30/10/2007

Nostalgie omnibus

 

A propos du Canapé rouge de Michèle Lesbre

Les livres que nous emportons en voyage nous en font faire d’autres et à n’en plus finir, et c’est ainsi qu’en me baladant récemment de Delft aux confins de la Frise je n’ai cessé de multiplier les horizons en alternant la lecture de Vertiges de W.G. Sebald, qui nous replonge dans l’Italie de Stendhal ou l’Allgaü de l’écrivain lui-même, et celle du Canapé rouge de Michèle Lesbre dont la protagoniste se remémore un voyage en Sibérie, à la recherche d’un homme qu’elle a aimé, en alternance avec les stations auprès d’une vieille dame à laquelle elle raconte des vies de femmes hors du commun, de la rebelle bretonne Marion du Faouët à Milena Jesenska, laquelle nous fait retrouver le docteur K. de Sebald…
Le canapé rouge est un beau livre de tendresse rêveuse et de nostalgie, évoquant ce sentiment de détresse vécu par toute une génération frustrée des lendemains qui chantent. Vieille chanson déjà que celle de la « déprime des militants », et l’on pourrait craindre la scie convenue en suivant Anne sur les traces de Gyl, son amant de jeunesse refusant d’obtempérer et parti sur les bords du lac Baïkal vivre selon son utopie persistante. Mais la musique des âmes et d’une écriture suffit à nous toucher , de vague en vague et de cercle en cercle, au fil d’une remémoration en douces spirale amorcée par la phrase délicatement proustienne relançant le voyage en omnibus à travers l’immensité russe : « La plupart du temps je m’éveillais très tôt, à l’aube naissante. Pins et bouleaux émergeaient à peine d’un océan de brume dans lequel le train courait en aveugle, où flottaient quelques essaims d’isbas grises dont le bois usé par le gel et le brutal soleil d’été ressemblait à du papier mâché. Une lumière mate s’éclaircissait peu à peu, jusqu’à découvrir un ciel vertigineux que je poursuivais du regard et qui se réfugiait à l’horizon. Quel horizon ? Tout semblait lointain, inaccessible, trop grand ».
La lecture elle-même est au cœur de ce livre oscillant entre un canapé rouge, où la femme encore jeune lit des récits de vie à la vieille Clémence ci-devant modiste, et le bord de Seine et les lointains russes où se croisent, tous plus ou moins spectraux, divers hommes des divers temps vécus par la narratrice, laquelle nous renvoie, la lisant, à nos divers temps et amours, comme dans les reflets de reflets d’un miroir en mouvement…
8adf22c1092851e5aaedaa64df676ec7.jpgMichèle Lesbre. Le canapé rouge. Sabine Wespieser, 148p.

Nota bene: Le Canapé rouge figure sur la dernière liste des ouvrages candidats au Prix Goncourt, décerné le 5 novembre prochain.

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Le Diable au salon du petit marquis

De François Meyronnis, De l’extermination considérée comme un des beaux-arts et de la pensée mamour
François Meyronnis se voudrait un styliste stylé. Cela lui fait vomir à la fois Michel Houellebecq et Jonathan Littell qu’il rassemble sous la bannière d’Andy Warhol qui écrivait que « le style n’est pas vraiment important ». Le style de Michel Houellebec et le style de Jonathan Littell sont-ils vraiment importants ? Peut-être pas autant que les styles de Flaubert Gustave ou de Morand Paul, mais la question est-elle là ? Il faudra y revenir avant Noël.
Dans l’immédiat ce qu’il faut, c’est citer le styliste stylé. C’est la fin du livre, nous sommes un peu fatigués, mais on lit cette dernière sentence : « La noblesse de l’événement est le seul milieu de l’amour ». Pour éclairer cette chute admirable, il faut pourtant citer les deux phrases qui précèdent : « Sous la seule forme d’un sentiment, l’amour n’est qu’une amorce. On aurait tort de la prendre pour la chose. D’autant qu’ainsi elle tourne vite à son contraire ».
Vertiginieux, n’est-il pas ? Mais ceci est encore éclairé par ce qui précède immédiatement trois phrases plus haut : «La singularité exclut le tassement sur un Moi-je. Non seulement elle n’empêche pas l’amour ; mais encore lui donne-t-elle toute son ampleur. La noblesse d’une autre singularité oblige la mienne. Je ne cherche pas ailleurs une morale, ce qui fait de moi un monstre. En un éclair, trois mots s’interchangent et illuminent sans fin leur intrication : amour-noblesse-pensée ».
Dans le Général Dourakine dont nous avons tous nourri notre philosophie, la Comtesse de Ségur annonce en somme le styliste stylé, en plus limpide. Or le défaut de la Comtesse est de ne s’être point mêlée de littérature et de n’avoir point taxé de Diable son compatriote le littérateur Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski, dont la perversité des Démons ne fait aucun doute aux yeux des enfants de choeur que nous sommes restés « au fond ».
Blague à part, le procès qu’intente le styliste stylé François Meyronnis aux littérateurs sans style (enfin, attendons Noël) que sont selon lui Michel Houellebecq et Jonathan Littell équivaut, en somme, à celui qui a été fait à Dostoïevski pour cause de Stavroguine, dont la perversité intrinsèque menace de contaminer notre amour, notre noblesse et notre pensée.
En exergue de l’essai stylé intitulé De l’extermination considérée comme un des beaux- arts, qui postule en gros que La possibilité d’une île de Michel Houellebecq et que Les Bienveillantes de Jonathan Littell participent de l’action perverse du Diable contemporain que nul ne voit avancer masqué à la seule exception stylée de François Meyronnis himself, on lit cet exergue saisissant : « Plus le Diable a, plus il veut avoir ». La profondeur de cette pensée nous fait vaciller sur nos échasses d’hommes-creux. Je recopie sur le marbre durable : « Plus le Diable a, plus il veut avoir. » L’oncle Picsou n’a qu’à bien se tenir et nous autres, avatars multitudinaires du « dernier homme » conduits à l’abattoir par les mauvais bergers Michel et Jonathan  nous allons y repenser avant Noël...    
François Meyronnis. De l’extermination considérée comme un des beaux-arts. Gallimard, coll. L’Infini, 190p.    

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29/10/2007

Les anges calcinés

Sur La mort du papillon; Zelda et Francis Scott Fitzgerald, de Pietro Citati

Le critique est parfois un artiste, dont Pietro Citati est l’un des plus beaux exemples vivants. Il fallait d’ailleurs un artiste, avec le mélange d’intelligence et d’intuition, de sensibilité et de culture, de porosité à la vie des autres et des textes, d’aptitude enfin à transmettre tout cela dans une écriture fluide et belle – il fallait tout l’art de Citati, auteur d’un Kafka mémorable et de La colombe poignardée, splendide essai consacré à Proust, pour nous intéresser encore, et nous toucher, nous bouleverser même à l’approche d’un couple dont on croit tout savoir… sauf peut-être l’essentiel, que Citati situe plutôt dans les œuvres, donc dans les âmes de Zelda et Francis Scott Fitzgerald, que dans leurs tribulations de phalènes.
A l’ère du « people » le plus vulgaire, le couple « phare » qui se maria le 3 avril 1920, année « mythique » s’il en fut du premier « glamour », reste le symbole de l’époque « rétro » dont les images « de rêve » comptent plus que le contenu des deux livres « cultes », voire « cultissimes », laissés par Fitzgerald : Gatsby le magnifique et Tendre est la nuit. De la vie brillantissime et non moins pathétique des deux merveilleux papillons que furent Zelda et Scott, Pietro Citati parle évidemment, comme de leur époque aussi flamboyante (pour certains) que factice. Mais il va de soi que c’est ailleurs qu’il nous conduit aussi : tout au bout de la nuit de deux être aussi doués et fragiles l’un que l’autre ; au bout de la détresse d’une enfant gâtée qui rêvait d’être la première danseuse de son temps et qui périt dans les flammes après que des médecins suisses eurent détecté sa schizophrénie, d’une part ; au bout du seul mystère de la vie du buveur mythomane que fut Scott, à savoir le mystère de la naissance de son art, où le travail et la probité, « l’ouvrage bien fait et pour l’amour de l’art », comptaient autant pour cet élève de Keats et de Flaubert que son don premier. « Quand il parlait de l’écriture, dit John Dos Passos, son esprit devenait limpide et pur comme le diamant »
« Entre 1929 et 1931, Fitzgerald écrivit certains de ses plus beaux récits », écrit Pietro Citati : « La Traversée difficile, Le Mariage, Deux erreurs, Retour à Babylone. Sa vie sombrait dans l’angoisse et dans la folie ; et pourtant, jamais peut-être il n’avait ainsi atteint cette vérité dans la voix, cette douloureuse douceur du ton. Le malheur l’avait fait descendre, ou s’élever, en un lieu qu’il ignorait, et qu’il explora  avec une clarté et une lucidité merveilleuse, sans la moindre trace de larmes, d’alcool ou de dégradation ».
La vie de ces deux grands vivants si mal faits pour la vie, la destinée si tragique de Zelda, la complicité liant Scott et Scottie leur fille, sont évoquées avec la même délicatesse et la même attention affectueuse, sans les sots partis pris qui ont réduit les relations du couple à une caricaturale guerre des sexes. Dans les  lettres les plus intimes de Zelda et Scott ou de leurs proches, dans les livres de celui-ci et les plus secrètes aspirations et observations de celle-là, Pietro Citati rencontre la complexité de deux natures peu compatibles et la simplicité d’une passion enfantine.
Pietro Citati. La mort du papillon ; Zelda et Francis Scott Fitzgerald. Traduit de l’italien par Brigitte Pérol et enrichi d’un cahier de photographies très significatives.  Gallimard, L’Arpenteur, 127p.   

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24/10/2007

Le cercle des niaiseux

Il est divertissant de suivre, de loin, les ronds-de-jambes ou les coups d’épée dans l’eau que provoque, depuis sa parution, le livre le plus niais de la rentrée littéraire, je veux parler évidemment de Cercle d’Yannick Haenel. Qu’on le porte aux nues en faisant de ce pavé de vent un « roman total », comme Sébastien Lapaque dans le Figaro littéraire, ou qu’on en fasse le vortex de l’abjection plagiaire ainsi que s’y emploie Alina Reyes dans une polémique aussi bécassine que son bécasson d'objet, celui-ci reste évidemment ce qu’il est à nos yeux éberlués : une espèce de course du rat chic dans un dédale toc.
Si l’auteur de Cercle avait dix-sept ans et qu’il déboulât avec son air crâne et sa jolie plume dansante, ses références en veux-tu en voilà et ses pastiches d’un peu tout, dès la première scène du pont sur la Seine d’où le protagoniste jette son ancienne vie à l’instant, hop, de sauter dans la nouvelle et de s’écrier : chic c’est la joie, je revis, enfin je vais pouvoir mettre le doigt au cul de Clarine et me palucher en lisant Moby Dick, si tout cela était le fait d’un chenapan ludique et que son premier bouquin eût deux cent pages de moins, oui certes, oui-da, nous marcherions, comme nous marchons le pied-léger à travers les cinq premières pages, qui en deviennent hélas cinq cents. Mais Yannick Haenel a quarante balais et n'est plus ingénu que de posture en sémillant émule du pape Sollers.
Et cinq cents pages pour dire quoi ? Rien que de convenu, rien que de pseudo-rimbaldien, rien que de sous-sollersien dans la conjonction d’un hédonisme de pacotille et d’un usage germanopratin de la semi-culture. Cela se veut alerte, ouvert, oui-disant et dansant, mais sans quitter la manière du petit marquis, et ensuite non moins affecté dans le simulacre de gravité puisque du cul de Clarine il faut bien passer au trou noir de l’Histoire. Or tout cela est lourd quand cela se veut ludique, et léger devant le tragique.
Enfin quel roman total ? Du total chiqué sans doute. Et cela vaut-il la moindre polémique ? Qu’on lui colle plutôt un prix et le cercle sera bouclé…
Yannick Haenel. Cercle. Gallimard, L’Infini.

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Le Cabaret TasteMot à la fête

Lectures et spectacles : le nouveau Crachoir à Lausanne

Soirée d’ouverture avec Pamela’sParade et une douzaine de comédiens.
Les lectures publiques foisonnent en Suisse romande, de manière souvent dispersée et sans liens entre elles. D’où l’idée de « fédérer » de multiples forces en un lieu convivial qui relancerait le mémorable Crachoir de l’Arsenic animé naguère par Domenico Carli. Celui-ci fait d’ailleurs partie de l’équipe fondatrice du Cabaret Tastemot,  lancé demain soir au Théâtre 2.21 avec une Spam Session des musiciens de Pamela’S Parade modulant des textes publiés chez art&fiction.
En deuxième partie : une douzaine de comédiens romands (dont Martine Corbat, cheville ouvrière du TasteMot, Caroline Althaus pour La Compagnie François Marin, Georges Brasey, Lionel Frésard, Gaëlle Graff (voix et violoncelle), Jacques Probst et Emmanuel Vuilloud, Marie-Aude Guignard du Théâtree en flammes, Julien Conti (flûtes) et Frank Semelet, déploiera un florilège de textes d’auteurs romands, de Blaise Cendrars à Jean-Marc Lovay en passant par José-Flore Tappy, Pierre-Louis Péclat et Adrien Pasquali, Philippe Jaccottet, Gustave Roud et JLK.
A préciser que la salle 2 du 2.21 se prête à « taster » de la papille et du gosier…
Dans la foulée, l’affiche de la première saison s’annonce à la fois riche et d’un niveau « pro » garanti, avec des soirées consacrées à Antonin Moeri (lu par Salvatore Orlando) et Marius Daniel Popescu (le 29 novembre), Jacques Roman (en janvier), Catherine Safonoff, des auteurs jurassiens, Anne-Sylvie Sprenger ou Jacques Chessex, chaque lecture-spectacle pouvant s’enrichir d’ajouts et autres improvisations. Par la suite, le TasteMot se propose d’essaimer en Suisse romande, notamment à Genève et Yverdon-les-Bain, puis d’accueillir des lecteurs alémaniques ou étrangers.
Lausanne. Théâtre 2.21, le 25 octobre, à 21h. Entrée libre. Contacts : 079 662 65 59 ou 021 311 65 40.

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13/10/2007

Le vagabond mélancolique

William Cliff en son Immense existence

On embarque d’abord sur le tram de Nantes en se rappelant celui de la Nouvelle Orleans se démantibulant entre les stations Désir et Cimetière, mais à Nantes « les gens fument les gens absorbent du café/les gens boivent les gens mangent beaucoup de viande/ils mangent la chair des bêtes qu’ils ont tuées », et c’est parti pour un tour de manège dans la vie de tous et tous les jours, avec au ciel les oiseaux « qui chantent à Nantes /à gorge triomphante l’Existence Immense… »
Immense est l’amour, immense l’angoisse du poète qui vague et divague de ville en ville, revenant sur les traces de tel amour, rue des Feuillantines, attendant un bateau du Destin dans un fjord du nord ou se rappelant un souvenir de Vienne « dans une autre vie quand j’avais la beauté dans le corps et la bêtise en tête / la seule chose qui me reste c’est la marche /pour mesurer l’espace où le temps est passé. » Ainsi marche-t-on de nuit en nuit et par les années, de Porto Rico à Venise (« restons un peu ici pour oublier la vie réelle »…) ou de Pétersbourg « en fin de soirée » aux escaliers de telle gare que dévalent les jeunes ouvriers belges qui « pour soulager leur jeune corps très affamé » mordent « les bonbons comme in mord dans un corps »… 
En passant par Atlanta William Cliff a noté sur un bout de mémoire : « avec la maladie il a trouvé la vie / avec la souffrance il a trouvé la grandeur / avec le voyage il a trouvé la folie / du pauvre genre humain affamé de bonheur », mais déjà il est ailleurs, à Bénarès où la peur de la nuit se dissipe  « parce que la nuit / tout le monde n’est plus qu’une ombre », déjà le rattrapent ses souvenirs de Namur « où il a tant souffert », et pourtant si le temps fout le camp lui « reste la marche / pour mesurer l’espace où le temps est passé » 

C’est une âme assoiffée d’âme que William Cliff, un corps brûlant de se brûler au corps à jamais fuyant de l’introuvable, un frère de Villon et de Genet, comme celui-ci resté l’enfant de chœur des ronciers et le voilà qui chante Mélancolie, sur un dessin de Frédéric Pajak :



quand j’étais un enfant tout seul dans la campagne
et que le ciel béant me tombait sur la tête
et que la mer autour murmurait pour venir
lentement m’enfermer dans sa marée pourrie

quand avec ma culotte infecte et ridicule
je montrais mes genoux cagneux et que j’étais
un insecte perdu dans l’humeur infinie
des adultes mauvais qui crachaient leurs blasphèmes

alors je m’arrêtais un instant sur la grève
et je portais ma main sur ma figure pour
ne plus voir l’horreur d’être né sur cette terre
et d’attendre toujours que se lève le jour… 

Sombre et mélancolique , âpre et limpide à la fois, déployée comme un récit de vie aux tristes bonheurs et aux cinglants malheurs transfigurés par un verbe dur et doux, doublement relié à l’intime et au cosmos : telle est la poésie de William Cliff en son Immense existence…

William Cliff. Immense existence. Gallimard, 130p.

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12/10/2007

Les savants foldingues


 

Les arpenteurs du monde, merveille d'érudition pétulante de Daniel Kehlmann 


Une idée aussi répandue que sotte voudrait qu'un best-seller répondît à des critères standards, alors que rien n'est moins prévisible qu'un grand succès de librairie qui allie qualité et popularité. Une nouvelle preuve en est donnée par Les arpenteurs du monde du jeune écrivain allemand Daniel Kehlmann, qui a fait un tabac fumant en Allemagne avec plus d'un million d'exemplaires vendus et l'acquisition de ses droits pour une trentaine de traductions. Or le moins qu'on puisse dire est que le thème du roman n'a rien d'accrocheur a priori: ni violence ni sexe, mais le récit alterné des mésaventures de deux illustres savants de la fin du XVIIIe siècle allemand: le naturaliste-explorateur Alexander von Humboldt et le mathématicien génial Carl Friedrich Gauss.

Relevant du gai savoir fantaisiste plus que de la reconstitution fidèle, le roman confronte deux façons d'explorer le monde à la fois opposées et complémentaires – Humboldt sillonne et cartographie le monde du fin fond de l'Amazonie au bout des steppes sibériennes, tandis que Gauss scrute les nébuleuses mathématiques ou les galaxies physiques sans quitter ses savates – et deux attitudes par rapport à la science: l'optimisme scientiste pour Humboldt, et le scepticisme plus humble pour Gauss.

Un récit effréné

Dès les premières pages du roman, où l'on voit le vieux Gauss râler comme un schnock à l'idée d'avoir à se pointer à Berlin (nous sommes en 1828) à un congrès de naturalistes où le convie Humboldt en qualité d'invité d'honneur, l'irrésistible drôlerie du récit se mêle au plaisir de la découverte. Car le titre du roman tient bientôt sa promesse: c'est le monde que le lecteur va bel et bien arpenter au fil des investigations alternées des deux inénarrables savants.

D'un côté, voici donc Humboldt l'aristo craignant les femmes, naturaliste curieux de tout, géographe parti pour mesurer le monde entier de la première colline de Salzburg à la plus insondable grotte pleine d'oiseaux-radars d'Amérique du Sud, dont les expéditions cocasses évoquent à la fois Rodolpe Töpffer en ses zigzags loufoques et Blaise Cendrars au plus long cours. De l'autre, issu de milieu populaire: le farouche Gauss qui sidère son maître d'école dès l'âge de huit ans, multiplie les découvertes que ses profs publient sous leur nom avant que son premier maître-ouvrage n'en fasse le prince des mathématiciens européens. Si la trajectoire de von Humboldt, ami de Goethe et frère d'un éminent diplomate, recoupe celle des grands de ce monde, le parcours de Gauss est à la fois plus individualiste et plus familial, d'une première femme adorée aux tribulations d'un fils tenté par les idées nouvelles qu'il tyrannise et force à se refaire une vie meilleure en Amérique.

Tissé de malice, le roman du trentenaire Daniel Kehlmann évoque une Allemagne éminemment cultivée que l'on n'imagine pas, évidemment, régresser un jour dans la barbarie. Avec un clin d'œil à chaque paragraphe, le romancier ne cesse cependant de montrer, chez ses deux protagonistes, les aspects tout humains de vieux gamins égomanes ou de tyrans domestiques, de même que les Lumières philosophiques de l'époque (Kant toussote encore dans son coin) vont de pair avec de vraies ténèbres politiques ou policières. La satire est souvent carabinée, mais la tonalité du livre reste débonnaire, avec une nuance plus mélancolique sur la fin. Il en découle un immense plaisir de lecture, qu'on se réjouit de voir si largement partagé…

Daniel Kehlmann. Les arpenteurs du monde. Traduit de l'allemand par Juliette Aubert. Actes Sud, 299 pp.


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11/10/2007

Sebald à sa source

 

 

D'après nature, Un triptyque poétique qui nous ramène à la source du grand écrivain.

On croyait avoir tout lu de W.G. Sebald, disparu prématurément en 2001, à l’âge de 57 ans, enfin disons l’essentiel, à savoir Les émigrants, Les anneaux de Saturne, Vertiges et Austerlitz, et de fait, en dépit de leurs grand intérêt respectif, l’essai intitulé De la destruction, traitant du châtiment infligé aux Allemands par le feu du ciel  des Alliés, et la suite de digressions littéraire réunies dans Séjours à la campagne, relevaient un peu des marges de l’œuvre, mais qui aurait pu s’attendre, à part les germanophones avertis, à ce qui nous arrive aujourd’hui en traduction par la grâce de Sibylle Muller et Patrick Charbonneau ?
De toute évidence, ce livre apparaît comme LA première source de l’oeuvre et LE premier grand arpentage du monde et du temps. C’est à la fois un paysage à multiples replis et déplis et la traversée de trois vies qui s’y logent et y bougent (la vie du peintre Grünewald, la vie du naturaliste voyageur Georg Wilhelm Steller, et la vie de W.G. Sebald lui-même), et c’est autre chose encore flottant entre les deux infinis de Pascal, plaçant le lecteur dans la position du personnage tout pensif d’un tableau fameux de Caspar David Friedrich.
Il y a beaucoup de très fine peinture, à la fois candide et savante comme les maîtres anciens savaient la faire sous de doux glacis, et beaucoup de romantisme aussi, paradoxalement, dans ce livre dont la tristesse irradie une lumière que connaissent les lecteurs de Sebald, mais ici à un état de concentration rare.

La poésie de Sebald est narrative, à la fois historique et intimiste, entrecroisant tous les temps de la tragédie humaine et de nos destinées individuelles, et ce sont trois récits qui se donnent ici en triptyque sous trois titres qui chantent aussi bien. Comme la neige sur les Alpes est celui de la pérégrination personnelle de Grünewald dans le monde affreux qui nourrira sa peitnure autour d'un visage résumant tout l'homme entre Hitler et le Christ…Et que j’aille tout au bout de la mer nous emmène au bout de la terre en compagnie d’un luthérien allemand sans dieu la bouche asséchée par le sel des planètes ; enfin la sombre merveille intitulé La nuit fait voile nous plonge au cœur des ténèbres de l’Allemagne où fut conçu W.G. au moment où Dresde s’effondrait sous le tonnerre des Justes…

Mélange de savoir et de saveurs, plongée vertigineuse à travers le temps et le cosmos, D'après nature nous ramène Da Capo, avec l'envie de reprendre une fois encore la traversée de l'oeuvre sans pareille de cet auteur trop tôt disparu.

W.G. Sebald. D’après nature. Poème élémentaire. Traduit de l’allemand (remarquablement) par Sibylle Muller et Patrick Charbonneau.
       

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10/10/2007

Un chant arraché à la douleur


 

Dans son deuxième livre, Demeure le corps, Philippe Rahmy module un admirable «chant d’exécration».
L’impression d’entendre un chant inouï monter d’un charnier, ou celle de recueillir les paroles exhalées par un supplicié, l’horrible sentiment d’impuissance qu’on peut éprouver devant un malade crucifié sur son lit de douleurs nous saisissent à la lecture de Demeure le corps de Philippe Rahmy, dont il faut rappeler brièvement qu’il souffre, depuis son enfance, de la maladie dite des os de verre. Un premier livre intitulé Mouvement par la fin; un portrait de la douleur, avait paru en 2005, couronné par le Prix des Charmettes. Et voici qu’une «seule et longue phrase» qui «regarde le soleil» nous cingle, tantôt comme un fouet de mots, et tantôt nous amène au bord des larmes douces de l’enfance, par exemple en lisant à la suite «la douleur n’apprend rien, rien, le refuge qu’elle offrait vient de s’effondrer; lorsque les cris cessent et que la bouche dévastée, puante d’entrailles, se vide à longs traits, j’entends hurler la voix que j’appelle mon âme», ou bien «le corps est l’orifice naturel du malheur», ou sous l’effet d’une espèce de grâce éperdue, «ma mère s’est assise entre les deux fenêtres, elle me tend une tasse de thé au jasmin; j’embrasse ses mains et l’odeur de la pluie», ou bien «une mouche vient boire au bord des yeux; on dirait une âme se lavant du péché», ou encore «la douleur, légère barque d’os, me conduit tout à coup; je perçois à nouveau mon rapport au langage; le corps, soudain rajeuni, vulnérable au regard, se tient debout dans les fougères».
Peu de livres, en si peu de mots, savent dire avec tant de violence et de douceur, de rage et de délicatesse, de précision nue et crue (quand on hurle tellement on en chie ou quand on se branle pour arracher un peu de douce liqueur de feu au roncier de son corps) et de lyrisme déchirant la totalité complexe de la souffrance physique et métaphysique, avec cette sainte phrase où le martyr jamais doloriste se dit «porté par une pitié silencieuse pour tout ce qui existe»…
Ce livre se donne le sous-titre de Chant d’exécration, mais c’est surtout un chant d’amour et de manque innocent que Demeure le corps, d’une «honnêteté absolue» et revendiquée, d’une écriture soumise à une constante tenue, modulée dans un style, un rythme et une musicalité sans faille

Philippe Rahmy, Demeure le corps. Editions Cheyne, 60p.

L'image ci-dessus est tirée du film vidéo réalisé par Philippe Rahmy à partir de son livre, qui a obtenu deux prix à New York et Lausanne. Philippe Rahmy, né à Genève en 1965, vit à Lausanne. Il collabore activement au site Remue.net 

09:00 Publié dans Fatrasie | Lien permanent | Commentaires (0)

09/10/2007

Sept minutes d’humanité

 

Digressions du dimanche soir

Certains spécialistes, philosophes ou scientifiques, snobent Michel Serres, d’abord parce qu’il a beaucoup fait pour désenclaver leurs savoirs respectifs, ensuite parce que lui-même, spécialiste des deux domaines, a aussi beaucoup fait pour aider le non initié à s’informer alors que l’enseignement perpétue la séparation entre « humanités » et sciences dures ou molles. Ceux qui ont lu les derniers essais de Michel Serres, notamment Hominescence et L’incandescent, auront apprécié son effort de raconter l’ « hominisation » à travers les multiples « récits d’humanisme » que le bipède pensant transmet à ses rejetons depuis la nuit des temps… jusqu’à l’heure  du Sens de l’info, le dimanche soir où, avec Michel Polacco, sur France info, le philosophe s’interroge sur «ce qu’il y a de nouveau dans les nouvelles ». Entre février 2006 et mars 2007, parlant de l’euthanasie, de  l’esclavages des filles confinées dans le bordel installé à Berlin pour la Coupe du monde de football, de la condition des retraités ou des vertus de la curiosité, entre cinquante autres sujets, Michel Serres improvise sans démagogie, en humaniste équilibré, lucide et parfois cinglant, mais non moins confiant en la meilleure part de l’humanité.

Petites chroniques du dimanche soir, par Michel Serres et Michel Polacco. Le Pommier/France info, 220p.

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08/10/2007

L'Avenir Radieux du Poulailler

Le dernier roman d’Antoine Volodine
L’univers parallèle d’Antoine Volodine s’est déjà très largement déployé dans l’espace imaginaire, au fil d’une quinzaine de livres relevant de la catégorie improbable du « post-exotisme », évoquant des zones et des populations qui pourraient faire penser aux projections oniriques d’un visionnaire d’après le déluge atomique et les camps divers, dans un esthétique de SF ou de BD, quelque part entre La Horde du Contrevent et les images de Bilal.
Après les « entrevoûtes » épatantes de Nos animaux préférés, aux belles échappées poétiques et autres variations « théoriques », Volodine se déploie ici en de plus grandes largeurs, avec un protagoniste lancé dans un parcours de long souffle, à travers le vaste ghetto de Poulailler Quatre où se mêlent hominidés, créatures insanes et autres drôles d’animaux. De la première autocritique dirigée en rêve par le flic Mevlido devant « les masses » (quatre pelés mal tondus) à la dernière manif de femmes sur quoi s’achève le roman, le voyage  à multiples étapes et rebonds réserve des heures jouissives aux inconditionnels. Des autres, il est au moins requis un tour d’esprit ouvert aux jeux  de la conjecture et de l’imagination critique, et le goût de l’aventure stéréotypée, avec romance en bonus, qui fait toujours les délices de beaucoup. Quant aux adeptes de la textualité du texte, ils auront eux aussi de quoi faire... 
Songes de Mevildo, par Antoine Volodine. Seuil, coll. Fiction & Cie, 461p. 

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06/10/2007

Inferno de famille

Devoirs d’école, ou le scalpel grinçant de Jakob Arjouni
Le père est prof. La mère déprime. Paulo le fils aîné milite dans les rangs d’Amnesty international. Martina la fille s’est tirée de la maison à Milan avec un jeune tatoué, après sa tentative de suicide. Cela se passe en Allemagne d’aujourd’hui mais, avec quelques variations du point de vue des références historico-politiques (où la mauvaise conscience post-nazie pèse évidemment très lourd), cet inferno de chambre pourrait très bien se situer dans n’importe quel pays occidental hautement développé.
La scène d’exposition se passe dans la classe de Joachim Linde, prof du genre plutôt moderne, ouvert d’esprit juste ce qu’il faut, vaguement taraudé par sa libido depuis qu’Ingrid lui impose chambre à part, et s’efforçant d’éviter les affrontements trop violents avec Pablo à la table familiale. En revanche, voici qu’un conflit d’une violence extrême éclate dans le dernier cours de la semaine, où il a proposé à ses élèves une réflexion collective sur le thèmes de leur perception actuelle des conséquences du IIIe Reich. Alors que Sonia Kaufmann se lance dans une diatribe véhément où elle affirme que l’Allemagne est restée nazie, son camarade Oliver la traite de sale gauchiste avant de lui balancer, pour rire dira-t-il, la phrase qui tue : à savoir que si les grands-parents de Sonia avaient été gazés, celle-ci ne serait pas là pour proférer de telles inepties. Du coup, c’est l’explosion, que le prof s’efforce de calmer. Or ce n’est que le premier coup qu’il encaisse à l’orée d’un week-end qui va lui en réserver de plus rudes, jusqu’à le pousser au fond du trou. Accusé de harcèlement sexuel par sa fille qui est parvenue à retourner sa femme contre lui, taxé de lâcheté idéologique par son fils en raison du « fascisme » israélien, le pauvre Linde est finalement convoqué devant ses collègues du lycée Schiller pour s’expliquer, sous peine d’en être expulsé.
Telles sont les grandes lignes de ce petit roman très percutant, de Jakob Arjouni, dont on se rappelle notamment Magic Hoffmann (Fayard, 1997), qui excelle à dégager les implications des conflits idéologiques ou politiques dans les relations quotidiennes, familiales ou privées, avec autant de féroce précision dans l’observation des personnages que de nuances sensibles dans leur approche. Le portrait de Joachim Linde, au premier rang, est le plus travaillé, qui rend admirablement le mélange de bonne volonté et de mauvaise foi occasionnelle, de courage et de lassitude, de faiblesse et de soudaine vigueur sous l’effet de la révolte liée à l’injustice qu’il subit, de ce personnage finalement très attachant, qui constate sans trop le comprendre le fiasco de son couple et de son quatuor familial, jusqu’au dénouement qui reste ouvert, entre mince espoir et dernier coup du sort.  
Jakob Arjouni. Devoirs d’école. Traduit de l’allemand par Marie-Claude Auger. Christian Bourgois, 150.    

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05/10/2007

Buzzati en ce moment précis

 

L’édition en Bouquins des Œuvresdu grand écrivain italien a marqué le centième anniversaire de sa naissance. Vient de paraître en octobre 2007: la réédition de Poema à fumetti, son dernier livre, sous le titre d'  Orfi aux enfers, chez Actes Sud.

Dino Buzzati aurait eu cent ans le 16 octobre 2006, et c’est aujourd'hui encore et plus que jamais l’occasion d’évaluer, trente-cinq ans après la disparition de ce grand écrivain un peu snobé de son vivant, mais actuellement traduit en plus de 30 langues et faisant l’objet de constantes redécouvertes, l’héritage réel de l’auteur du célébrissime Désert des Tartares.
Parallèlement à la réédition du premier volume de ses Œuvres, contenant précisément son chef-d’œuvre, vient de paraître le second tome constituant, peut-être, la meilleure introduction à l’ensemble. Deux raisons à cela: la très éclairante préface de Delphine Gachet, responsable de cette nouvelle édition d’une rigueur critique accrue, et l’illustration de trois aspects majeurs de l’œuvre, avec deux romans (L’image de pierre et Un amour), trois recueils de nouvelles (L’écroulement de la Baliverna, Le K et Les nuits difficiles) et deux volumes de « carnets » encore peu connus mais qui constituent bel et bien le noyau de l’œuvre, tenant à la fois du journal de bord fragmentaire (jamais borné à la notation intimiste quotidienne), du recueil d’amorces de récits ou de poèmes, enfin du kaléidoscope de réflexions sur la société, les relations humaines, les choses de la vie et de la mort, sous les titres respectifs d'En ce moment précis et de Nous sommes au regret de...
Exemples à l’appui, Delphine Gachet montre comment Buzzati, du genre de scribe à écrire tout le temps, passait du journalisme à la nouvelle ou de la chronique au roman, avec le même souci de raconter dans une langue sans fioritures, dégageant les composantes mystérieuses ou révélatrices des scènes les plus quotidiennes. Ainsi le reporter va-t-il « couvrir » la construction du métro de Milan, dont le nouvelliste extrapolera les visions futuristes dans son Voyage aux enfers du siècle, l’un des récits réunis dans Le K. Visionnaire souvent prophétique, Buzzati semble pressentir, aussi bien, l’implosion de l’empire soviétique en décrivant (en 1954) L’écroulement de la Baliverna, et la nouvelle Le K, comme tant d’autres, fait écho à notre peur de la mort et au caractère fatal de notre destinée, avec le thème omniprésent d’une attente angoissée.
Malgré la grande variété de ses modes d’expression, de la poésie au théâtre en passant par la peinture et jusqu’à la bande dessinée des érotiques Poèmes-bulles, Dino Buzzati laisse une œuvre fondue en unité marqué par un ton sans pareil, qu’on pourrait dire d’inquiétude latente, où l’acuité critique le dispute à la mélancolie. Son originalité ne fut pas toujours saisie de son vivant, notamment dans son pays. Parfois considéré comme un épigone de Kafka, critiqué pour son non-engagement politique et social, quand il n’était pas relégué au second rayon pour son recours au fantastique ou à la science fiction, Dino Buzzati pourrait bien, cependant, résister à l’épreuve du temps mieux que certains de ses pairs.
Quoique parfois desservi par la traduction, Dino Buzzati fut cependant bien reçu en France où l’éditeur Robert Laffont, Albert Camus, et les professeurs Yves Panafieu et Michel Suffran, en firent découvrir l’exceptionnelle acuité des observations qu’il portait sur notre monde déshumanisé (des vues prémonitoires sur la violence dans la cité et l’inhumanité croissante des relations humaines), mais aussi la profondeur de son regard sur la solitude de l’homme contemporain, l’expression obsessionnelle de la fuite du temps ou la modulation de l’angoisse de l’individu perdu dans le cosmos, qui incita Michel Suffran à souligner son ton « pascalien ».
Cet aspect « métaphysique » se dégage particulièrement des fragments souvent fulgurants des « carnets » de Buzzati, dont les pages concentrées et cristallines semblent nous attendre, justement, « en ce moment précis »…

Dino Buzzati. Œuvres. Tome 2. En ce moment précis. L’écroulement de la Baliverna. L’image de pierre. Nous sommes au regret de…Un amour. Le K.Les nuits difficiles. Robert Laffont, collection Bouquins, 1152p. 2006.

 Comme vient de me l'apprendre mon camarade Michel Rime, spécialiste à 24Heuresdu rayon BD, une réédition de Poema a fumetti, nantie d'une nouvelle préface de Delphine Gachet, vient de paraître chez Actes Sud sous le titre d'  Orfi aux enfers. Les illustrations reproduites ici font référence (Dino Buzatti les cite d'ailleurs en remerciement) aux univers respectifs de Federico Fellini et Hans Bellmer. 

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04/10/2007

Le loup sur les ondes

 Marius Daniel Popescu fait l’unanimité de Lectures croisées. A suivre aussi sur la Librairie francophone et à Devine qui vient dîner.
En principe, l’émission intitulée Lectures croisées, produite et réalisée sur Espace 2 par Louis-Philippe Ruffy, propose un débat critique contradictoire où il arrive souvent que les fers se croisent entre Sylvie Tanette, qui a des goûts affûtés et bien arrêtés, et le soussigné, pas moins têtu dans les siens.
Or voici que, pour aborder trois livres de la rentrée romande, après un préambule consacré au thème que j’ai lancé récemment dans la page Livres de notre journal, sous le titre Déclin ou transition, à propos de l’état actuel de l’édition et de la littétarure romande, une pleine unanimité s’est faite autour de La Symphonie du loup de Marius Daniel Popescu, qui a fait la même unanimité des libraires à l’enseigne de la Librairie francophone, sur les chaînes associées par France-Inter.
Je l’ai écrit et répété : La Symphonie du loup est un événement littéraire. Parce que son auteur est conducteur de bus ? Nullement, à cela près que mener à bout une telle chronique romanesque alors qu’on a tous les jours 60 tonnes d’humanité à transbahuter à travers Lausanne et environs, relève de la performance.
Mais La Symphonie du loup ne se borne pas à un exploit « sportif » : c’est une extraordinaire prise de parole, d’abord par la voix d’un vieil homme revenu de deux guerres et resté indomptable devant le Parti unique de Ceausescu, qui raconte la mort accidentelle de son fils, plus indomptable encore, à son petit-fils, l’auteur lui-même, dans un premier récit qui se déploie à travers tout le livre au rythme de l’enterrement du père. Ensuite, en alternance au prodigieux déferlement des récits « roumains », le fils devenu père, à Lausanne, apprend le monde et les mots à ses deux petites filles, avec une attention tendre qui englobe la présence de la mère. Et le premier "tu" de se muer en "je" ou en "il"... 
Il y a du conteur-musicien gitan chez Popescu, qui brosse un tableau de la Roumanie en déglingue avec un sens du symbole social ou politique vivant qui coupe court à toute argumentation idéologique. Ce qu’est le communisme, ce que sont les serviteurs du Parti unique, on le voit par le comportement des gens, qui seraient sans doute aussi serviles dans notre radieux pays. Celui-ci est d’ailleurs vu  avec la même lucidité chaleureuse par Popescu, pour qui tous les humains sont pareils.
Ainsi que le dit bien Sylvie Tanette dans Lectures croisées, l’un des grands intérêts du livre tient à la situation particulière de cet exilé atypique, qui n’est nulle part et partout chez lui, et dont le regard reste d’une totale liberté et d’une même porosité . Son livre est à la fois un rituel d’observation et d’écriture, d’une poésie à ras l’objet, qui transfigure le quotidien avec une sorte de ferveur sacrée, sans l’édulcorer. C’est en outre une saga au souffle tonifiant, ponctuée de scènes inoubliables. Les premières sept pages, évoquant l’annonce faite à l’adolescent, en train de pêcher dans une rivière, de la mort accidentelle de son père, et le bain que lui donne sa grand-mère, dans lequel il verse les premières larmes de sa vie, sont à pleurer aussi bien. Et la scène du train fou ! La scène du cheval crucifié par les ouvriers ! La scène de l’avortement ! Tant d’autres…  
D’aucuns, dans ce pays où l’on « freine à la montée », comme me le disait mon ami Thierry Vernet, et les mêmes qui jurent au ciel qu’ils aiment les « étrangers », n’ont pas manqué de snober ou de dénigrer Popescu. Il est vrai que Popescu vit trop, fume trop et boit trop dans ce pays que chacun voudrait garder propre en ordre, style "Ma Maison" chère au parti populiste. Or, moi qui suis son ami, je me suis souvent demandé si l’énergumène, car énergumène il est assurément, parviendrait à mener son grand projet à bon port. On peut le dire alors malgré l'admiration que mérite ce grand livre: La Symphonie n’est pas sans défauts, comme tout ce qui vit surabondamment, et quelques pages auraient pu être élaguées sans dommage. Cependant, après en avoir vécu l’apparition comme un grand bonheur personnel de lecteur, alors que si peu de voix nouvelles surgissent autour de nous, comment ne pourrais-je me réjouir de voir ce livre accueilli avec reconnaissance, et bien au-delà de nos étroites largeurs, pour son souffle si vivifiant ?    

    
RSR, Espace 2, Lectures croisées, aujourd’hui à 11h. Reprise à 19h. La librairie francophone, samedi sur RSR à 17h, et dimanche sur France-inter. Marius Daniel Popescu a été nominé pour le prochain Prix Wepler, attribué le 12 novembre. Invité à l’émission Devine qui vient dîner du 23 octobre, sur RSR 1, j’y ai également associé MDP.

Marius Daniel Popescu. La Symphonie du loup. Corti, 2007, 400p.

 

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03/10/2007

Lorsque l'enfant disparaît

 

Avec Tom est mort, Marie Darrieussecq, injustement accusée de piratage, confronte chacun à l’extrême fragilité de la vie.
Cette année-là, ce couple accompagné de son premier enfant de trois ans était en train de s’installer dans cette chambre de cette auberge de montagne, en Engadine, lorsque l’homme, glacé, désigna sans un mot à la femme, glacée à son tour, la petite fille qui, passée à travers l’ouverture béante de la barrière de la terrasse, dont manquaient quatre montants, s’était aventurée à pas menus sur la mince corniche extérieure surplombant une dalle de béton, quatre mètres plus bas. Sans un mot, en un temps infiniment long de moins de vingt secondes, la mère trouva alors les gestes qui lui permirent soudain d’agripper l’enfant et de sauver trois vies…
Notre enfant n’est  pas mort cette année-là, mais cette scène, qui nous appartient, nous est revenue soudain en lisant Tom est mort de Marie Darrieussecq, dont la question lancinante et vertigineuse qui traverse le roman se réduit à deux lettres : Si. « Si, en anglais on dit if, un paysage planté de si comme des ifs de cimetière. Si Tom avait été l’aîné. Si Vince n’avait pas existé.  Si on avait nommé Vince Tom, est-ce que Tom aurait été Vince ? Et si, au cours de la dérive des continents, le bloc australien ne s’était pas séparé de l’Antarctique, l’Australie serait peut-être restée inhabitable, et les villes n’y auraient as poussé, et nous n’y aurions pas vécu, et Tom, mon fils, mon second fils… Cet espace courbe, les si, ce siphon, cet entonnoir de fou je m’y enfonce, et je perçois le monde à travers un trou. »
Marie Darrieussecq aurait-elle écrit Tom est mort si elle avait perdu un enfant ? Et le roman, d’avoir été vécu, s’en serait-il trouvé plus fort ? Qui pourrait le dire ?
Ce qui est sûr en revanche, c’est que la romancière honore la littérature, en donnant corps et voix, décor et dédale temporel à ce qui pourrait n’être qu’un fait divers. Un couple (la narratrice et Stuart), bien dans sa peau pour l’amour physique mais peinant un peu avec trois enfants (Vince, Tom et Stella), errant entre les continents à cause du job du père, se retrouve à Sydney où, trois semaines après son installation, le deuxième garçon de quatre ans et demi, laissé seul dans sa chambre par sa mère crevée, tombe par la fenêtre de la loggia du haut du septième étage. S’il faut attendre la dernier paragraphe du livre pour apprendre les circonstances précises de l’accident, nous les pressentons dès les premières pages et par le gaz de culpabilité qui flotte dans tout le récit. Or c’est tout le reste, relevant de l’art du romancier, qui compte vraiment et fait exister cette histoire dans la tête et les tripes de chacun, avec une profusion de détails vrais comme la vie, jusqu’aux plus incongrus (les petites horreurs funéraires, la tenue vestimentaire de l’enfant qu’on va brûler,  l’accompagnement compassionnel et les « groupes de parole », entre tant d’autres), en passant par tous les stades de la détresse (cri, mutisme absolu, folie violente contre soi ou les autres, effondrement, hébétude méthodique, etc.) réinvestis par le récit.
Celui-ci, dix ans après la mort de Tom, est un parcours zigzaguant entre limbes et enfers, haine froide et tendresse infinie, mélancolie enfin, et ce dernier apaisement d’une mission accomplie par les mots, à travers les creux et les bosses de la mémoire, bleus au couple et grands enfants maintenant qui vont vivre, et cet adieu enfin permis, comme un sauf-conduit à l’enfant par delà les  eaux sombres : « C’est peut-être ça la dernière image. Tom qui se retourne et me fait coucou, temps gris temps clair, par tous les temps »…
Marie Darrieussecq, Tom est mort. P.O.L., 246p.

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