05/10/2007

Buzzati en ce moment précis

 

L’édition en Bouquins des Œuvresdu grand écrivain italien a marqué le centième anniversaire de sa naissance. Vient de paraître en octobre 2007: la réédition de Poema à fumetti, son dernier livre, sous le titre d'  Orfi aux enfers, chez Actes Sud.

Dino Buzzati aurait eu cent ans le 16 octobre 2006, et c’est aujourd'hui encore et plus que jamais l’occasion d’évaluer, trente-cinq ans après la disparition de ce grand écrivain un peu snobé de son vivant, mais actuellement traduit en plus de 30 langues et faisant l’objet de constantes redécouvertes, l’héritage réel de l’auteur du célébrissime Désert des Tartares.
Parallèlement à la réédition du premier volume de ses Œuvres, contenant précisément son chef-d’œuvre, vient de paraître le second tome constituant, peut-être, la meilleure introduction à l’ensemble. Deux raisons à cela: la très éclairante préface de Delphine Gachet, responsable de cette nouvelle édition d’une rigueur critique accrue, et l’illustration de trois aspects majeurs de l’œuvre, avec deux romans (L’image de pierre et Un amour), trois recueils de nouvelles (L’écroulement de la Baliverna, Le K et Les nuits difficiles) et deux volumes de « carnets » encore peu connus mais qui constituent bel et bien le noyau de l’œuvre, tenant à la fois du journal de bord fragmentaire (jamais borné à la notation intimiste quotidienne), du recueil d’amorces de récits ou de poèmes, enfin du kaléidoscope de réflexions sur la société, les relations humaines, les choses de la vie et de la mort, sous les titres respectifs d'En ce moment précis et de Nous sommes au regret de...
Exemples à l’appui, Delphine Gachet montre comment Buzzati, du genre de scribe à écrire tout le temps, passait du journalisme à la nouvelle ou de la chronique au roman, avec le même souci de raconter dans une langue sans fioritures, dégageant les composantes mystérieuses ou révélatrices des scènes les plus quotidiennes. Ainsi le reporter va-t-il « couvrir » la construction du métro de Milan, dont le nouvelliste extrapolera les visions futuristes dans son Voyage aux enfers du siècle, l’un des récits réunis dans Le K. Visionnaire souvent prophétique, Buzzati semble pressentir, aussi bien, l’implosion de l’empire soviétique en décrivant (en 1954) L’écroulement de la Baliverna, et la nouvelle Le K, comme tant d’autres, fait écho à notre peur de la mort et au caractère fatal de notre destinée, avec le thème omniprésent d’une attente angoissée.
Malgré la grande variété de ses modes d’expression, de la poésie au théâtre en passant par la peinture et jusqu’à la bande dessinée des érotiques Poèmes-bulles, Dino Buzzati laisse une œuvre fondue en unité marqué par un ton sans pareil, qu’on pourrait dire d’inquiétude latente, où l’acuité critique le dispute à la mélancolie. Son originalité ne fut pas toujours saisie de son vivant, notamment dans son pays. Parfois considéré comme un épigone de Kafka, critiqué pour son non-engagement politique et social, quand il n’était pas relégué au second rayon pour son recours au fantastique ou à la science fiction, Dino Buzzati pourrait bien, cependant, résister à l’épreuve du temps mieux que certains de ses pairs.
Quoique parfois desservi par la traduction, Dino Buzzati fut cependant bien reçu en France où l’éditeur Robert Laffont, Albert Camus, et les professeurs Yves Panafieu et Michel Suffran, en firent découvrir l’exceptionnelle acuité des observations qu’il portait sur notre monde déshumanisé (des vues prémonitoires sur la violence dans la cité et l’inhumanité croissante des relations humaines), mais aussi la profondeur de son regard sur la solitude de l’homme contemporain, l’expression obsessionnelle de la fuite du temps ou la modulation de l’angoisse de l’individu perdu dans le cosmos, qui incita Michel Suffran à souligner son ton « pascalien ».
Cet aspect « métaphysique » se dégage particulièrement des fragments souvent fulgurants des « carnets » de Buzzati, dont les pages concentrées et cristallines semblent nous attendre, justement, « en ce moment précis »…

Dino Buzzati. Œuvres. Tome 2. En ce moment précis. L’écroulement de la Baliverna. L’image de pierre. Nous sommes au regret de…Un amour. Le K.Les nuits difficiles. Robert Laffont, collection Bouquins, 1152p. 2006.

 Comme vient de me l'apprendre mon camarade Michel Rime, spécialiste à 24Heuresdu rayon BD, une réédition de Poema a fumetti, nantie d'une nouvelle préface de Delphine Gachet, vient de paraître chez Actes Sud sous le titre d'  Orfi aux enfers. Les illustrations reproduites ici font référence (Dino Buzatti les cite d'ailleurs en remerciement) aux univers respectifs de Federico Fellini et Hans Bellmer. 

08:17 Publié dans Fatrasie | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

J' hésite à mettre ce lien à la suite de cet article. Dino Buzzati a toujours été sur la liste de mes écrivains favoris et j'ai été passablement secouée d'apprendre que si on avait bien critiqué l'auteur du Désert des tartares et de la Grande invasion de la Sicile par les ours pour son non engagement politique on avait par contre évité soigneusement d'éclairer les zone d'ombres de sa vie...

http://www.tonton-z.com/article-1427835-6.html

Écrit par : méchante madame | 12/10/2007

Vous avez bien fait de ne pas hésiter car ça intéresse tous les lecteurs de Buzzati. Puisque vous avez travaillé le sujet, à ce que vous dites sur votre site, voudriez-vous citer des extraits illustrant le caractère "fasciste" de textes dont vous avez eu connaissance ? Merci d'avance.

Écrit par : JLK | 12/10/2007

Ce n'est pas moi qui ait travaillé le sujet mais l'auteur du blog que j'ai cité. Dans son commentaire il dit très bien que, à moins d'aller rechercher dans les dédales italiens de la guerre d'Ethiopie ou de l'Italie des années 30/45 on ne trouvera sur le web aucun des textes de Buzzati écrits lors de la montée du fascisme ou de ceux qu'il écrivait comme correspondant de guerre. Je trouve aussi que les lecteurs de Buzzati devraient avoir droit à la vérité historique. Bien que ce ne soit pas pareil , car Il n'y a rien de compromettant dans l'oeuvre littéraire de Buzzati, la vérité a été faite sur celle de Céline et je crois que personne ne s'en est plaint ?
Un livre, non traduit en français, Il Buttafuoco, semble en dire plus ? J'espère qu'il est possible de se le procurer ?

Je recopie le lien où j'ai trouvé mes renseignements. Je suis "tombée" sur ce blog en faisant une recherche Google sur la Grande invasion de la Sicile par les ours, livre fétiche de mes fils pendant de nombreuses années et qui avait été admirablement mis en scène et en musique dans un disque de Barclay que nous avons tellemnt écouté qu'il en est devenu illisible...

En espérant que ces quelques lignes vous permettront d'en apprendre un peu plus ? mm

http://www.tonton-z.com/article-1427835-6.html



Écrit par : méchante madame | 12/10/2007

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