07/03/2008

Un long fleuve intranquille

 

Si vous n’aimez pas Anna Gavalda, offrez La consolante à vos ennemis !
Il y a des gens qui ne supportent pas Anna Gavalda. Ils n’ont pas lu ses livres, mais ils n’aiment pas. Ils trouvent ça trop salon de coiffure ou gondole de gare, voire d’aérogare. Sans ouvrir aucun de ses livres, douteusement prisés par le populaire, ils relaient la rumeur selon laquelle Gavalda c’est bon sentiment et compagnie, point barre. Bref il y a un effet anti-Gavalda, et qui va s’accuser probablement chez tous ceux qui ne liront pas La consolante, à paraître ces jours avec 200.000 exemplaires de premier tirage.
Or les gens qui n’aiment pas Gavalda vont souffrir même en ne lisant pas La consolante. D’abord parce que tout le monde va en parler. L’éditeur claironne déjà « l’événement littéraire » de la saison, et les médias vont faire écho dare-dare, même si la romancière se défile au point de ne vouloir rencontrer aucun de leurs mercenaires. Ensuite parce que ne pas lire 636 pages est nettement plus pénible que se borner à ne pas lire les 320 pages de Chagrin d’école de Daniel Pennac. Enfin parce que ne pas lire un bon livre est une indéniable souffrance virtuelle, même inavouée.

Ceux qui sont assez kitsch (ou prétendus tels) pour avoir apprécié les livres de Gavalda dès les nouvelles de Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part, risquent plus encore d’aimer La consolante, qui cumule toutes les tares présumées de l’auteure et les déborde de surcroît, tant il est vrai que La consolante pourrait aussi s’intituler La débordante. C’est en effet un livre débordant de bonté et de vitalité, à la fois Dickens et Dubout sur les bords, tout en restant du pur Gavalda. On y entre tout doucement sur la pointe des sentiments et le récit s’amplifie bientôt et se ramifie pour devenir une espèce de grand fleuve intranquille qu’on remonte en même temps qu’on le descend puisqu’il s’agit du fleuve du temps qu’un homme approchant de la cinquantaine, flanqué de sa sœur, plus proche à vrai dire que sa compagne, en attendant qu’il en change, longe et remonte en s’interrogeant sur le sens de tout ça au miroir de ses souvenirs doux ou cuisants et avec la bénédiction à moitié posthume de deux mémorables bonnes femmes.

Sans le lire, ceux qui scient d’avance Gavalda diront que La consolante n’est qu’un long mélo méli-mélo. Une rumeur argüe déjà que cette fois Gavalda fait dans le noir, mais je n’ai pas bien vu la différence d’avec ses livres précédents. Gavalda reste Gavalda comme Gary est resté Gary même en se faisant Ajar puis hara-kiri. Il y a du roman-photo et du Chet Baker, un mélange de trémolo et d’acuité, de musicalité au petit point contrapuntique et d’élans carrément symphonique, de gouaille zazinesque et de gravité plombée dans ce livre arrache-cœur qui montre, entre beaucoup d’autres choses, comment les familles éclatées se recomposent en tribus plus ou moins déjantées (clin d'oeil au passage aux sires Pennac et Djian...), entre tel oncle de substitution qui devient tante le soir et Kate la fée bohème un peu sorcière, mais ne déflorons pas le secret de ce roman plus secret, aussi bien, qu'il n'y paraît. 
Ecoutez plutôt, si vous ne lisez pas : La consolante est un livre à écouter. Tout s’y passe entre les lignes autant que dans la linéarité non linéaire du récit, à fleur de cœur. Et comme on n’est pas à court de lieux communs ce matin, allez, je dirai que les personnages de La consolante nous arrivent sur des pattes de colombes en nous roucoulant comme ça que la jeunesse est à la fois derrière et devant, selon ce qu’on y prendra ou comprendra…
Anna Gavalda. La consolante. Editions Le Dilettante, 636p.      

05:48 Publié dans Fatrasie | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

Quel casting ! Evoquer Chet Baker (l'ange déchu) et Philippe Djian (la french rock 'n roll attitude) à propos d'un roman de gare...
Si votre emploi du temps le permet, j'aimerais beaucoup une relecture du Bruit et la Fureur, cité dans le précédent billet, avec Ludwig Wittgenstein et Ornette Coleman dans les seconds rôles.
Amitiés.

Écrit par : Rabbit | 07/03/2008

Roman de gare ? Rabbit raille sans avoir lu. Autant dire que Rabbit déraille: gare !

Écrit par : JLK | 07/03/2008

Sans doute ai-je confondu aérogare et aréopage: alors tournons-la.

Écrit par : Rabbit | 07/03/2008

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