28/11/2007

L'art de rester soi-même

 

Fabienne Verdier se confie à Charles Juliet.

C’est un sentiment double que j’ai éprouvé, il y a quelque temps, en recevant, avec une dédicace affectueuse, la magnifique ouvrage que représente Entre terre et ciel, rassemblant, en polychromie flamboyante, quatre-vingt peintures récentes de Fabienne Verdier, dont on découvre également son nouveau lieu d’ « ascèse de travail », tenant de le retraite monacale et de la fabrique design, de nombreuses photographies de l’artiste au travail et deux entretiens avec l’écrivain Charles Juliet et l’architecte-vedette Denis Valode – celui-là même qui a agencé son nouvel atelier, pourvu d’une véritable « fosse à peindre ».
La perfection d’un art y est célébrée par la reproduction des œuvres et la mise en scène de l’artiste au fil de deux reportages photographiques, un splendide portrait en mouvement réalisé par Dolorès Marat, et, sous le titre de Rituel du feu et réalisé par Naoya Hatakeyama, une suite d’images documentant la destruction des peintures inabouties de Fabienne Verdier. Or j’étais tout admiration, mais à la fois perplexité, comme lorsque j’avais découvert, dans une galerie lausannoise de haut standing, les prix à cinq zéros des œuvres actuelles de l’artiste. Je me rappelais ma lecture de Passagère du silence, je revoyais la jeune femme perdue au fin fond du Sichuan, dans son école d’art évoquant une sinistre caserne, je me remémorais l’extrême difficulté de son apprentissage tel qu’elle le raconte, et je me souvenais enfin d’une balade dans les vignes du Lavaux où elle m’avait parlé avec tant de malice souriante, de modestie et de sensibilité à «cela simplement qui existe», le regard flottant dans les brumes évanescentes d’un ciel d’automne, genre Chine lémanique… Je repensais à l’élève appliquée de Maître Huang Yuan et je lisais maintenant son éloge, par le grand collectionneur zurichois Hubert Looser, la plaçant au niveau des stars de l’art contemporain, tels Cy Twombly ou Jasper Johns. Fabienne Verdier star de l’art ?
Pour n’importe quel autre artiste contemporain à succès, la formule ne m’aurait pas choqué, mais s’agissant de Fabienne Verdier, un certain malaise m’a tout de même ébranlé. Et qu’en pensait donc Huang Yuan ?
Ce que je crois la réponse, non pas lénifiante mais réaliste, passe justement par Huang Yuan, tant un Maître reste présent dans ce que dit aujourd’hui Fabienne Verdier, dont les propos recueillis par Charles Juilet sur son « art martial », selon son expression, conservent le mélange de vigueur et de fluidité, d’énergie et de fantaisie, de santé et d’allégresse, de pragmatisme et de douce folie qui signale l’enfant demeuré dans l’artiste.
« La peinture, c’est une belle histoire de respiration ! Cela paraît si simple ! mais croyez-moi pour parvenir à « être sans vouloir », cela demande une activité intense. Et d’évoquer l’appel à « être plus » de Teilhard et le « repos du penser et du vouloir » de Jakob Böhme le « génial cordonnier ». Et de lâcher d’un ton plus batailleur : « J’ai du mal avec la peinture imitative, je cherche plutôt la magie pure, la force évocatrice de l’esprit. J’ai encore plus de mal avec l’artiste qui transcrit la laideur par la laideur, la bêtise par la bêtise, la beauté par la beauté, la destruction par la destruction, la nausée par la nausée ».
Or Fabienne Verdier ne fait-elle pas elle-même que transcrire la beauté par la beauté ? Justement non : le prétendre ne serait pas voir le dynamisme interne de sa peinture, non seulement la bataille avec la matière (l’entendre parler métier, embus, vernis, montages de pinceaux nous ramène au bord de la « fosse ») mais celle qui continue de la pousser au-delà d’elle-même et réalise au passage, perdue dans la rêverie d’un paysage abstrait, son rêve de petite fille de s’égarer dans le monde. Et le Maître d’ajouter, à cette candeur première, la grand leçon renouvelée de la philosophie et de la poésie – de la musique aussi, de Bach à Pergolèse cités ici,  dans sa modulation proche.
Fabienne Verdier, dans son somptueux ermitage, est-elle si différente de la jeune Fafa rejetée par ses condisciples chinois, alignant ses milliers de bâtonnets d’encre à en devenir gaga ? Evoquant sa difficulté à représenter la « mystérieuse figure du cercle », elle confie ceci à Charles Juliet qui a de quoi nous rassurer : « Un matin, parcourant du regard la retenue d’eau à droite de la porte d’entrée de l’atelier (l’entrée basse sous le noyer) que vois-je ? Un têtard sautant dans l’eau, le clapotis de son plongeon a engendré une onde, un cercle parfait. La beauté de la chose m’a stupéfiée… Par l’éveil à la vie qui se dégageait de la scène. Le sourire au cœur, je me suis mise à broyer mon encre et à entrer en ascèse de peinture pour plusieurs mois sur le sujet ».
Fabienne Verdier Entre terre et ciel. Texte de Charles Juliet. Photographies de Dolorès Marat et Naoya Hatakeyama. Albin Michel.
Charles Juliet.
Entretien avec Fabienne Verdier. Albin Michel, 73p. (ce petit ouvrage constitue l'édition séparée de l'entretien figurant dans Entre terre et ciel)

Fabienne Verdier sera présente ce jeudi 29 novembre à Genève et Lausanne (chez Payot, dès 17h.30)

 

 

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