09/11/2007

Freud et Dieu causent grave

 A voir et à lire: Le visiteur d'Eric-Emmanuel Schmitt

Mais qu’est-ce que ce truc ringard ? Voilà ce qu’on pourrait se demander d’abord en découvrant le  décor brunâtre représentant un intérieur viennois fleurant le vieux rat savantasse, où apparaissent d’abord un octogénaire chenu et sa fille quadra plus vraiment bimbo... Ensuite le thème, mes aïeux : Sigmund Freud qui reçoit en 1938, la visite d’un drôle de type, qui est peut-être un dingue échappé de l’asile ou Dieu déguisé en dandy magicien, avec lequel il va « causer grave » pendant qu’Anna, sa fille, se fait interroger par les brutes de la Gestapo ! Autant dire : la totale.
Et c’est exactement ça, près de quinze ans après la création du Visiteur, qui a glané 3 Molière dans la foulée et fut représenté dans le monde entier, alors que le texte a été vendu à plus de 40.000 exemplaires : la totale réussite d’une pièce grave et belle, qui n’a pas pris une ride alors qu’elle relève d’un genre remontant à l’époque de Sartre et Camus, servie par des interprètes également remarquables, à commencer par Benoît Verehaert dans le rôle adorablement méphistophélique de Dieu, face auquel Alexandre von Sivers campe un Freud en héros de la Raison poignant d’humanité.
L’enjeu de la pièce est multiple du point de ses thèmes. Il en va de la position de Freud, à une année de sa mort (que son visiteur lui annonce charitablement…), par rapport à la religion, qu’il développera une dernière fois dans Moïse et le monothéisme ; de la position, aussi, du célèbre savant juif qui aimerait rester à Vienne par solidarité pour les siens, mais que sa fille presse de choisir l’exil ; surtout, la question majeure est le silence de Dieu face à la prochaine extermination des Juifs (qu’il est censé connaître) et la question non oins essentielle de la liberté de l’homme.
Eric-Emmanuel Schmitt, tout en laissant le débat largement ouvert, donne le dernier mot au visiteur, qui invoque le « mystère » fondamental de « sa » création. Dans un langage clair et simple, l’auteur invite à la réflexion le spectateur ou le lecteur, toutes confessions (agnostiques et athées compris cela va sans dire) et générations confondues.  
Gildas Bourdet signe la mise en scène de cette version qui accentue magnifiquement le dessin de chaque personnage, pour mieux détailler et éclairer le grand débat qui s’y joue.

Le visiteur d’Eric Emmanuel Schmitt
Lausanne. Espace culturel des Terreaux, dernière le 11 novembre à 17h.
Eric-Emmanuel Schmitt. Le visiteur. Editions Albin Michel, 1993.

P.S.: un nouveau livre d'Eric-Emmanuel Schmitt vient de paraître , intitulé La rêveuse d'Ostende et regrouant 5 nouvelles, aux éditions Albin Michel. 

12:44 Publié dans Fatrasie | Lien permanent | Commentaires (5)

Commentaires

Ah! Eric Emmanuel Schmitt: l'inoubliable auteur et réalisateur d'Odette tout le monde. L'homme qui a tout compris à tout. Et qui, avec l'inénarrable Philippe Sollers, partagent les têtes de gondole de la culture bien mise et bien pensante. Il sait y faire, le bougre. Un savant mélange de philo, de procédés narratifs et on plonge le tout dans un grand bain consensuel. Plouf.

Écrit par : Zorg | 09/11/2007

C’est peut-être toi qui fais plouf, camarade, et je le dis gentiment et en connaissance de cause puisque j’ai longtemps pensé moi aussi que les écrits de Schmitt n’étaient que de la daube fade, et que ceux de Sollers relevaient de l’esbroufe. Mais j’ai jugé Schmitt sans le lire vraiment, ce qui est tout à fait dans l’ordre de la non-pesée d’époque. Schmitt est-il bien ou mal pensant ? Je n’en sais rien et je m’en fiche : Le visiteur, qui m’a paru d’une grande vivacité dialectique, me donne à présent l’envie ( !) d’y aller voir de plus près. Nouvelles suivront. En ce qui concerne Sollers, dont la littérature m’a longtemps paru du toc brillant (j’ai commis un papier qui s’intitulait aimablement Le Niagara du chiqué), j’ai complètement revu ma copie à partir de La Guerre du goût et d’Une vie divine, qui débordent de pensées originales et à contre-courant de la malpensance au goût du jour, constituant la super bienpensance en cela qu’elle est refus de penser. Or j’aggrave mon cas en trouvant les mémoires d’Un vrai roman d’une intelligence et d’une beauté d’écriture revigorantes au possible. A ce propos, j’en dis beaucoup plus, quitte à te faire pouffer-ploufer plus grave encore, sur mon blog perso des Carnets de JLK… Suffit, par Goggle, de noter ce titre et mon cas s'y aggrave grave...

Écrit par : JLK | 10/11/2007

OK pour la part de mauvaise foi. En son temps, j'avais trouvé L'évangile selon Pilate plutôt bien foutu. La suite, en revanche, plutôt du mou à filer à la baronne, il en traîne toujours dans le coin. Malin, oui, ça on peut dire.
Sollers, autre chose. La parano "Femmes", c'était pas si mal, finalement. Cette manière d'affirmer que les femmes "sont" la mort, et peut-être bien, oui, pour un vieux Dom Juan qui glisse sans cesse d'une cuisse à l'icônographie de Jean-Paul II (plus fréquentable que Mao, il faut bien reconnaître). "Paradis", bel exercice aussi, un peu d'audace dans le creux des années septante.
La vérité c'est que, moi aussi, je sens bien ce qu'il a d'attachant, le bougre, et son Vrai roman, j'irai bien le lire entre deux bouffées de Robe-Grillet, qui préfère lui "Le roman sentimental", de la cuisse encore, mais bien saignante celle-là.
J'ai là, quelque part, le dernier Scmitt. Je plonge dedans (pouf) et on en reparle.

BAV

Écrit par : Zorg | 10/11/2007

Donc on se croise de loin, puisque je ne suis pas entré dans Femmes au moment où (mais j'y reviendrai) ni dans Paradis (je ne sais pas si j'y reviendrai) alors que j'ai raffolé de La guerre du goût (pas tout) et d'Une vie divine (presque tout) et qu'Un vrai roman me touche beaucoup plus jusque dans son autocélébration. Quant à Robbe-Grillet, je te laisse le partager avec Nabokov qui ne voulait rien entendre ni de Faukner ni de Dostoïevski qui moi me surcomblent toujours - la guerre du goût la encore. Sur quoi je te fais un signe amical des hauts enneigés de Montreux jazz. Gaffe sur le verglas des bords du Rhône... sinon plouf et si plouf plus de rêveuse d'Ostende...

Écrit par : JLK | 10/11/2007

Plus qu'interessant!

Écrit par : castor yvel | 18/11/2008

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