger son autobiographie. Dans la foulée débarque une espèce de vieil hippie, porteur d’une drôle de sacoche tissée au mystérieux contenu : David pour son vieil ami Brandès, l’inoubliable Alkan pour ses anciens étudiants du Collège de France où il enseignait l’ethnologie, censé rejoindre l’acteur avec l’une des rares femmes qui aient à peu près « dompté » le fulminant étalon. Mais Emerinda Ullman n’est pas là, ou pas tout à fait. Car son fantôme, et pas seulement, apparaît parfois à Brandès, lequel a loué cette maison (où elle a passé son enfance) pour se racheter d’on ne sait encore quoi. On le verra : mais gardons-nous d’en «raconter» plus…

S’il a les ingrédients d’un thriller, avec des « scènes à faire » carabinées, Le bel obèse impressionne pour d’autres raisons que l’« efficacité » : c’est que tout y sonne humainement vrai, jusqu’au grotesque spectaculaire qui va si bien à Brandès-Brando (son « vrai nom », issu de l’alsacien Brandeau…) et au tragi-comique grinçant dans lequel baignent quatre personnages hors norme en quête d’eux-mêmes et en proie aux mêmes démons : la solitude, le manque d’amour, le vieillissement, le besoin compulsif de créer, la maladie et la mort qui font les folles sur le carrousel du Happy End.

Il n’y a actuellement, parmi les romanciers suisses, que Martin Suter (notamment dans le splendide Small World) pour combiner, avec autant de maestria, un scénario si captivant et un « sous-texte » si riche, des personnages si fouillés et une masse d’observations si pénétrantes sur l’époque, la « vraie vie » et ses illusions, la comédie humaine et les à-pics qui la cernent, l’émotion pure enfin d’un dénouement à chialer. Solidement ancré sur ce rivage nordique où Rabelais broute des fraises sauvages avec des moutons menacés de tremblante, riche d’évocations lyriques, tour à tour grinçant et poignant, scabreux parfois mais avec une sorte d’élégance, le sourire du désespoir aux lèvres, Le bel obèse, sans peser, a le poids des grands livres…    

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Claude Delarue. Le bel obèse. Fayard, 357p.

 

09:37 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, cinéma

06/04/2008

De Ramallah à Tokyo

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Lettres par-dessus les murs (15)

Ramallah, le 5 avril, après-midi.

Cher JLK,
Nous rentrons d'une belle balade dans le Wadi Qelt, aux portes de Jericho, trois heures à gravir des collines, à suivre la vallée asséchée qui mène au monastère St Georges. Pas de dragon sur le chemin, quelques bédouins accueillants, des libellules au ras des pierres, des mouches amoureuses de nos paupières, d'étranges oursons-castors qui détalent au bruit de nos pas, et des aigles, qui traversent la bande de ciel qui surplombe le défilé. Nous en revenons affamés, heureux et complètement cuits… mais je tiens à vous remercier sans plus tarder pour les plans de l'oniroscope et du mnémoscaphe, que vous me promettez. J'espère pouvoir également jeter un oeil sur ceux de la Grosschen, dont vous parlez dans une de vos dernières nouvelles. Elle m'a l'air tout particulièrement efficace. En échange je vous montrerai les plans de l'armure passe-muraille, de la taupe mécanique à deux places et du pont individuel portatif et autopropulsé. Ce ne sont hélas que des prototypes, qui présentent encore quelques défauts mineurs, j'ai besoin de votre expertise pour comprendre où ça coince. Nous déroulerons tout cela sur la grande table, nous étudierons les mouvements des forces, les mains à plat sur le papier, un cigare au bec, en très sérieux chefs d'état-major préparant de nouvelles offensives.
J'ai un faible pour les plans, les cartes et les schémas, qu'ils soient d'architecture, anatomiques, mécaniques ou géographiques. J'ignore pourquoi ces froides représentations de la réalité me fascinent. Peut-être à cause de leur vaine méticulosité, de ce dessin rigoureux qui cherche à décrire les choses au plus près, et qui pourtant ne pourrait être plus éloigné de la matière.
Dans la plupart des pays arabes que j'ai visités, les gens auxquels j'ai demandé mon chemin n'ont jeté qu'un oeil distrait sur la carte que je leur montrais. On n'est pas en très bons termes avec la projection spatiale ici, on utilise plutôt le souvenir en guise de repère. Vous tournerez à droite après le rond-point, à gauche après le supermarché, c'est là, derrière l'hôpital, vous voyez l'hôpital ? Mais où tout cela se trouve, sur une carte, on ne sait pas trop. Quoi de plus artificiel, de plus étrange, vraiment, que de réduire le réel à deux dimensions ? Nous ne sommes pas des oiseaux, comment avons-nous eu l'idée de représenter le monde vu d'en haut, bien avant les satellites ? Sans doute est-ce pour cela que j'aime les plans et les cartes : ce sont des projections mentales, qui nous obligent à changer d'angle, de point de vue, à perdre un peu l'équilibre, décoller du réel pour se l'approprier autrement. Planer au-dessus d'une ville, plonger à l'intérieur d'une machine. Les cartes sont des supports à rêves, elles laissent le champ libre au spectateur, invité à ajouter la vie, le mouvement et la matière entre les lignes et les pointillés. Ouvrir "L'indispensable Paris par Arrondissement" au papier jauni, arpenter des quartiers inconnus, ou "The new Oxford Atlas", qui n'est plus très new du tout, qui m'emmène en URSS ou au Pakistan Oriental. Un simple tracé fait rêver à de sombres impasses, à de larges avenues klaxonnantes, quelques lignes de dénivelé et voilà les arbres qui penchent, sur la colline fouettée par le vent, et la marée ronge les côtes de cette petite île, là, au large de la péninsule antarctique. Qu'importe l'échelle ou le sujet, les schémas et les plans sont toujours une représentation de l'imagination elle-même.
Je vous joins donc une carte, géographique ou anatomique, vous choisirez – j'en ai effacé la légende et tout ce qui pourrait faire obstruction à votre fantaisie. Vous me raconterez votre interprétation demain, autour du barbecue... Ce matin j'ai balayé les sarments secs, sous la vigne, et Thomas me dit qu'il n'y a rien de meilleur que les barbecues aux sarments, vous êtes donc cordialement invité, avec toute votre tribu. Gareth malheureusement ne sera pas des nôtres, il a reçu il y a trois jours son avis d'expulsion définitif. C'est dommage, vous vous seriez bien entendus, j'en suis sûr, lui non plus n'était pas un enragé.


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A La Désirade, le 5 avril, soir.

Cher Pascal,
Je me demandais où vous aviez disparu. Comme je venais de vous inviter à La Désirade et que je sais votre très extrême curiosité, je me suis inquiété à l’idée que, peut-être impatient de découvrir mes plans de l’oniroscope et du mnémoscaphe, vous auriez fait quelque folie. Or il se trouve que rallier la Suisse depuis la Palestine est bien moins compliqué que d’arriver à La Désirade pour qui n’a pas reçu le Plan. Certains ont cru qu’ils pourraient nous rendre visite sans le Plan. Leurs os blanchissent dans les ravis proche et les pierriers de l’autre versant des monts. Que cela serve de leçon aux autres.
Mais vous voici justement faire l’éloge du Plan, qui m’a rappelé la première fois où je me suis perdu dans Tôkyo.
J’y accompagnais alors l’Orchestre de la Suisse Romande, au titre de tourne-pages attiré de Martha Argerich, étoile de la tournée avec le violoniste Giddon Kremer. Tourner les pages d’une partition suppose qu’on sache déchiffrer celle-ci, chose déjà délicate. Mais déchiffrer un plan de Tôkyo est encore une autre affaire, surtout quand on n’en a point sous la main, comme c’était mon cas en cette première aube, lorsque je sortis de l’immense palace imitation Renaissance italienne que figure le Takanawa Prince Hotel. C’était à peine sept heures du matin, et la première station d’autorail se trouvait à moins de cent mètres. Mon intention était de me rendre au cœur de la ville, conformément à mon penchant d’aller subito au cœur des choses. Mais le cœur de Tôkyo était-il à gauche ou à droite ? Telle était la question. Et nulle pancarte lisible pour me renseigner : pas une inscription en un autre alphabet que nippon, et nul plan non plus que je pusse lire. Je m’informai donc auprès d’un jeune homme me semblant un étudiant, qui se détourna sans me répondre mais en ce cessant de me sourire. J’ignorais alors que tous les Japonais ne sont pas impatients de vous aider. Ensuite, quand je fus monté au hasard dans le premier train se pointant, bondé de Japonais semblant tous décidés à m’ignorer (tous dormaient debout, ou plus précisément suspendus aux poignées prévues à cet effet), j’eus bientôt des doutes, puis la certitude que ce train allait tout ailleurs qu’au cœur de Tôkyo – je comptais débarquer à Kanda où se concentre la plus grande quantité de librairies au monde -, sans s’arrêter pour autant alors qu’après vingt ou trente kilomètres de course butée le ville se clairsemait avant d’en devenir un autre, dont j’apprendrais plus tard qu’il s’agissait de Yokohama. Je me jurai alors, avant de rebrousser chemin, en tâchant de résister à l’irrépressible flot d’employés se rendant à leur bureau, que jamais plus je ne me déplacerais dans Tôkyo sans un plan.
272633987.jpgQuelques jours plus tard, décidé de rencontrer le grand écrivain Kenzaburo Oé, dont j’avais l’adresse en poche, je découvris cependant que se diriger dans Tôkyo avec un plan est aussi délicat que de le faire en s’aidant d’une partition musicale, mettons : le concert pour la main gauche de Ravel. Se déplacer à Tôkyo ne peut se faire qu’en taxi, mais ce qu’on ne sait pas est que chaque taximan ne connaît qu’une section du plan et pas celle d’à côté, de sorte qu’il faut sauter d’un taxi à l’autre, de la limite d’une section à la frange de l’autre et d’un taximan mal luné à un taximan teigneux avant de s’apercevoir qu’on tient le plan à l’envers et que le dernier taximan porte le tatouage typique du yakusa…
Cela pour les premiers jours, le temps de se rendre compte que tous les Japonais n’ont pas la même tête ni ne pensent qu’à vous empêcher de rencontrer Kenzaburo Oé qui, soit dit en passant, doit se demander aujourd’hui où blanchissent mes os… Ensuite, comme on se fait à tout, je me suis fait à Tôkyo, sans plan mais avec l’aide de l’admirable Georges Baumgartner, véritable Plan vivant qui m’a raconté la ville du haut d’un des buildings de Ginza où la ville se lisait comme sur une maquette en 3D vue du ciel – comme vous-même pourriez, via Google Earth, découvrir le val suspendu où s’accroche notre nid d’aigle de La Désirade. A ce propos je me promets, demain, par le même truchement, de vous rendre une visite virtuelle. Si Gareth n’y est plus, ce sera donc avec Thomas et Serena que nous trinquerons…
1786790883.jpgDeux mots encore, cependant, à propos de Georges Baumgartner. Pour nous autres Romands, Georges incarne le Japon. C’est sans doute LE correspondant de nos journaux et de nos médias audiovisuels le plus fameux, à juste titre. Débarqué dans les années 70 par auto-stop, ce petit Jurassien têtu, combatif et droit, est devenu le « lecteur » patenté de la réalité japonais. Dès notre première rencontre, il m’expliqua que la règle du journaliste japonais consiste à n’écrire ou ne dire que le 20% de ce qu’il sait ; mais lui s’efforçait d’enfreindre cette règle tacite. Plus tard, j’ai d’ailleurs appris que la chose avait failli lui valoir son poste.
Il y a une vingtaine d’années de ça, contrariés par les articles de Georges Baumgartner visant les pratiques d’une certaine Firme, les directeurs de celle-ci invitèrent le rédacteur en chef de notre journal, 24 Heures, à découvrir le Japon, ses cerisiers, ses geishas et son admirable industrie. Au terme d’un voyage agréable, notre rédacteur en chef eut à comprendre, à demi-mot, qu’on eût été fort aise de le voir envisager l’éventualité de ne plus trop laisser la bride sur le cou de ce Monsieur Baumgartner, certes éminent par ses écrits mais dont on se demandait s’il avait bien assimilé les us et coutumes du Japon. Hélas les rédacteurs en chef occidentaux sont parfois difficiles à manœuvrer, ou peut-être celui-là était-il simplement mal élevé ? Du moins Georges Baumgartner, chapeau à notre rédacteur en chef de l'époque, conserva-t-il son poste qu’il tient aujourd’hui encore avec la même rigueur inflexible.
709821052.jpgCela dit vous avez raison: les plans sont surtout faits pour rêver. Les vieux portulans sont les plus poétiques à cet égard, mais j’ai un petit plan de Manhattan, qui s’ouvre et se referme comme une cocotte en papier, que j’ai réellement utilisé et qui me ramène, une autre année, du côté de Brooklyn Heights où, plutôt fauché et frigorifié, je trouvai sans plan, pur miracle, cette boutique d’un vieux Juif qui me vendit une pauvre pelisse à col d’astrakan, genre manteau de Gogol en plus laminé, pour 5 dollars seulement...
Mais allez, Pascal: minuit approche et je m’en vais faire un tour en oniroscaphe, histoire de compléter la cartographie des grands fonds de la planète Morphée…

La suite de cette correspondance avec Pascal Janovjak, jeune écrivain Slovaco-franco-suisse établi à Ramallah depuis trois ans, est à consulter sur le blog personnel de Jean-Louis Kuffer: Carnets de JLK: http://carnetsdejlk.hautetfort.com

10:55 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : voyage, littérature

01/04/2008

Le retour des zéros

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Dernières nouvelles de Bret Easton Ellis

Que sont devenus les jeunes paumés de Moins que zéro ? Lesquels ont survécu à la drogue, au Sida ou au spleen de la Cité des Anges ? C’est ce que nous apprendrons en américain dans le texte au tournant de l’an 2010, en découvrant le nouveau roman de Bret Easton Ellis, d’ores et déjà intitulé Imperial Bedrooms.
Après l’autobiographie fictive de Lunar Park, et la fresque grinçante de Glamourama, le ci-devant « enfant terrible de la littérature américaine », selon l’expression du New York Times qui mérite aujourd’hui un petit correctif puisque le jeune auteur approche des 45 ans - le romancier affirme que ce nouvel ouvrage pourrait marquer, aussi, son chant du cygne.
Ce qui est sûr, c’est que les personnages de Moins que zéro, son premier roman minimaliste paru en 1985 (il avait à peine plus de vingt ans), à commencer par Clay, l’étudiant de retour à Los Angeles pour les vacances de fin d’années, et qui va de défonce en défonce, ont eux aussi vingt-cinq ans de plus (même les personnages de romans vieillissent, paraît-il) et c’est à savoir ce qu’ils sont devenus que s’est intéressé l’écrivain.
D’où tiens-je ces renseignements de seconde main ?
D’un exemplaire, grand ouvert à la page 53, de l’édition du Corriere della Sera du jeudi 27 mars, reposant sur un des bancs de la Via dell’Amor, fine corniche piétonne reliant les villages de Manarola et de Riomaggiore, dans le site des Cinque Terre fort prisé par les jeunes Américains à backpackers et où je me baladais l'autre jour...
Sous la plume glamourameuse d’Alessandra Farkas, correspondante du quotidien lombard à New York, l’on y apprend également que Bret a fini par pardonner à son père d’avoir été un nul (comme le laissait entendre Lunar Park) et que sa mort l’a moins secoué que celle du jeune sculpteur Michael Wade Kaplan, « peut-être le plus grand amour de sa vie ». Passons sur quelques détails relatifs à la vie privée de l’écrivain, entre autres potins du gotha littéraire américain, (Bret correspond tous les jours par mails avec Jay McInerney qui a été l’un des premiers à défendre American Psycho contre la curée de l’époque) pour relever cette observation qu’il fait à propos de ce fameux brûlot : « Une allégorie de mon enfance dans une famille parfaite d’apparence, sous la surface de laquelle couvaient alcoolisme, folie et abus sexuels... »
Pour ceux qui ont apprécié The Informers, ses premières nouvelles traduites sous le titre discutable de Zombies, constituant à mes yeux l’un des meilleurs livres de Bret Easton Ellis, la dame du Corriere précise que l’adaptation cinématographique du recueil est la seule (sur une demi-douzaine) à laquelle ait participé l’auteur, avec un casting d’enfer (Winona Ryder, Kim Basinger, Mickey Rourke et Chris Isaak, notamment) et qu’on devrait la découvrir bientôt…