12/03/2008

Oblomov sans webcam

 

D’un jean-foutre batave et de la paresse sublime

Les médias ont répercuté la nouvelle jusqu’à la dernière isba russe, sans qu’aucun moujik ne relève l’énormité, à croire qu’il n’y ait plus de moujik. Les médias ont célébré comme un exploit l’initiative de ce glandeur néerlandais d’une vingtaine d’années qui a choisi, avec la triste complicité de sa mère, de ne plus faire que se vautrer sur son lit sous l’œil braqué de sa webcam, juste soucieux de ce que la chose lui rapporte de la thune. Car la thune s’aboule. Nos contemporains sont tombés si bas qu’ils y vont de leur thune pour sponsoriser le jeune imbécile ne faisant rien à journée faite qu’exhiber sa vacuité pantelante. Le boy ne paie même pas de sa personne, à l’image de milliers et de milliers d'honnêtes travailleurs du sexe virtuel qui, sous l’œil braqué de leur webcam, se flattent le pistil ou se pelotent le boudin. Non: ce nul ne fait vraiment rien que se faire de la thune pour rien, et voilà ce qui s’appelle vivre répètent les niaiseux envieux de partout qui voient là comme l’expression d’un génie singulier en matière de paresse lucrative. Un commentateur en veine de culture générale a même parlé d’un Oblomov hollandais, faisant allusion à ce personnage du roman éponyme d’Ivan Gontcharov, parangon merveilleux de la rêverie improductive et de l’indolence tendre, dont le dernier souci serait bien de profiter de son aimable vice. Lénine voyait en Oblomov l’incarnation du propriétaire terrien: c’est rappeler le manque total d'humour et de bonté du Führer bolchévique, tant il est vrai qu’Oblomov était pillé plus qu’il ne pillait et qu’il n’y avait rien chez lui du koulak abusif, ainsi qu’en convenaient ses moujiks, nos ancêtres à tous qui venons de la terre mère.

Or le moujik qui sommeille en chacun de nous ne saurait admettre qu’on rabaisse Oblomov en le comparent au jean-foutre batave : Oblomov est un être délicieux qui se serait choqué qu’on l’observât pour du rouble à ne rien faire, et plus encore à dormir, alors que son sommeil, ses rêves, ses longues stations sur son canapé, enveloppé de sa robe de chambre bleue piquetée d’étoiles comme un ciel - tout évoque chez lui la contemplation sage du monde et relève pour ainsi dire du sacré. Son ami allemand Stolz a beau le presser et le tarabuster pour qu’il se mette enfin au travail: c’est le travail qui le rejette comme un greffon malencontreux. Illia Illitch ne travaillera donc pas, mais il faut bien six cents pages à Gontcharov pour nous faire tourner autour de cet astre radieux, avec d'inoubliables passages sur la nostalgie de la campagne russe qui est aussi la nôtre, jusqu’à son mariage avec sa servante dont il est tombé amoureux... des bras pleins de vigueur, aperçus dans un rayon heureux du soleil de Monsieur Dieu. Poésie d’Oblomov. Poésie de l’herbe qui repousse sur la tombe de ce bienheureux. Poésie de la sublime paresse d’Oblomov qui consiste à ne faire qu’accueillir le monde et le bénir sans aucun souci de ce que cela pourrait bien rapporter.

Ivan Gontcharov. Oblomov. Livre de poche Folio.

06:56 Publié dans Fatrasie | Lien permanent | Commentaires (7)

Commentaires

Mon fils, qui est également Batave, tout comme les six colocataires de la maison qu'ils occupent à Rotterdam, ont décidé de récupérer l'événement
en plaçant des webcams dans toutes les pièces, tapissant les murs de publicités de leurs sponsors potentiels et en invitant de temps à autre une strip-teaseuse pour stimuler l'audience du blog qu'ils vont créer, dans le but affirmé de gagner de l'argent sans rien faire d'intelligent.
A leur décharge, ils étudient l'économie et non les lettres.

Écrit par : Rabbit | 12/03/2008

Tout sera pardonné à l'étudiant en économie et à la strip-teaseuse, qui sont des éléments productifs de notre société positive. Les lettreuses et les lettreux seront en revanche régulièrement fouettés, ne serait-ce que pour les forcer à lire la story d'un paresseux.

Écrit par : JLK | 12/03/2008

C'est bien pour ça que je végète dans des emplois sans relief, en prosiférant sur des blogs de rencontre.
Le seul génie qu'on m'attribue, c'est d'avoir branché mon fils sur le Monopoly dès l'âge de dix ans, en pariant que cela allait devenir une seconde nature chez lui.
C'est le cas, mais il faut encore attendre trois ans avant de toucher au retour sur investissement. Dès ce moment, je pourrai enfin m'attaquer à mon livre définitif sur le Grand Tout, sans me soucier des questions matérielles.
C'est un regard possible sur le monde, c'est du Rabbit.

Écrit par : Rabbit | 12/03/2008

sire Rabbit,
Dites à votre fils qu'il continue ses études HEC, il en a bien besoin!
Un ROI de 3 ans !... Mais c'est contraire à toutes les "règles" actuelles d'une économie bien comprise.
Le ROI de 3ans est mort! Vive le ROI de 3 mois !

PS: Pour les non-initiés: ROI = Riturn Of Investment (c'est plus tendance lorsque c'est en anglais)

Écrit par : Père Siffleur | 15/03/2008

D'accord avec Messires Rabbit et PèreSiffleur! Dur, dur de lutter contre ce préjugé bien moderne sur la dichotomie entre les lettres et l'économie ou le droit. L'économie n'a jamais été une science dure mais on la considère comme telle; ce qui se traduit en termes d'embauche par des opportunités professionnelles réelles car croit-on c'est utile, en prise avec la vie productive. Pareil pour les études commerciales. On part du postulat que l'homme est un vulgaire consommateur, doté d'une psychologie des plus simpes et mécaniques, mû uniquement par la satisfaction de ses désirs les plus immédiats. Tu parles, Charles! Quand on voit les conneries qu'il faut avaler parfois pour passer des examens en ces matières!

Pour une réflexion en profondeur sur ce sujet, il faudrait plutôt se baser sur "l'économie est une science morale" du philosophe Amartya Sen, lauréat du Prix Nobel en économie. C'est certainement dans cette direction qu'il vaudrait la peine de réfléchir, notamment dans les instances décisionnelles.

Et dire que la formation littéraire était considérée comme la plus globale durant des siècles!

Le philosohe Alain Etchegoyen a esayé de le prouver l'absurdité d'une telle croyance par son essai "Le Capital Lettres - des littéraires pour l'entreprise".

Dur, dur, quand on n'a pas le piston et qu'il faut s'abrutir dans des entretiens aussi humiliants que stupides pour des boulots de merde quand on voit si souvent l'incompétence à l'oeuvre! Est-ce là l'évolution de notre société?

Écrit par : Micheline Pace | 15/03/2008

Mais je ne pense pas que cette génération soit embourbée dans les préjugés des précédentes. On a affaire à des Rastignac en herbes, avant tout préoccupés de trouver la filière qui leur permettra l'indépendance financière. Le temps du "fais ce qu'il te plaît, l'Etat pourvoiera à ton entretien" est finalement révolu.
Opportuniste n'est pas forcément synonyme de prédateur, comme voudraient le faire croire les Hautes Consciences qui nous sermonnent dans les media. Dans l'ivresse de son entrée à l'université, mon fils a bien lâché quelque chose comme: "Je travaille dix ans, gagne un milliard, et après me consacre à ce qui m'intéresse". La maturité venant (?), il s'orienterait vers la diplomatie après avoir appris que le Ministère des Affaires Etrangères néerlandais recherche des candidats ayant achevé une formation dans le business international et parlant français (sans ce terrible accent hollandais). Certainement plus valorisant que de gigoter dans un panier de crabes comme le monde de la finance.

Écrit par : Rabbit | 17/03/2008

Souhaitons à votre fils qu'il réalise son rêve. Bravo, Maître Rabbit, de l'y encourager.

En effet, gigoter dans un panier de crabes est proprement un gâchis tant financier qu'humain. Et puis, les paniers de crabes se cachent tellement souvent là où on ne s'y attendrait pas, dans des milieux même sans fric et mus par des "bons sentiments". Là, c'est une vie ratée, pour le coup!

Ce que je voulais souligner précédemment, c'est l'esprit sectaire et mesquin qui sévit dont la seule finalité est d'empêcher des gens de travailler pour des raisons délirantes, motivées par un désir de puissance inapproprié.

Écrit par : Micheline Pace | 17/03/2008

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