09/01/2008

Un quatuor trop cool

Antonin Moeri signe un concert de voix remarquable avec Juste un jour
C’est un livre à la fois clairvoyant et délirant que Juste un jour d’Antonin Moeri, ingénieusement construit et dont le plancher se dérobe à tout moment sous le pas du lecteur, un roman choral à quatre voix alternées auxquelles s’en ajoutent quelques autres (une probable psy quelque peu fantomatique et deux homos jouant les utilités narratives, notamment) pour tracer du dehors et du dedans le portrait en mouvement d’une famille d’aujourd’hui (Jane la mère, Lucien le père, et les deux ados Arnaud et Emilie) cristallisant une somme impressionnante d’observations sur les fantasmes de bonheur généralisé de notre société, ici à l’occasion d’un séjour en station de sports d’hiver (à l’Hôtel Eden) gagné par la famille Forminable (sic) à l’enseigne du concours Starlight.
Le récit se fait, sur « contrat », dans le probable cabinet d’une pro de l’« écoute ». Chacun leur tour, les deux adultes et les deux ados vont raconter « juste un jour » de leur séjour paradisiaque, et se déboutonner par la même occasion, parfois jusqu’au tréfonds de leur intimité – Jane surtout. Le bafouillement est au premier rendez-vous de Lucien, qui cherche aussitôt à se justifier, invoquant l’urgence éprouvée de sortir d’une situation dite « sur la jante », entre stress et ras-le-bol, que la mirifique promesse d’un « ailleurs » où « tout est possible », devait évidemment pallier. D’emblée, aussi, la promesse de Lucien de dire « toute la vérité » déborde au fil d’un déballage où l’emballement des mots et des idées associées sera relancé tour à tour par Jane, Arnaud et Emilie. Le langage lui-même est en effet la grande affaire de Juste un jour.
Antonin Moeri s’aventure aussi bien, après une série d’autofictions mémorables (Le fils à maman en 1989, à L’Age d’Homme, suivi de L’île intérieure, Les yeux safran ou Cahier marine) et des nouvelles de plus en plus incisives (Paradise now et Le sourire de Mickey), dans la construction d’un roman d’une tonalité nouvelle. Le grand intérêt de Juste un jour, en effet, tient à cela que les personnages (à commencer par Jane) prennent le pas sur l’auteur lui-même, ou plus exactement sur le personnage-type des livres précédents de l’auteur, plus narcissique. Au gré des regards croisés des parents et des enfants, l’ouvrage devient roman d’amour et d’humour. Les Forminable se regardent les uns les autres comme de drôles d’animaux, mais ils s’aiment. Jane pourrait donner l’impression d’une obsédée sexuelle ne pensant « qu’à ça », alors qu’elle fait office à la fois de maman, d’amante et de régulatrice de tous les thermostats. Lucien est un maniaque que les siens observent avec autant de perplexité que d’inquiétude (il casse volontiers les tables et se lave les dents avec une passion compulsive), et pourtant ils l’aiment tous. Très étonnant est le regard que les ados portent sur leurs parents, où les règles conventionnelles n’ont apparemment plus cours alors que la demande de respect se fait d’autant plus impérieuse. Bref, la preuve est ici faite que l’amour et l’humour sont plus forts que la déprime d’époque, et la revendication sainement jalouse d’une femme et le sérieux plus sain encore d’une paire de mômes, y sont pour beaucoup. La modulation formelle de Juste un jour est parfois inégale, mais l’important est ailleurs : dans la vision pénétrante de l’auteur sur le drôle de monde dans lequel nous vivons, et dans sa généreuse et très originale ressaisie verbale

Antonin Moeri, Juste un jour, Campiche, 206p.

12:45 Publié dans Fatrasie | Lien permanent | Commentaires (0)

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