19/02/2008

Jouisseur polymorphe

Exit Alain Robbe-Grillet
Le « pape du Nouveau Roman » est mort : Inferno subito ! Ainsi pourrait-on saluer, de deux clichés en une formule, la disparition d’Alain Robbe-Grillet, mort à Caen à l’âge de 85 ans. Ecrivain novateur dont les débuts firent scandale dès la parution des Gommes (1953) et du Voyeur (Prix des critiques 1955 qui fit démissionner plusieurs jurés), cinéaste non moins controversé, et peintre sur le tard,  Alain Robbe-Grillet laisse une œuvre abondante et multiple qui défie tout classement. De fait, l’image du chef d’école ne fut jamais qu’un emblème assez factice pour manuels de littérature, même si l’auteur de Pour un nouveau roman (paru en 1963) avait bel et bien théorisé la rupture esthétique réunissant, au début des années 50, un groupe d’auteurs à vrai dire peu homogène   (dont Marguerite Duras, Nathalie Sarraute, Michel Butor et Claude Simon, autour de Jérôme Lindon, directeur des éditions de Minuit dont Robbe-Grillet était le conseiller littéraire), qui n’avaient en commun que la remise en question du roman traditionnel et sa représentation de la réalité, profondément ébranlée par le chaos de la guerre. Par ailleurs, si Robbe-Grillet fut également taxé d’érotomanie, plus encore avec son cinéma que dans ses romans, dès L’immortelle (1963) et jusqu’à La belle captive (1981), en passant par Glissements progressifs du plaisir (1974), le réduire à un manipulateur de fantasmes serait aussi réducteur que de limiter le romancier à un « ingénieur » à la vision purement objective, rompant avec toute psychologie et tout humanisme.
Désillusionniste « à vide »
Maniant les formes littéraires (après les romans du début) et les images (en va et vient constant entre littérature et cinéma), Robbe-Grillet, ancien ingénieur agronome à jamais passionné de botanique, entre autres curiosités multiples, a beaucoup joué, non loin d’un Godard, sur les stéréotypes et les mythologies, dans la perspective d’une vision panoptique du réel, moins impersonnelle et froide qu’on l’a souvent dit. Le meilleur exemple en est  Le miroir qui revient (1985), dont la composante autobiographique est ancrée, comme celle d’un Sartre, dans la révélation privilégiée des mots. 
D’entre les écrivains français contemporains, Vladimir Nabokov vouait à Robbe-Grillet une admiration particulière, qui dépassait probablement l’admiration particulière que Robbe-Grillet vouait à l’auteur de Lolita : c’est que, chez Robbe-Grillet, le parti de l’artifice extrême était censé cristalliser une vision purement « artiste », et d’autant plus vraie, chère à Nabokov. Or l’artifice, chez Robbe-Grillet, se sera souvent réduit à des variations sur des thèmes ressassés, éculés, sinon vides, dont la dernière preuve fut la « provocation » de son dernier roman, Un roman sentimental (Fayard, 2007), paru sous emballage plastique « préservatif » et jouant jusqu’à plus soif de fantasmes ou de toutes petites filles barbotaient dans la sauce «robbe-grillée». Fin de partie assez pathétique qu’il fallait rappeler, avec un grain de sel, puisque ainsi « va toute chair »…   

      Cinéma de laboratoire

Célèbre dans le monde entier pour son œuvre littéraire, dont certain titres sont traduits en une trentaine de langues, Alain Robbe-Grillet l’est beaucoup moins pour son travail de cinéaste, amorcé en 1961 avec le scénario original de L’Année dernière à Marienbad, film « culte » de l’intelligentsia du début des années 60.
Dans ses ouvrages personnels, dès L’Immortelle (1963), avec Françoise Brion, le cinéaste met en scène ses fantasmagories érotiques recyclées à partir de ses romans. Vingt ans plus tard, dans La belle captive, le casting sera plus impressionnant puisque Daniel Mesguich y côtoie Daniel Emilfork, Roland Dubilllard et Arielle Dombasle (déjà !). Le « style » du cinéaste Robbe-Grillet joue sur des images sado-masochistes bon chic bon genre : fouets et cuirs de luxe, belles filles mises à l'écran comme des accessoires. Cet érotisme glacé se retrouve, jusqu’au kitsch, dans C’est Gradiva qui vous appelle (2006), passé largement inaperçu et préludant probablement à la postérité du cinéma de l’écrivain, relevant du laboratoire latéral...

 

 

08:12 Publié dans Fatrasie | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

Ce côté laboratoire et ressassement à l'infini des mêmes thèmes confirme néanmoins la tendance au maniement froid et impersonnel des concepts. Dans ses meilleurs livres, Robbe-Grillet est plus que cela. Mais la tendance reste, visiblement.

Écrit par : R.M. | 19/02/2008

Il y a aussi un côté laboratoire chez Butor ou Perec, mais cela reste à température humaine.

Écrit par : Rabbit | 19/02/2008

Tout à fait d'accord avec vous: Perec a un socle émotionnel beaucoup plus calorigène et Butor est un poète. A propos de celui-ci, vient de paraître un DVD assorti de 7 CD consacrés à sa pratique de la lecture, au livre et à une très personnes Histoire de la littérature française. J'y reviendrai de ce pas.

Écrit par : JLK | 20/02/2008

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