02/01/2008

Les nouveaux esclaves

Sur It’s a free World de Ken Loach
On se trouve, dans le dernier film de Ken Loach, It's a free World, pris au piège de cette prétendue liberté dans une espèce de frénétique course du rat – plus exactement de la ratte, laquelle se débat comme une belle diablesse dans le cercle infernal du nouveau marché aux esclaves des migrants plus ou moins clandestins de l’Europe de l’Est et de partout qui débarquent en Angleterre.

Angie après s’être faite virer d’une agence de recrutement pour ne s’être pas soumise à la règle machiste de ses supérieurs, se retrouve sur le carreau et lance alors, avec sa colocataire Rose, une agence indépendante de placement assortie d’une cafétéria du petit matin. Malgré les mises en garde réitérées d’un de ses copains-collègues, Angie développe bel et bien un début de réseau sans se rendre compte qu’elle empiète sur le terrain de négriers sans scrupules beaucoup plus puissants qu’elle. Comme elle-même, toujours un peu « borderline » depuis qu’elle doit assumer  la charge de son fils Jamie (le père de celui-ci a décroché depuis longtemps et passe son temps devant la télé) avec l’aide de ses parents qui n'en peuvent mais, recourt à des procédés de plus en plus proches de l’illégalité, Angie va se trouver acculée à une situation dont elle se sortira de la façon la plus abjecte,  dénonçant un groupe de clandestins au service de l’immigration, pour caser à leur place une quarantaine d'Ukrainiens qu’elle rançonne pour ainsi dire, avant que tout ne se retourne contre elle.
Si le scénario du film est solidement construit, qui nous confronte à une imbrication de situations aussi scandaleuses que vraisemblables, avec de brusques aperçus de détresses personnelles poignantes, It's a free World , dans sa violence amère, a quelque chose d'insupportable dans la mesure où Ken Loach se contente, de manière frontale, de montrer les choses telles qu’elles sont, sans béquille critique ni trace d’évolution rassurante chez la protagoniste, puisque Angie, à la toute fin du film, se retrouve quasiment à la case départ, à recruter de nouveaux Ukrainiens à Kiev…
Ceux qui ont besoin d’une « morale » lui reprocheront ce parti pris, que je trouve pour ma part d’une honnêteté conséquente. Le portrait d’Angie, dont la  rage de s’en sortir va de pair avec une espèce de santé sensuelle et sauvage, est remarquable (et magnifiquement servi par Kierston Wareing, tout à fait saisissante en sa  beauté sexy et râpeuse à la fois, l’énergie véhémente et l’ambiguïté dérangeante de son personnage), autant que celui de Rose (Juliet Ellis, incarnant une femme plus lucide et sensible à la fois que son amie), et le rôle central de ces deux femmes ajoute à la déposition implicite du film, signifiant en somme que cette liberté de l'exploitation sauvage est aussi  désastreuse pour les uns que pour les autres dès lors qu’on obéit aux mêmes codes que ceux du système qui aboutit à cet ensauvagement… A chacun, en fin de compte, de remplir les vides de ce film plein d’humanité mais qui se refuse aux faux-fuyants politiquement corrects ou aux conclusions lénifiantes….

Sur les écrans romands dès le 2 janvier     

06:25 Publié dans Fatrasie | Lien permanent | Commentaires (0)

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