22/08/2007

Un amour de hérisson

 

Les rentrées littéraires valent souvent à certains bons livres de rester inaperçus, sous la déferlante, avant de refaire surface par le truchement du bouche à oreille, et tel est le cas de L’élégance du hérisson de Muriel Barbery, paru à l’automne 2006, snobé par les jurys des prix littéraires et à peine remarqué par la critique, mais qui caracole désormais vers les 260.000 exemplaires après avoir séduit les libraires français (qui lui ont décerné leur Prix) et quantité de lecteurs appréciant l’alliage d’une histoire bien ficelée (on pense à Marcel Aymé), de beaux personnages (quoique  frisant parfois la caricature) et une écriture alerte au possible. 


«…Parce que l’aristocratie du cœur est une affection contagieuse, tu as fait de moi une femme capable d’amitié» dit une concierge à une femme de ménage, et le moment est émouvant puisque la concierge est en train de défunter après avoir été bousculée, rue du Bac, dans le VIIe arrondissement de Paris, par le véhicule utilitaire du Pressing Malavoin, alors qu’elle venait de rencontrer l’homme dont elle eût pu être l’amie et même plus au vu de leurs affinités…


Or tels sont bien les thèmes dominants de L’Elégance du hérisson : l’aristocratie du cœur qui peut faire que, sous les apparences rugueuses d’une femme « de peu », vit une grande dame à côté de laquelle les pécores se figurant de l’élite ne sont que de pauvres choses ; l’amitié liant ici deux serves, et qui fait se reconnaître aussi, émanés de la même « société des êtres », une adolescente révoltée et un Japonais stylé. L’amour enfin, mais bien au-delà d’une modulation sentimentale ordinaire, qui traverse les êtres et les choses et par la prose paraît irradier tout le réel au point de le rendre, en dépit du poids du monde, bonnement habitable.


C’est en effet un livre d’amour que L’élégance du hérisson, qu’il faut habiter, où il fait bon vivre quelque temps, quitte à y revenir comme à un poème ou à une musique. A l’instant j’y resonge en écoutant, pour la énième fois, la ritournelle de Belinda du Didon et Enée de Purcell, Thanks to thes lonesome vales, que je me repasse depuis tant d’années en attendant le moment d’infinie mélancolie de la déploration, parfaite en somme pour accompagner, je viens de le découvrir, l’agonie d’une concierge à l’âme assez simpl pour se farcir tout Ozu sur son magnéto et qui se fait buter au moment où elle va faire l’acquisition de détergents pour cuivres – ainsi va la vie.


« L’art, c’est la vie, mais sur un autre rythme », est-il suggéré dans la foulée de ce roman vif et pensif à la fois, débonnaire apparemment voire carrément rilax, et si tenu, si  précis, si raffiné dans ses observations, si délicatement lié dans ses enchaînements, si naturellement primesautier dans ses transitions, si riche d’idées et d’observations non convenues, tellement épatant dans ses rebonds. Par exemple cette façon de vous demander, tout à coup, si vous savez ce que c’est qu’une pluie d’été…


Le poète du cinéma qu’est Alain Cavalier, à qui je demandais un jour ce qui fait pour lui la spécificité, le génie particulier et la difficulté suprême du cinéma, me répondit que c’était le passage d’un plan à un autre, et c’est à cela que je pensais en lisant L’élégance du hérisson, qui est d’un poète à la fois concierge et philosophe, bonne fille un peu blessée (l’auteur nous la fera même aux sentiments, mais comme dans la vie, sur un autre rythme), d’une sale gamine à l’âme non moins délicate, d’un chat réincarnant Tolstoï et d’un Japonais japonisant, de bourgeois aussi puants que le clodo du coin de la rue doit être bon pote - bref d’un vrai ramassis de clichés qui tiennent en équilibre sur le fil de la mélodie et des sentiments, par on ne sait quelle miracle ou quelle grâce.


C’est cela sûrement, comme Purcell ou la musique des plans d’Ozu : ce livre c’est la vie et la grâce en bonus, mais sur un autre rythme, et voici que Renée nous échappe à tous et que nous allons la pleurer, darkness shades me… no trouble in thy breast… et cette supplique mes enfants, remember be… ô que nous nous la rappellerons, remember me, douce comme pétales de camélias sur sa tombe…  


Le livre de ce jour : Muriel Barbery. L’Elégance du hérisson. Gallimard, 359p. 

 

06:33 Publié dans Fatrasie | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

le pressing "malavoin ", il y a semble t il un clin d'oeil qu'une personne sur mille va saisir je ne suis pas dans les mille et j'aimerai savoir
merci

Écrit par : olivier | 13/10/2007

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