02/01/2008

La fortune d’un bon maître

 

Dans Un Jurassien chez les Tsars, Jeanne Lovis retrace le parcours d’un « oncle » légendaire de sa famille.
« Il était revenu par la montagne avec des sacs remplis de pièces d’or et trois revolvers. Après, il avait été habiter à Lausanne ». Est-ce d’un des sept oncles de Cendrars qu’il s’agit là ? On pourrait l’imaginer, s’agissant d’un Jurassien parti de son hameau de La Racine à seize ans, destination la Russie où il débarqua vers 1827, peu après la répression des décembristes par le tsar Nicolas II – un Helvète parmi des milliers dans la foulée de Frédéric-César de La Harpe. Or l’émigrant en question se nomme Jean-Baptiste Constantin Lovis, et c’est « instituteur d’abord » qu’il s’improvise comme beaucoup de compatriotes de l’époque, plus ou moins diplômés. Si Lovis ne sera titularisé que  par raccroc, à ce qu’il semble, sa carrière de précepteur n’est pas moins brillante, non moins que lucrative. C’est d’abord dans la famille Sabouroff, de noblesse très ancienne, que « le Batiche », comme l’appellent les siens, dispense son enseignement « à vie ». Des années durant, ainsi, il entretiendra une correspondance privilégiée avec son ex-élève Catherine Sabouroff, source majeure de la biographe. Parallèlement, Lovis occupe un emploi de maître de langue française dans un gymnase impérial de Moscou. Par la suite, de plus en plus qualifié et anobli, c’est d’un enfant cousin des tsars qu’il devient le maître privé. Le prince Basile Narychkine, tôt orphelin, marqué par diverses tribulations et peu porté à se mêler aux intrigues de sa famille et de la cour, restera l’ami de son mentor qu’il rejoindra en Suisse, où sa famille fera partie des fleurons de l’émigration russe à Lausanne, notamment en la résidence de l’Elysée.
Mais comment, revenu lui-même au pays, Constantin Lovis en est-il arrivé à accumuler une véritable fortune, qui ne manqua pas de susciter jalousies et rumeurs. Ne s’est-il pas livré à la traite des blanches, comme d’aucuns l’ont murmuré ? Ce n’est pas le moindre mérite de Jeanne Lovis que d’éclairer la gestion « capitaliste » du portefeuille de son arrière-grand oncle, qui laissait une fortune de 500.000 francs or à sa mort, soit quelque 6,7 millions de francs suisses actuels. Portrait d’un humaniste libéral, ce livre est aussi un aperçu documenté sur l’émigration suisse en Russie, le climat prérévolutionnaire de celle-ci et l’ambiance du beau monde cosmopolite lausannois. Des lettres émouvantes, entre une jeune femme et son vieil « instit », donnent enfin un tour plus affectif et chaleureux à cette « enquête » où grande histoire et destinées individuelles se font écho.
Jeanne Lovis. Un Jurassien chez les Tsars. Editions Alphil, 244p.       

06:22 Publié dans Fatrasie | Lien permanent | Commentaires (0)

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