02/10/2017

Reconnaissance à Philippe Rahmy

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Un magnifique écrivain nous a quittés ce 1er octobre, après nous avoir laissé son plus beau livre, Monarques, qui dit la tragédie du monde et sa possible transfiguration par le miracle du verbe, du cœur et de l’esprit.
 
Les monarques ont divers sanctuaires migratoires dans le monde. Par exemple à un coup d'aile du petit port de Capitola, au Sud de San Francisco (on y fait volontiers escale au restau de poissons de Paradise Beach), derrière la grande demeure de bois ou séjournèrent Al Capone et la diva du muet Mary Pickford. Les monarques déferlent en ce lieu chaque fin d’année et, je ne sais pourquoi, leurs tourbillons de moires dorées à dentelles noires m'ont rappelé la sentence de Dostoïevski selon lequel la beauté sauverait le monde.
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Mais quelle beauté ? Celle des papillons ou des crépuscules divins sur les forêts maritimes de Carmel ou Big Sur? La beauté de la star hollywoodienne adulée par des nuées d’admirateurs ou celle qui ne se voit qu'en fermant les yeux?

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Le 7 novembre 1938, le jeune Hirsch Feivel Grinszpan - Herschel pour ses parents-, tirait cinq coups de pistolet 6.35 sur le secrétaire de l'ambassade d’Allemagne à Paris, Ernst vom Rath, qui succombait à ses blessures deux jours plus tard, provoquant, en représailles, le pogrom dit de la Nuit de cristal (30.000 déportés et plus de 2000 morts), quatre ans avant le déclenchement de la Shoah.
 
À l'origine du geste meurtrier du jeune Herschel: la volonté d'alerter le monde après le début des persécutions des Juifs d'Allemagne, sa sœur restée à Hanovre lui annonçant la déportation de 12.000 d’entre eux en Pologne.
Mais pourquoi Philippe Rahmy s’est-il intéressé à ce personnage, dont l’acte et ses conséquences évoquent ce qu’on appelle l’effet papillon, au point de s’identifier à lui dans sa propre quête d’identité ?
 
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Si Philippe Rahmy dit que son enfance a pris fin à la mort de son père, en 1983, et que c’est au même moment qu’il a décidé d’écrire sur Herschel, l'esprit d'enfance qu'il y a en lui, au sens où l'entendait Bernanos, est intact, avec l'intransigeance de celui qui attend que les mots ne trahissent pas les choses. Le littérateur moyen se paie souvent de mots, tandis que Philippe Rahmy paie le prix que lui réclament ses os de verre. Là réside sa fragilité et sa force, autant que son besoin d'amour et sa reconnaissance à ceux qui l’aiment: «L’amour est mon seul besoin, un amour troué, disloqué, mais obstiné, out entier ramassé dans la littérature, notre petite éternité avant la mort.»
Les mots sont ancrés dans la réalité, et voilà ce qu'il en est: Philippe Rahmy, dont le nom signifie miséricordieux en arabe, et qui signe Rahmy-Wolff sur les réseaux sociaux pour honorer la lignée de sa mère, est le fils d'un fermier égyptien dont le père a été assassiné, et de Roswitha l’Allemande, fille d'un médecin nazi et d'une Juive convertie au protestantisme. Un bon pasteur vaudois a essayé, en vain, de répondre à Philippe quand celui-ci lui a demandé pourquoi Dieu avait créé un monde mal foutu au point que ses os se brisent pour un rien et que les violents l'emportent un peu partout. Sa maman allemande lui a expliqué, tout en faisant la lessive, que son peuple portait le poids d'un grand péché, et que ça impliquait des responsabilités. Et voilà des années qu'il parle avec son père, musulman attaché à l'islam tolérant du maître soufi Mohamed Abduh, mort il y a plus de trente ans mais toujours présent en son âme ni chrétienne, ni juive non plus qu’arabe - ou plutôt tout ça ensemble qui a fait qu'il se sentirait le frère d'un jeune Juif polonais tirant sur son amant boche pour alerter le monde.
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Philippe Rahmy cite Jean Genet, l'enfant martyr devenu voleur et grand poète voyou dont Herschel le rebelle pourrait être un personnage. La veille de son meurtre, le jeune Juif incarnait en effet, au Bœuf sur le toit où il se donnait en spectacle pour survivre, un ange en pagne couvert de paillettes dorées coiffé par Jean Cocteau d’une colombe affolée…
Affolant spectacle, aussi bien, que ce show délirant dans le cabaret chic et choc de la bohème parisienne de l’Occupation ou dignitaires nazis et grandes figures de la musique française (Poulenc, Milhaud, Honegger et toute la bande) et de la littérature (Gide et Cocteau, notamment) festoyaient à l'occasion du dernier concert du jazzman Benny Carter, et cela pendant que les nazis épuraient joyeusement l'Allemagne !
Herschel victime sacrificielle ? Même si c'est « plus compliqué », comme la légitimité de l'Intifada sera « plus compliquée » à défendre un demi-siècle plus tard, Rahmy s'identifie bel et bien au jeune éphèbe humilié après avoir tabassé lui-même un diplomate russe en posture de le violer !
Comme Jean Genet le paria, qui laisse une œuvre d’une incomparable beauté et prendra fait et cause pour les Palestiniens, c'est par les mots et la poésie, au fil d’un travail d'écriture ardent que Philippe Rahmy a rendu sens au vol affolé des monarques.
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Deux premiers recueils de haut vol (Mouvement par la fin, un portrait de la douleur, et Demeure le corps, chant d’exécration), un récit de voyage en Chine d’une percutante lucidité (Béton armé), et un roman sondant les tenants du terrorisme actuel en Angleterre (Allegra) ont marqué l'extension progressive de sa lutte contre le mal et ses murs, jusqu'à cette sublime rêverie réaliste à travers le temps et le chaos affolé, où les monarques, symboles d'une harmonie mystérieuse, figurent la quête d’un éden «capable d’accueillir leur migration».
Débarquant à Tel-Aviv sur les traces de Herschel, Philippe Rahmy découvre, dans cette «métaphore de l’humanité» dont la Palestine est exclue, une foule : «Dix ou vingt mille expatriés. Ils ont quitté l’Erythrée, le Soudan, par vagues successives, Ils ont franchi le Nil, la frontière égyptienne, le désert. Ils sont désormais en Israël qui les rejette»…
 
Dans l’avion pour Israël, l’auteur de Monarques avait alterné la lecture de L’Homme révolté de Camus et celle du Monde et de Haaretz consacrant leur une à l’élection de Donald Trump.
Et l’affolement continue : « Pour chacun d’entre nous, le romanesque des illusions est supplanté un jour ou l’autre par une image effrayante de réalité, comme une bête éventrée au bord du chemin ».
Reste le geste du poète et son incommensurable effet papillon, dans nos cœurs et nos âmes
 
3750220964.jpgPhilippe Rahmy. Monarques. La Table ronde, 280p.

 

21/09/2017

Ah bon, vous êtes au social ?

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Ghislaine Heger l'a vécu malgré ses hautes qualifications, elle a connu la honte qui a frappé les siens et a voulu en savoir plus sur les galères des autres, pas toujours ceux qu'on croit. Il en résulte un livre où des rencontres, parfois très poignantes, illustrent (par des entretiens personnels et de beaux portraits photographiques exposés ces jours à Clarens) les multiples cas de figures de l'aide sociale, quitte à fracasser divers préjugés lourdement accusateurs...

 

En tout cas moi ça m'arrivera jamais, vous exclamerez-vous peut-être !? Moi j'ai toujours travaillé et je comprends pas qu'on aide tous ces profiteurs qui se tournent les pouces, la plupart des étrangers! D'ailleurs on peut très bien vivre avec 2000 francs en se serrant la ceinture! Et puis il y en a des qui sont au social et qui roulent en Mercedes avec des lunettes Ray-ban! Et puis tous ces pauvres qui font trop d'enfants, non mais!

Vous pensez que ça n'arrive qu'aux autres, et sûr que vous n'y croiriez pas, vous qui ne vivez pas dans un de ces quartiers « mal habités » , si l'on vous disait que la petite Ghislaine que vous croisiez à l'époque dans les escaliers de votre immeuble de l'avenue de Rumine, à Lausanne, donc le beau quartier par excellence, oui, la petite des Heger, s'y est bel et bien retrouvée un jour, « au social », avec son père dont l'affaire avait périclité et qui fermait les yeux sur ses dettes, et malgré les hautes études dont elle est sortie diplômée - mais si vous n'y croyez pas lisez donc ce livre, même s'il est préfacé par ce « communiste » de Pierre-Yves Maillard!

 

©GhislaineHeger_9987.jpgLaurence, Jimmy, Nelly, Carlos et les autres, solitaires et solidaires

 

Ghislaine Heger nous propose donc ces Itinéraires entrecoupés, rassemblant les témoignages de 23 personnes dont 19 sont de nationalité suisse (on note en passant qu’environ 50 % des bénéficiaires de l'aide sociale sont des Suisses), à quoi s'ajoutent les réflexions de sept personnalités en vue des médias romands (à savoir Amandine, Sergei Aschwanden, Pierrick Destraz, Jonas Schneiter, Anne Carrard, Jean-Philippe Rapp et Isabelle Moncada) manifestant leur solidarité à leurs semblables souvent solitaires qu'on pourrait dire les intermittents de la poisse vu que , le plus souvent, on ne fait que passer «au social».

Sauf que, parfois, la mouise est encore plus tenace que vos meilleurs efforts d'en sortir. Comme c'est arrivé à Laurence, première à témoigner ici et qui a subi tous les coups durs possibles, de jobs perdus pour liquidations économiques en tabassages conjugaux, fuite du désastreux conjoint pillant toute la famille et se retrouvant évidemment, lui aussi, «au social».

Vous croyez qu'il n'y a pas de hasard dans la faute a pas de chance? Bon, c'est vrai que Jimmy, 24 ans au compteur, fils de Chilienne et de père suisse, tous deux alcoolos et toxicos, avait sa voie toute tracée: l’alcool et la dope. Père à seize ans, l’enfant du couple placé en foyer, il s’est retrouvé au plus bas comme son père qui a perdu toute la famille. «Parce que l’alcool et la drogue, c’est un truc pour rester seul». Et pourtant le filet social et ses propres efforts l’ont ramené vers les autres: le petit gars à l'air au bout du tunnel, avec son fiston auquel il espère épargner ce qu’il a vécu.

Vous avez les larmes aux yeux? C'est signe que vous êtes en train de les ouvrir, et ce ne sera pas de trop pour les surprises de la suite.

Avec Nelly, vous pourriez ainsi tomber des nues: Nelly qui a un CV long comme ça dans le médical et l’humanitaire, repartie à 59 ans en Afrique à la rescousse des réfugiés à la frontière camerounaise, donc la vraie mère courage qui a élevé seule ses trois filles et se retrouve soudain foudroyée dans sa santé par un anévrisme de l’aorte qui l’oblige à un arrêt maladie non payé de six mois, avant de recourir «au social».

Or, le parcours de Nelly a quelque chose d’exemplaire, sinon de significatif. Il y a certes des cas plus dramatiques que le sien, comme en témoignent d’autres interlocuteurs de Ghislaine Heger. Mais autant que Nelly, avec un divorce ou les aléas de missions stressantes, une casse de santé ou les obstacles liés à l’âge, chacun est exposé à l’éventualité d’un recours «au social» et à l’humiliation («Vous avez 60 ans et vous devez quémander, c’est blessant et humiliant…»), qui vous ramènent aux réponses stéréotypées des services sociaux vous serinant leur «il faut»!

De belles et bonnes gens…

Vous vous attendez à voir défiler des vaincus aux mines désolées et aux discours paumés? Votre bonne vieille morale de citoyen équilibré qui-a-bossé-toute-sa-vie vous garde de jeter la pierre aux miséreux («pauvreté n’est pas vice», vous a-t-on appris au catéchisme), mais vous trouveriez en somme normal que les requérants du social baissent le nez, d’autant que nombre d’entre eux n’ont pas su résister à l’alcool ou aux paradis artificiels. «Il ne fallait pas», etc.

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Et les voici à visages découverts! Ghislaine Heger les a protégés en évitant d’accoler portraits photographiques et témoignages, pour mieux suggérer que les parcours s’entrecoupent. Mais Géraldine Chollet, la belle danseuse, a réclamé cette double identification et, comme celui de Nelly, son discours est éclairant, qui débouche sur une perspective politique.

D’autres, une fois, encore, sont plus mal lotis, mais une exigence revient à l’unisson: le respect de leur dignité.

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La galerie de portraits de Ghislaine Heger ne dore pas la pilule pour autant. Des difficultés des uns et des autres rien n’est montré comme une norme: des deux jeunes Sarah (la Suissesse et l’Espagnole) ou de Carlos le Portugais revenu d’Angola et s’épanouissant dans la peinture, de Martial le musicien arraché à l’héroïne et se faisant taper sur les doigts parce qu’il file au Sénégal avec l’argent du social (!), ou de Marie ne demandant qu’à travailler à 22 ans alors qu’elle est «au social» depuis sa majorité…

Or ce qu’on se dit finalement, que confirment les voix solidaires des sept belles personnes s’ajoutant aux vingt-trois autres, c’est que l’aide sociale ne se borne pas aux institutions variées (bien présentes, il faut le relever, et recensées dans le livre de Ghislaine Heger) mais requiert notre attention bienveillante à tous.

Ghislaine Heger. Itinéraires entrecoupés. Préface de Pierre-Yves Maillard. Réalités sociales, Tokyo/Moon, 2017, 207p.

Exposition : Portraits de personnes au bénéfice de l’aide sociale. Clarens, Maison de quartier Jaman 8, du 22 au 29 septembre 2017.

01/09/2017

Petites vertus et talent d'enfer

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À propos du premier roman du jeune auteur vaudois Adrien Gygax, Aux noces de nos petites vertus, perle de rentrée.

L’apparition d’un nouvel écrivain vraiment original, pour qui est attaché au repérage du plus vif de la littérature en train de se faire, est un bonheur d’autant plus intense qu’il est rare, et c’est ce que j’aurai éprouvé, et même en crescendo, à la lecture du premier roman d’Adrien Gygax, Aux noces de nos petites vertus, immédiatement entraînant par son ton et sa drôlerie frottée d’une très singulière verdeur, à la fois crâne et mal assurée  en ses relents d’adolescence romantique et révoltée, sans la moindre recherche apparente de style et se prenant parfois les pattes dans deux trois métaphores à grimper aux rideaux – mais accumulant aussi les grâces et autres trouvailles d’une écriture étonnamment et continûment juste.

Cela commence assez exactement comment comme Voyage au bout de la nuit («Ça a débuté comme ça») sans relever pour autant du pastiche, mais on verra que le doux Adrien G. nous balance parfois des sentences rappelant celles de Céline le duraille, en plus girond où cocasse – donc voici comment ça commence: «Je ne voulais pas y aller, moi, mais ils m’ont convaincu»…

De fait cela part comme à reculons: le Narrateur regimbe à l’idée de se pointer au mariage d’un compère en Macédoine malgré les encouragements de son long pote Paul d’Amsterdam qui répète volontiers «c’est moi le monde!», et plus encore de George son alter ego à moustache très exagérée imitée de Nietzsche, qui pense que ça lui fera du bien. Trois lascars donc à penser pis que pendre du mariage et de ses aléas, et même se défiant de l’amour-toujours, mais allez on sera trois et sûrement qu’il y aura à boire en Macédoine où Valentin enterre sa vie de garçon, et les voilà qui s’en aillent!

Ensuite cela va dare-dare d’avions en taxis: à la page 17 on est déjà en Grèce où le premier constat est sans appel: «La Grèce est un beau pays. Il me semblait que c’était là que le soleil savait briller le mieux. Ce n’était pas qu’il était très fort, non, plutôt qu’il était très présent, carrément obsédé». Et pour qualifier un olivier qui passe par là: «Rien qu’à son tronc, on comprend qu’il est le roi des arbres tellement il est torturé, emmêlé, questionné. Il n’y a pas qu’une seule envie d’arbre dans l’olivier, il y en a des milliers qui se grimpent dessus, se coupent la route, s’empilent et se contredisent».

Dans la foulée, ils ne cessent de picoler, nos trois lascars anti-mariage, anti-amour et anti-tout comme on l’est à vingt ans et des soupières, forts de leur «fainéantise ordinaire» et se retrouvant bientôt à Thessalonique puis en Macédoine, genre Vitelloni de Fellini en vadrouille ou vauriens plus ou moins gitans des premiers films de Kusturica.

Mais la Macédoine, quelle horreur au premier regard, rien que «des champs et du béton avec un lourd soleil posé dessus et rien tout autour, juste une pesanteur vaporeuse, une ambiance de porte fermée». Mais la bière Dab va rallumer l’atmosphère, et voilà les plats de carne débarquer sur la terrasse («ça sentait le cheval mort, le sang cuit et les poils arrachés»), le patron sort ses tord-boyaux obligatoires et «c’est là que le plaisir a commencé» avant que Valentin, «beau comme un chaton qu’on peigne le jour de ses trois mois avant de l’envoyer dans sa famille d’accueil», n’apparaisse et annonce au trio d’enfer qu’avec la petite Sanja, la serveuse du coin, ils seront les rois pour vingt euros.

Mornement macho tout ça, vous direz-vous alors, fines lectrices? Au premier regard en effet, devant ces épaisses «plaque de graille», mais de cette lourde matière va sourdre la grâce, et la voici en autre invitée helvète «extra» de Valentin, prénommée Gaïa et qui va tout faire basculer.

Passons sur le mariage: un poème de  cinéma là encore à pèlerinage en fanfare d’une maison à l’autre avec rasage dans la foulée  du marié selon la tradition, beuverie et danses endiablées, mais déjà les yeux, les fleurs de peau, les désirs se sont allumés et George a bien vu que son ami était ferré, qui hésite cependant à se tirer avec la beauté en délicieuse otage consentante.

Alors George au Narrateur: «Et si on s’y mettait à deux?». Et le pacte de se nouer à la page 30 sur la douce conclusion: «Il me fallait bien ça pour reprendre vie». Et voilà pour le premier chapitre de la série de sept dont chacun aura pour exergue un proverbe turc, le suivant étant: «Le jour passe, la vie s’écoule, et cependant le fou se réjouit de l’approche du jour de fête».

Dès la noce on a compris que le Narrateur en pinçait pour Gaïa, cependant promise en principe à un certain Aaron l’accompagnant. Mais la belle n’a d’yeux que pour lui à ce qu’il semble: Dieu lui avait fourgué un regard envahissant avec de grands iris bruns». Et vingt lignes plus loin: «ça y était, j’avais déjà un peu envie d’elle». Mais lorsque Gaïa veut lui parler d’amour à l’écart des noceurs, il lui dit son «besoin de le fuir à tout à prix» vu qu’à l’amour il a déjà donné, pauvre Werther de l’ère post-romantique et que «cet enfoiré d’amour m’a lâché». Mais Gaïa ni George ne le lâcheront, et c’est en trio qu’ils fuiront jusqu’à la Corne d’or, pour cent pages de plus à Istanbul, où Gaïa poserait posément les règles du jeu en se donnant une nuit à l’un et la suivante à l’autre.    

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Pas tout à fait ce qu’on pourrait croire...

Aux noces de nos petites vertus serait-il alors ce «Jules et Jim balkanique» qu’annonce, marketing oblige, le prière d’insérer ne cherchant pas midi à quatorze heures? Adrien Gygax se la joue-t-il triolet à la mode bi? Et la virée stanbouliote ne va-t-elle pas tourner au scabreux convenu?

Absolument pas! Et c’est là tout l’inattendu, le quasi miraculeux de ce premier roman dont même les défauts ont quelque chose d’épatant. Allons-y donc pour la métaphore énorme de la page 127, et fouettez pédants: «Il faisait définitivement trop chaud, le bois du parquet tirait la langue pour récupérer les gouttes de sueur qui se jetaient du haut de mon front»…    

Pour ce qui compte, et de plus en plus en ce temps de dispersion standardisée et de clichés formatés par la mode et la recherche du succès, je crois déceler dans le talent un peu hirsute, un peu chien fou d’apparence, une voix unique procédant d’un noyau profond.

Sa façon de parler d’un banal olivier ou de la féerie populaire d’Istanbul flottant entre ses eaux, et plus uniquement encore des dehors de la sensualité et des dedans du sentiment, toujours au bord de la mélancolie et de l’effarement devant l’incommensurable étrangeté du monde, des virilités dédoublées en rivalités et des ruses de la guerre des sexes, de l’amitié traître ou salvatrice, des épiphanies du quotidien, de la gaîté subite à la vision d’une rue vue du haut d’un balcon, du besoin soudain de tout foutre en l’air, de ce que peut être l’amour rien qu’à deux et qui dure en douceur – la belle et bonne énergie de son récit, enfin, font de son livre un vrai cadeau, merci la vie et salut l’artiste!

 

Adrien Gygax. Aux noces de nos petites vertus. Le Cherche Midi, 147p. 2017.

Ce texte a paru le 1er septembre 2017 sur le site de Bon Pour La Tête, média indocile. Dessin original: Matthias Rhis.

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22/08/2017

Perles de rentrée

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Quatre moments de vrai bonheur littéraire à partager, entre découverte et retrouvailles.

Quatre ouvrages ressortissant à ce qu'on appelle la littérature romande, mais qui en font plus que jamais déborder voire éclater le concept. Nul hasard, d'ailleurs, si trois d'entre eux sont publiés à Paris ou, pour l'un d'eux, entre Lausanne et Paris. 

 

20842137_10214077382675454_4626414193782392596_n.jpgAdrien Gygax. Aux noces de nos petites vertus. Cherche midi, 147p.

Voici, et c'est merveille, un nouvel écrivain romand d'une complète originalité, loin des effets et postures, dont le premier roman est présenté par le Cherche midi comme une variation sur le thème de Jules et Jim, et qui représente tellement autre chose aussi de jamais lu !

 

20882835_10214077382915460_2993889385581654297_n.jpgCorinne Desarzens. Le soutien-gorge noir. L'Aire, 187p.

On retrouve, avec allegria, l'une des meilleures plumes romandes des temps qui courent, dans un récit vif et profond qui sonde les eaux mêlées de l'Occasion manquée et de ce que la vie fait de nous...

 

20914606_10214077383435473_2143900396921803703_n.jpgFrédéric Pajak. Manifeste incertain 6. Noir sur blanc, 139p.

Passionnant aussi de suivre le nouveau détour autobiographique de Frédéric Pajak dont le grand talent bifide se déploie dans une fresque d'époque sans pareille mêlant destinée personnelle et lectures du monde, textes limpides et dessins aux surprenants cadrages cinématographiques de vrais tableaux...

 

20952915_10214077383155466_6604073927751389951_n.jpgPhilippe Rahmy. Monarques, La Table ronde, 197p.

Enfin je me plais à reconnaître, chez Philippe Rahmy, poète de profonde résilience et de constante et progressive ouverture au monde des plus dures réalités, un écrivain d'exception de haute stature morale et de style à l'avenant. Un grand prix de l'automne littéraire français ne serait pas surprenant, et combien mérité ! 

19:06 Publié dans Lettres, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

18/07/2017

Magicien des petites formes

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Hommage à Armand C. Desarzens, sculpteur, graveur et ami des poètes, de Bonnefoy à Darwich, qui vient de nous quitter à l'âge de 76 ans.

Souvenir d'une belle rencontre à Belmont sur Lausanne, en 2008, en présence de  sa compagne Charlise.


images-1.jpegIl y a une vie après une enfance massacrée. Il y a une vie après le déni et les insultes. Il y a une vie après les coups. La preuve vivante en est la destinée singulière, assez chaotique en certaines années, et finalement pacifiée, d’Armand C. Desarzens que quelques bonnes âmes et l’amour de l’art ont sauvé du pire.


« J’aurais pu très mal tourner, c’est vrai », nous confie aujourd’hui Armand dans le bout de ferme aux trésors qu’il partage avec Charlise, à Belmont-sur-Lausanne, littéralement au bord du ciel. Mais on le sent réticent à parler une fois de plus de tout ça : comment, retiré à ses parents alcooliques, il a été placé avec son frère chez des gens qui n’ont cessé de l’humilier; comment, à l’école, « cradzet » et cancre de surcroît, il attirait les torgnoles; comment on lui interdit de lire avant de le forcer à entrer en apprentissage alors qu’il venait de réussir son examen d’entrée aux beaux-arts.

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Pudeur et philosophie aussi : la vie, sa vie, son œuvre se sont faites, belles malgré tout. Et à ses côtés, Charlise, qui se rappelle celui qu’elle a rencontré au mitan des années 60, souligne tendrement: « Il avait une longue mèche sur le côté, l’air romantique, et si vivant !»

arts plastiques,poésie
La mèche n’y est plus (!) mais le regard du sexa est plus vif que jamais, impatient de nous faire voir ses dernières gravures et, d’abord, son nouvel atelier – cabanon de ses rêves. « C’est là, tu vois, que j’ai mis 40.000 des 100.000 balles de la Fondation », précise-t-il en nous introduisant dans la cabane de bois, à trois sauts de chats de la ferme, juste à côté du vieux poulailler et donnant sur les arbres et le lac là-bas. « Je viens de commencer à travailler avec ça ! », précise-t-il ensuite, fier comme un môme devant son nouveau jouet, en désignant un gros microscope binoculaire pourvu d’une caméra qui transmet, sur un écran, l’image des plaques qu’il entaille au burin. Fascinante plongée dans l’infiniment petit de ses gravures, évoquant autant des constellations cosmiques.
« Je n’aime pas qu’on me taxe de mystique », poursuit Armand C. Desarzens revenu à la table conviviale de la terrasse, « mais c’est vrai que j’ai toujours cherché quelque chose. » La vingtaine passée, ce furent des zigzags existentiels entre darbystes, pentecôtistes et autres « istes » sectaires, entrecoisés avec des aléas professionnels de mécanicien-dentiste diplômé sur le tard après moult interruptions, sans compter les zigzags nocturnes arrosés d’un «foireur» bien présent dans la bohème lausannoise de l’époque…

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Et l’art là-dedans ? « Mon premier choc, ç’a été Giacometti en sculpture, et Fautrier en peinture ». Mais dès ses quatorze ans, deux rencontres le marquent : celle du poète et artiste Etienne Chevalley, qui l’accueille chez lui et lui révèle la littérature et la musique ; et celle du pasteur Paschoud, et de sa fille Martine, la future femme de théâtre, qui partagent eux aussi son goût pour la création artistique. Mais c’est avec le fameux graveur Albert Yersin, au cap de sa trentaine, qu’Armand se trouve un vrai mentor et un père de substitution. « Je préparais alors ma première expo. Et tout de suite, Yersin m’a encouragé». Une bourse de la Fondation Bailly vient confirmer ce verdict du maître: « La rigueur, tu l’as, mais maintenant vas-y, ouste, grave ! ».

arts plastiques,poésie
Depuis lors, par le dessin, la sculpture, la gravure dans laquelle il insère de plus en plus la parole des poètes – et des plus grands de l’époque, devenus ses correspondants ou ses amis, comme le regretté Mahmoud Darwich, Jean Pache plus près de nous, Guillevic, Bonnefoy et tant d’autres. « Je me nourris des mots des poètes », conclut Armand J. Desarzens dont les merveilleuses architectures imaginaires, folles guipures arachnéennes en trois dimensions, nous entraînent d’un infini à l’autre des deux extrêmes de l’Univers. Et quand on lui demande quel fil rouge court à travers sa vie, Armand C. Desarzens de répondre sans hésiter: « Je crois que tout ce que je fais correspond, finalement, à un immense besoin d’absolu »…

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1942 Naissance, à Lavey. Retiré à ses parents. Placé. Enfance difficile.
1956 Rencontre du poète et artiste Etienne Chevalley, premier mentor.
1967 Rencontre de Charlise, qu’il épousera.
1972. Rencontre décisive d’Albert Y. Yersin, maître graveur.
1973. Première exposition à la Galerie Unip à Lausanne. Bourse de la Fondation Alice Bailly. Suivront une vingtaine d’expositions personnelles ou collectives.
2006 Grand Prix de la Fondation vaudoise pour la culture.Desarzens130001.JPG

06/07/2017

Grignan en toutes lettres

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À propos du Festival de la correspondance, de la tradition épistolaire et de sa vaporisation de courriels en tweets. De la découverte d’un jeune écrivain non formaté et de la lecture autoroutière de son premier livre.
 
Nous serons demain à Grignan, ou une amie et ses amis m'ont convié à parler de L'Enfant prodigue à l'occasion du Festival de la correspondance dont l'édition de cette année est consacrée aux Chères familles.
L'invitation m'est arrivée alors que je lisais les lettres de mon cher Tchekhov réunies dans la collection Bouquins, et peu après je commençai de classer les centaines de missives échangées avec divers écrivains, entre autres parents et amis, que j'ai accumulées depuis le début des années 70 et que j'ai déposées au début de 2017 aux Archives littéraires suisses, avec tous mes carnets plus ou moins enluminés d'aquarelles, mes manuscrits et tapuscrits, documents de toute sorte et autres commandements de payer où avis de saisie. La première en date de ma collection de lettres d’écrivains plus ou moins illustres était datée du 1er janvier 1970 et commençait par “Mon enfant”, signée Marcel Jouhandeau...
 
Je dois être, en Suisse romande, l'un des derniers Mohicans à avoir tenu une correspondance suivie jusqu'à la sécularisation du courriel et du texto, pour ne pas parler du tweet cher aux gens capable de tout dire en 144 caractères, style Décrets & Injures à la Donald Trump.
Or mes courriels restent souvent des lettres-fleuves, sans le charme évidemment de ma graphie aussi verte que souvent indéchiffrable - charme de la main-mystère - et l'un de mes tapuscrits toujours en quête d'éditeur rassemble quelque 300 lettres échangées "par dessus les murs" entre La Désirade et Ramallah avec mon ami Pascal Janovjak, initialement publiées sur mon blog.
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Imagine-ton Madame de Sevigné blogueuse ou fan de Facebook ? Pourquoi pas ? Et les chères familles communiquent-elles mieux que jadis et naguère à l'heure de Messenger et d'Instagram ? Cela se discute. Philippe Jaccottet sur Youtube ?
On imagine le buzz des followers !
Tout à l'heure, Lady L. me racontait le dernier roman d’Eugene Green qu'elle a téléchargé sur Kindle via Amazon, intitulé Les voix de la nuit. Or le même Eugene Green se trouvera demain sur la cour des Adhemar, deux heures après moi-même en personne. Tels sont les progrès de l'internautique, et là, tout de suite, je lis le premier roman d'un jeune auteur lausannois à paraître en août au Cherche-Midi, intitulé Aux noces de nos petites vertus et révélant un nouvel auteur d'une étonnante originalité de perception et de style. Le nom de cet énergumène est Adrien Gygax, notez ça sur la pierre de votre briquet car il va flamber la mèche; et c'est par mon blog, yes sir, que cet Adrien-là a trouvé l'adresse de La Désirade où il m'a envoyé son opus que j'emporte à Grignan fissa.
 
Qu'est-ce qu'un écrivain ? Madame de Sevigné et Philippe Jaccottet sont des écrivains à ce qu'on dit et reconnaît, d'ailleurs La Pleiade le prouve . Mais hic et nunc ?
 
Qui parle de la Grèce, du soleil et des oliviers comme ca ?
Je cite Adrien Gygax, page 16: “La Grèce est un beau pays. Il me semblait que c’était là que le soleil savait briller le mieux. Ce n’est pas qu’il était très fort, non, plutôt qu’il était très présent, carrément obsédé. Il y a des endroits comme celui-là où on ne trouve que rayons blancs et ombres noires. Quand tout est polarisé à ce point, on finit par devoir aimer ou détester, il n’y a plus vraiment de demi-mesure. Moi, j’aimais, complètement. Je comprenais que les premiers génies soient nés ici, entre l’ombre des cavernes et l’éblouissement d’un ciel toujours bleu. C’est vrai que, à choisir, pour dire le monde, je préférerais l’ombre d’un olivier à celle d’un sapin. Rien qu’à son tronc, on comprend qu’il est le roi des arbres tellement il est torturé, emmêlé, questionné. Il n’y a pas qu’une seule envie d’arbre dans olivier, il y en a des milliers qui se grimpent dessus, se coupent la route, s’empilent et se contredisent”, etc.
Et je pourrais vendre plus de mèche : sur un premier souper de cochons mâles en Macédoine, suivi d’un début de mariage en fanfare; sur l'apparition d'une jeune Gaïa qui coupe la chique du narrateur, et ensuite en flash-back sur la première galère d'amour de celui-ci - mais là je n'en suis qu'à la page 40 et déjà j'ai balancé un courriel au lascar pour le mettre en garde: gare à vous si vous me décevez ! Tout le temps qu'on descendra l'autoroute du soleil je lirai votre livre à Lady L. et gaffez le tribunal ! Mais je sens déjà (l’instinct et le nez du vieux Mohican !) que de Grignan je vais fait une lettre à l'encre verte à cet Adrien dont l'envoi me vient de Crissier ou créchait notre arrière- grand-mère aussi vieille que Jaccottet ce matin et dite, précisément, la mémé-de-Crissier.
 
Pour ne pas quitter nos chères famille , je cite encore notre amateur de petites vertus et j'attaque ensuite le plan valises; et ce soir, à l’étape de Valence, faudra que je jette un oeil dans L’Enfant prodigue, vu que j’ai presque tout oublié de ce qu’il contient:
“Je n’avais pas manqué d’amour, enfant, ma place à l’église avait toujours été réservée, à coté de l’orgue, aux pieds de ma grand-mère. J’avais même eu le droit de tourner les pages de la partition quelques fois. Coup de chance, j’avais eu de ces parents qu’oncroit aimer mais dont on ne tombe réellement amoureux qu’une fois adulte. De belles personnes ! Il y en avait tout autour de moi, il y en a toujours eu. Ce n’était ni la chance ni l’entourage qui me manquaient, c’était autre chose”...
 
Adrien Gygax. Aux noces de nos petites vertus. Editions Cherche-Midi,147p. En librairie en août 2017.
Aquarelle du bandeau: JLK, La Lettre, d’après Czapski.

04/07/2017

Danser avec La Fée Valse

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À propos de La Fée Valse de JLK. 
 
par Jean-François Duval
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On ouvre le livre, on lit quelques pages, et tout de suite naît cette impression qu’à chacune d’elles les mots sont essentiellement là pour prendre tout leur bonheur, sous une multiplicité d’éclats. Et tout aussi vite l’on se dit « Mais qu’est-ce que c’est ? De quoi s’agit-il ? A quoi a-t-on affaire ici ? ». D’entrée de jeu (littéralement, car les mot sont bien là pour jouer), on éprouve ce plaisir si particulier d’entrer en déroute.
Si La Fée Valse est composé de plus d’une centaine de textes, la quasi totalité parvient à se tenir sur une seule page, comme si cette seule et unique page leur suffisait comme place de jeu. Comme si cet espace relativement réduit, à ne pas dépasser (par quelques imaginaires contraintes oulipiennes), justifiait et servait d’autant mieux leur profusion et leur éclatement.
A quel genre ce livre appartient-il ? Est-ce de la prose poétique ? De petits textes en prose ? Plus intrigant encore : où donc Jean-Louis Kuffer trouve-t-il ses sujets, ses motifs ? – car tous relèvent du jamais vu, le lecteur s’en avise très vite. Oui, où les trouve-t-il, cet écrivain-là ? Impossible à dire justement (sinon adieu la féerie vers laquelle pointe déjà le titre de l’ouvrage) tant la trame elle-même du recueil repose sur l’exigence d’une surprise, toute fraîche et toute neuve en ses mouvements, dans laquelle croquer – chaque fragment possédant sa saveur propre. « Maudite fantaisie ! », s’écrient d’ailleurs certains (dans le morceau intitulé Petit Nobel). La fantaisie ? « L’ennemi à abattre », poursuivent-ils. Tant pis pour ces mauvais esprits, bataille perdue : ce n’est certes pas dans La Fée Valse que pareil assassinat se laissera commettre. Ici la fantaisie n’est pas à renverser, elle est reine.
Bref, voilà un livre selon mon goût. Car aujourd’hui – et c’est l’un de mes désespoirs –, la situation de la littérature est telle que j’aime que l’on ne puisse rattacher une œuvre à aucun genre bien défini. Je suis contre les genres (même si je lis parfois des romans par un banal souci de distraction comme je regarderais une série télévisée, ce qui n’a rien à voir avec la littérature). S’écarter des genres établis, ne serait-ce pas encore la meilleure façon de ne pas reproduire les schèmes et formes convenues du passé, que perpétue le 90% des livres empilés sur les tables de libraires ? Mieux ! On fait d’une pierre deux coups : non seulement on s’écarte des chemins rebattus, mais le moyen est aussi idéal pour laisser libre cours à l’esprit d’invention. Voilà donc ce qu’on peut d’emblée poser à propos de La Fée valse : ce livre est de ceux qui appartiennent à une essence différente, comme disent les botanistes.
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« Qu’est-ce que c’est ? » Essayons tout de même d’aller un peu plus loin dans cette question. Jean-Louis Kuffer (ou son narrateur) nous en fait l’aveu page 90 : « Quand j’étais môme, je voyais le monde comme ça : j’avais cassé le vitrail de la chapelle avec ma fronde et j’ai ramassé et recollé les morceaux comme ça, tout à fait comme ça, j’te dis, et c’est comme ça, depuis ce temps-là, que je le vois, le monde. » Qu’importe évidemment si la péripétie est véridique ou non. Ce qu’il vaut en revanche de noter, c’est ceci : tout l’art de Kuffer, en tant qu’écrivain, relève exactement du même genre d’entreprise.
Ce vitrail cassé d’un coup de fronde et dont on recolle les morceaux, c’est exactement le même vitrail qu’ambitionne d’être La Fée Valse (en quoi le livre est bien à sa place dans la nouvelle et très belle collection « métaphores » créée aux éditions de L’Aire). Le livre de Kuffer est ainsi fait de morceaux, et l’on peut dire à son propos ce que dit l’un des textes à propos des tableaux de Munch : « Les couleurs ne sont jamais attendues et classables, chaque cri retentit avec la sienne …»
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Voilà. La Fée Valse tient du vitrail brisé et recomposé. C’est un ensemble de morceaux. Et qui dit ensemble dit aussi exigence d’harmonie. Une exigence qui, notons-le au passage, nous vient du fond des âges et des traditions. Dans le judaisme par exemple, la kabbale n’a pas d’autre fonction : à dessein, Dieu a brisé sa création comme il l’aurait fait d’un vase, et c’est à l’homme de recoller les morceaux, de recréer le monde. C’est aussi le travail de l’artiste véritable. Ecrivain, sculpteur, compositeur, peintre… Rien d’un hasard si La Fée Valse fait parfois référence à quelques-uns des peintres préférés de l’auteur (Kuffer ne pratique-t-il pas l’art de l’aquarelle, du moins si j’ai bien compris ?). Surviennent donc ici et là les noms de Munch, Soutter, Valloton, Rouault, Van Gogh, Soutine…
Ce qui confirme notre sentiment : La Fée Valse est bien une histoire d’œil, un recueil composé de regards éclatés – mais pas seulement éclatés, répétons-le, puisque leur fonction est de recomposer le réel autrement, d’une façon d’autant plus lumineuse (la lumière du vitrail) qu’elle est poïétique.
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On ne recompose pas non plus un vitrail sans que cela tienne de la quête. Et la quête, d’ordre fantasmagorique, est bien présente dans ce livre : ce peut être par exemple celle de la bague d’or de notre enfance, à propos de laquelle le narrateur (l’un des narrateurs car il faut y insister, La Fée Valse tient dans un bouquet de voix) déclare : « Je n’ai pas fini de lui courir après… », avec cette conséquence qui laisse toute sa place aux jeux de l’amour et du hasard : «… au jeu de la bague d’or, déjà, ce n’était jamais celle que je voulais à laquelle il fallait que je me prenne un baiser-vous-l’aurez. » Ce livre se donne comme une poursuite. Et une poursuite joueuse, le jeu avec la langue n’étant pas l’un des moindres plaisirs qui soit ici délivré au lecteur.
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S’il fallait trouver un dénominateur commun à ces morceaux, on dira que le principal est précisément celui-ci : le jeu avec la langue, charnelle, vivante, orale, riche de tours et d’expressions, enracinée aussi dans son propre passé, langue française vieille d’un millénaire, et pourtant toujours à se chercher, à se réinventer au travers de quelque trouvaille (Kuffer est très à l’écoute de la langue qui se parle aujourd’hui). On peut gager que l’ouvrage se prête très bien à la lecture en public.
Car c’est un bouquet de voix, il faut y insister : La Fée Valse ne se contente pas de mettre en scène un seul narrateur. Non ! Multiples sont les voix qui se font ici entendre : les narrateurs sont plusieurs, tantôt masculins, tantôt féminins, tantôt singuliers, tantôt pluriels. Ce peut être « Je » mais ce peut aussi être « On », « Il », « Vous », « Nous » ou « Moi ». Qui parle ? (L’oralité tient une grande place dans ce livre). Eh bien, c’est la langue elle-même, dans sa diversité.
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Une langue qui jamais ne se laisse prendre au piège d’une fermeture sur soi qui la figerait, mais qui se veut toujours en mouvement, autant qu’il est possible, à force d’explorations et d’inventivité. Ce qu’on sent là, c’est un goût de la faire fuser en expressions diverses, en tours de phrases surprenants… Reprenons la métaphore : c’est comme si l’écrivain s’amusait, page après page, à composer un bouquet à partir de fleurs choisies (les mots) dont tirer des assemblages neufs, originaux, frais, déconcertants.
On ne s’étonnera donc pas, comme il est normal devant un bouquet, que le plaisir soit non seulement verbal, musical, mais aussi visuel. Si bien que l’on va de page en page un peu comme on avancerait dans une riche galerie d’art, s’arrêtant et s’attardant devant chaque tableau pour le laisser infuser et pénétrer pleinement en soi. Que les amateurs de lectures rapides passent leur chemin !
Pour en revenir un instant à la question du genre : a-t-on jamais vu de la satire sociale dans la prose poétique (moi jamais, mais je ne sais pas tout) ? J’y vois une preuve de plus que La Fée Valse s’écarte de ce genre-là, car de la satire sociale, il y a en bien, ici ! Ainsi lorsque, en ironiques Majuscules, il est question d’un tout jeune nouveau comptable du Service Contentieux de l’Entreprise. Ou de la personne préposée aux Ressources Humaines (curieuse expression qu’on n’entendait jamais dans les années 60).
Le livre de Kuffer ne manque pas de moquer ainsi, par un effet de contraste, toute la distance qui sépare le monde de l’art de celui dont une certaine novlangue nous fait vainement miroiter les facettes, en dépit de son grand Vide. Passons.
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Il y a un dernier point : La Fée Valse se garde d’être explicite (où serait le mystère ? quel espace serait encore réservé à la fantaisie ?). Non, ces morceaux de féerie précisément ne visent pas à épuiser ce que la langue peut dire : en tout, le livre préserve la part de l’imaginaire, et finalement de l’incompréhensible. L’auteur sait très bien cela : pas plus que le fameux « Traité uniquement réservés aux fous » du Loup des steppes de Hermann Hesse ne s’adresse à tous (Hesse a soin de nous en prévenir), La Fée valse ne se laisse saisir par ce qu’il est convenu d’appeler le « lectorat », sorte d’entité vague composées d’amateurs de lectures faciles, digestibles à souhait, fourguées comme des plats prépréparés pour le plus grand nombre possible. Non, La Fée Valse, on l’aura compris, est à placer au rayon des livres rares.
J.-F.D.
 
Jean-Louis Kuffer, La Fée Valse, éd. de L’Aire. Troisième titre paru dans la nouvelle collection « Métaphores ». (Le livre y est un bel objet, idéal en soi, s’offrant comme un cadeau à faire aux autres ou à soi-même).

17/06/2017

Sacrée bonnes femmes !

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À propos de l'ordre divin visant à confiner l'impure créature à sa place. Des luttes impies de la fin des sixties, jusqu’au vote accordé aux femmes suisses en février 1971 (!) et d'un film de 2017 qui fait un tabac chez les Suisses et jusqu’à New York...
 
Cela commence par les vociférations lancinantes de Janis Joplin à Woodstock, sur fond d'images vintage de gentils hippies à poil, et cela s'achève avec Aretha Franklin invoquant le Respect. La même année, de jeunes Helvètes de tous les sexes baisaient en ville de Zurich et fumaient du H en écoutant les Doors ou quelque Raga, tandis qu'au village nos hommes, suant à la sueur de leur front, comme c'est écrit dans La Bible, rappelaient à leurs épouses l'ordre divin de leur obéir et de se la coincer.
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Ces effets de contraste saisissants, exacerbés par la contiguïté du temps et de l'espace, pourraient se multiplier aujourd'hui aux quatre coins du monde mondialisé ou l'on apprend au même instant sur nos smartphones, qu'une jeune Pakistanaise violée est condamnée pour incitation à la débauche, et qu'une politicienne serbe homosexuelle est en passe de devenir première ministre, etc.
Nous savons tout ça, rien de nouveau sous le ciel du Macho éternel, le maillage de la Toile est censé nous informer de tout en temps réel et pourtant non: le filet a des trous et ce sont peut-être des fenêtres. Pour y jeter ce qu'il nous reste de bribes de mémoire ou au contraire pour tâcher de mieux voir ce qui est ou ce qui a été.
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La littérature et ce qu'on appelle l'art nous proposent de telles ouvertures. Et des livres pour nous dire autrement ce qui a toujours été dit ou pressenti, et ce film qui refait à sa façon le récit d’un moment de l'éclosion féministe au nom du droit le plus élémentaire de liberté et d'égalité, en Suisse cette année-là, trois ans après les manifs de 68 - nous avions vingt ans et des poussières et c’était à côté de chez nous !
Le cinéma suisse de ces années-là s’est fait connaître (avec Alain Tanner, Michel Soutter, Claude Goretta, Francis Reusser, Patricia Moraz et quelques autres, dans le sillage de Godard, sans oublier, à Zurich, le maitre du documentaire Richard Dindo, et Fredi M. Murer, auteur de L’Ame soeur, vrai chef-d’oeuvre de ces années-là), par leur engagement idéologique globalement gauchiste et leur façon déborder des thèmes sociaux ou politiques en phase avec l’esprit frondeur du temps.
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Or L’Ordre divin, plus de quatre décennies après cette époque quasi légendaire, et parfois surévaluée du point de vue artistique - combien de démonstrations manichéennes ou lourdement didactiques, de scénars mal fichus et de dialogues artificiels-, en retrouve l’essentiel de l’esprit quant à l’approche politique de l’époque, mais comme au-delà (ou en deçà) de toute idéologie réductrice, dans la pleine pâte de la vie des gens, avec des personnages certes “typés” mais aussi “vrais” que dans les films de Ken Loach, des situations non moins significatives et une empathie humaine constamment frottée de traits comiques.
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Une femme, Petra Biondina Volpe, signe cette comédie à la fois débonnaire, pétrie d’un humour populaire alémanique très particulier, que module merveilleusement le schwytzertütsch (dialecte très expressif et variant selon les régions), mais parfois aussi grinçante, comme lorsque trois des villageoises se retrouvent à une manif zurichoise puis dans un atelier où une prêtresse hippie leur fait découvrir, miroir en mains, la nature bellement animale de leur chatte et les fait “verbaliser” leur aspiration à l’Orgasme...
 

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Nora, la protagoniste centrale de L’Ordre divin, est une ménagère apparement comme les autres (campée par l’actrice allemande Marie Leuenberger avec un mélange d’énergie et de sensibilité sans faille), qui aime son grand beau Jules chef d’atelier dans une petite fabrique tenue par un dragon en jupon reproduisant tous les poncifs du patriarcat et proclamant que, du vote, les femmes ne veulent pas, point.
 
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Or Nora subit, à la maison, le despotisme borné de son vieux beau-père (qui lit des magazines pornos en cachette), lequel a perdu sa ferme reprise par son fils écrasé lui aussi par la dureté des temps. Et voici qu’autour de Nora, qui rêve de prendre un travail au bourg (on est en Appenzell, ou par là-bas dans la Suisse profonde de Robert Walser ou Jeremias Gotthelf), ce que son mari ne veut pas (et le mari, c’est la loi), se regroupent deux ou trois autres femmes, dont sa belle-soeur écrasée elle aussi par les travaux de la ferme, une ancienne tenancière de café libérée par la mort de son tyran domestique et fumant le cigare, ainsi qu’une Italienne fille de saisonniers revenue en Suisse pour repartir de zéro dans le café en question; à celles-là s’ajoutant la jeune teenager aux beaux yeux, fille du fermier rugueux, qui en pince pour un artiste motard à longs cheveux et le suit à Babylone (Zurich-City) avant de se faire enfermer comme on le faisait en ce temps-là des “traînées” se livrant à la copulation base et tâtant du cannabis...
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Nora, dans la foulée, a découvert le féminisme et profite d’une absence de son conjoint “au militaire” pour fomenter un mouvement local aboutissant à une grève des femmes genre Lysistrata d’Aristophane - un vrai régal même si ça frise la caricature -, la suite et fin “historique” de ces tribulations à la fois locales et universelles se trouvant évoquée par des collages d’archives où l’on voit apparaître les premières politiciennes suisses, etc.
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Lorsque Nora passait l’aspirateur dans la Stube (salle commune), son beau-père en pantoufles levait les pieds. C’était avant. Après, elle l’a collé à la vaisselle avec ses fistons. Et comme, entre temps, le jules de Nora a découvert avec celle-ci que le tigre qu’elle avait entre les jambes désirait lui aussi rugir, la vie a pris le dessus tandis qu’une négresse soul chante Respect à perdre haleine, amen...

06/06/2017

Compagnon de route

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À propos d'un livre amical proposant un Bref aperçu des âges de la vie. Où Jean-François Duval prouve qu'on peut être philosophe en méditant assis devant son chien, un couteau à pamplemousse ou sa vieille mère peinant à nouer ses lacets...

Jean-Francois Duval est à la fois un jeune fou et un vieux Monsieur posé, un enfant couratant en tous sens et le penseur de Rodin, un auto-stoppeur de tous les âges, l'homme de Cro-Magnon et le gérontonaute du futur - mais qui est au fond ce type qui ose dire JE et ne fait à vrai dire que ça sans s'exhiber pour autant devant sa webcam: plus discret, plus pudiquement réservé, plus débonnairement délicat ne se trouve pas souvent chez un JE qui n'est autre que notre NOUS multiface. Je suis donc nous sommes, pense en somme Jean-Francois Duval, et tous nos MOI volent en éclats après autant de mues, à travers les âges, pour se reconnaître dans cette universelle fiction verbale du JE. Au commencement était le verbe: JE suis donc Je pense donc j'écris, etc.

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Marcel Proust a fait l'inventaire pléthorique, dans sa Recherche du temps perdu, des multiples MOI de son Narrateur (l'un de ses MOI et plus encore), et de leurs transformations à travers les années et les circonstances, de leur effacement occasionnel ou de leur réapparition fortuite sous un effet non moins imprévu (le coup de la madeleine ou du pavé inégal), mais le JE qui gribouille ses cahiers est unique par sa voix et son ton, comme est unique la voix du rabbi juif Ieshoua (dixit André Chouraqui) ou le ton du poète beatnik Charles Bukowski.

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D'une façon analogue, mais avec un grain de sel de modestie narquoise, quelque part entre le pédagogue humoriste Roorda et le pédéraste ironiste Oscar Wilde, le compère Duval regroupe ses MOI et les nôtres pour leur faire danser le madison, cette danse en ligne des Sixties en laquelle il voit une sorte d'image du collectivisme bien tempéré, notant au passage que l'amer Michel Houellebecq gagnerait peut-être à s'y mettre. Bref, le JE du meilleur ami de sa chienne mène la danse et nos MOI fusionnent dans le temps en hologramme palimpsestueux...

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Comme le précise Wikipedia, Jean-Francois Duval, auteur d'une dizaine de livres, a longtemps disposé de ce sésame qu'est une carte de presse, qui lui a permis de rencontrer quelques grands écrivains et autres clochards dont il a documenté la vie quotidienne. C'est à ce titre sans doute qu'il a rencontré Alexandre Jollien, qui le gratifie ici d'une préface très fraternelle.
Or c'est avec le même passe-passe qu'un jour, rencontrant moi aussi Jollien après la parution de son premier livre, je vécus cet épisode qui pourrait être du pur Duval. À savoir que, ce jour-là, après que le fameux Alexandre se fut pointé à notre rendez vous à bord d'une espèce de grand tricycle, et nous trouvant à la porte de son bureau, il me pria d'insérer à sa place la clef dans la serrure de celui-ci pour pallier sa maladresse d’handicapé - après quoi le philosophe, tel un albatros désempêtré de son grand corps patapouf, s'envolait sur les ailes de la pensée de Boèce !
J'ai fait allusion à la chienne de Duval, qui est elle-même une question philosophique sur pattes, mais une anecdote encore à propos de Jollien, en promenade avec son ami au parc Mon- Repos de Lausanne dont les volières jouxtent un bassin à poissons rouges. Alors Alexandre à Jean-François : "Plutôt oiseau où poisson ?" Et Jean-François: plutôt oiseau, avec des ailes pour gagner le ciel. Mais Alexandre : plutôt poisson, pour échapper aux barreaux...
Ainsi ce Bref aperçu des âges de la vie fait-il valoir de multiples points de vue qui, souvent, se relativisent les uns les autres sans forcément s'annuler, et c'est là que l'âge aussi joue sa partie.

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Puisant ses éléments de sagesse un peu partout, Duval emprunte à Jean-Luc Godard, rencontré à Rolle au milieu de ses géraniums, l'idée selon laquelle les âges les plus réels de la vie sont la jeunesse et la vieillesse. Georges Simenon pensait lui aussi que l'essentiel d'une vie se grave dans les premières années, et à ce propos l'on retrouve, dans le livre de Duval, le charme et la totale liberté de parole des dictées du vieux romancier. Pour autant, Duval se garde d'idéaliser l'enfance ou l'âge de la retraite (ce seul mot d'ailleurs le fait rugir), pas plus que le familier des beatniks n'exalte les années 60 en général ou mai 68 en particulier.
Philosophiquement, au sens non académique en dépit de ses multiples allusions à Spinoza ou Sartre, Wittgenstein ou Camus, entre autres, Jean-Francois Duval s'inscrit à la fois dans la tradition des stoïciens à la Sénèque ou des voyageurs casaniers à la Montaigne, et plus encore dans la filiation des penseurs-poètes américains à la Thoreau, Emerson ou Whitman, avec une propension de conteur humoriste à la Chesterton ou à la Buzzati, toutes proportions gardées.

À cet égard, Duval ne pose jamais ni ne cherche à en imposer. Un pédant le raccordera peut-être à l'empirio-criticisme pour sa façon de découvrir l'essence de l'esprit critique dans le couteau courbe à pamplemousse, mais il n'en demande pas tant, et sa façon de constater la disparition du sentiment sartro-camusien de l'Absurde relève de l'observation non dogmatique.
À juste titre aussi, Duval constate l'augmentation de la presbytie liée à l'âge, qui nous fait trouver plus courts les siècles séparant les fresques de Lascaux des inscriptions numériques de la Silicon Valley, et plus dense chaque instant vécu. Rêvant de son père, le fils décline franchement l'offre de poursuivre avec celui-ci une conversation sempiternelle dans un hypothétique au-delà, en somme content de ce qui a été échangé durant une vie ou le non-dit voire le secret gardent leur légitimité; et ses visites à sa mère nonagénaire ne sont pas moins émouvantes, mais sans pathos, même s’il se sait exclu du bal des clones futurs.

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Un bon livre est, entre autres, une cabane où se réfugier des pluies acides et des emmerdeurs furieusement décidés à sauver le monde. Du moins Jean François Duval est-il un compère généreux , qui parie pour la bonne volonté pragmatique de nouvelles générations se rappelant plus ou moins les lendemains qui déchantent de diverses utopies meurtrières, sans cynisme pour autant.

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Dans ses observations de vieux youngster (ce salopard est né comme moi en 1947 !) Jean- François Duval constate que la marche distingue l'adulte de l'enfant (et du jogger ou du battant courant au bureau), de même que la station assise caractérise le penseur et son chien, tandis que le noble cheval dort debout dans la nuit pensive. Or la fantaisie n'est pas exclue de la vie du sage, que sa tondeuse à gazon mécanique emporte au-dessus des pelouses tel un ange de Chagall. Alexandre Vialatte dirait que c'est ainsi qu'Allah est grand, alors que Jollien souligne le bon usage de tous nos défauts (inconséquence et paresse comprises) dans notre effort quotidien de bien faire, rappelant l'exclamation de Whitman et la bonne fortune de chacun: "Un matin de gloire à ma fenêtre me satisfait davantage que tous les livres de métaphysique !"


images-5.jpegJean François Duval, Bref aperçu des âges de la vie. Préface d’Alexandre Jollien. Michalon, 238p. 2017.

31/05/2017

Putains de victimes

 

md-sister-cathy-cesnik.jpgChroniques de La Désirade (3)


De la "colognisation" selon Kamel Daoud, et comment un prêtre catholique pervers appliquait sa charia en violant des adolescentes coupables de le tenter. À découvrir : l'exceptionnel document humain constitué par la nouvelle série The Keepers, signée Ryan White, nourrie par le besoin de justice de quelques femmes et de quelques hommes affrontant l'omertà des pouvoirs institués.


On sait, depuis l'affaire de la pomme et du serpent, quelle terrible tentatrice est la femme, et le scandale continue: partout, en terres chrétiennes ou musulmanes, et jusqu'en Asie sûrement, d'innocents jeunes gens et autres messieurs rangés de tous les âges se font allumer par autant de tendrons et autres cougars qui les forcent à pécher par la chair. Et comment soigner le mal ? Certains mâles ont trouvé la réponse, qui extirpent le mal par le mal, en traitant de putain l'impure qu'ils violent pour son bien.

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Le père Joseph Maskell, aumônier à diplômes de psychologie, à la fin des années 60 à Baltimore, s'est fait le spécialiste de cette thérapie, en théologien catholique raffiné à lèvres serrées et regard de tueur - au dire d’un policier.
Ailleurs dans le monde, aux Indes malpropres ou en Valais rural (même si l'adolescente violée d'Evolène est un peu oubliée de nos jours), des mâles moins stylés, aujourd'hui encore, violent et chargent leurs victimes de la responsabilité de leur abus.
En janvier 2016, le chroniqueur algérien Kamel Daoud publiait, dans Le Quotidien d'Oran, un texte intitulé La colognisation du monde, revenant sur les "faits tragiques et détestables" survenus dans la gare de Cologne au tournant festif de la nouvelle année, justement dénoncés avant qu’ils n'alimentent une psychose à double face combien révélatrice.
Kamel Daoud forge un nouveau concept désignant un syndrome: "Colognisation. Le mot n'existe pas mais la ville, si: Cologne. Capitale de la rupture. Depuis des semaines, l'imaginaire de l'Occident est agité par une angoisse qui réactive les anciennes mémoires : sexe, femme, harcèlement, invasions barbares, liberté et menaces sur la Civilisation. C'est ce qui définira au mieux le mot “colognisation”. Envahir un pays pour prendre ses femmes, ses libertés, et le noyer par le nombre et la foule. C'est le pendant de la “colonisation”: envahir un pays pour s'approprier ses terres”.
Et Daoud de rappeler les faits avant de pointer une généralisation relevant du traumatisme collectif voire du fantasme: “On arrive à peine à faire la différence entre ce qui s'est passé dans la gare et ce qui se passe dans les têtes et les médias”.
D'un côté un agresseur identifié comme le barbare emportant son butin vers la broussaille. De l'autre, une vision de la femme occidentale dont la liberté n'est que "caprice, vice ambulant, provocation qui ne peut se conclure que par l'assouvissement. “La misère sexuelle du monde “arabe” est si grande qu'elle a abouti à la caricature et au terrorisme. Le kamikaze est un orgasme par la mort".
Et le serpent du puritanisme ou de la dialectique binaire de se mordre la queue: “Les faits tragiques et détestables survenus dans cette gare sont venus cristalliser une peur, un déni mais aussi un rejet de l'autre: on y prend prétexte pour fermer les portes, refuser l'accueil et donner de l'argument aux discours de haine. La “colognisation” c'est cela aussi : une peur qui convoque l'irraisonnable et tue la solidarité et l'humain".

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La solidarité et l'humain: telles sont les deux forces qui ont porté de faibles femmes dans la soixantaine, et quelques hommes de bonne volonté dont un vieux prêtre adorable, à rétablir la vérité à propos du meurtre d'une jeune religieuse, sister Cathy, qui en savait un peu trop sur les faits “tragiques et détestables” survenus dans le collège religieux de jeunes filles où elle enseignait, aimée de tous au dam de deux prélats prédateurs, violeurs en série aux sourires patelins.
Quoi de commun entre la tragédie de Baltimore, où le meurtre inexpliqué d'une jeune femme révèle bientôt une sordide affaire de viols à répétition, et le déchaînement de mâles en rut dans la faille de la permissivité occidentale ?
Disons : l'hypocrisie suprême d'un certain puritanisme accusant les victimes et pratiquant la loi du silence. Et cela encore: la généralisation non moins abusive qui voudrait que “tous les Arabes” ou que “toute l'Eglise”, etc. En attendant que Donal Trump accuse de terrorisme les civils qu’il fait bombarder, avant de leur fermer les portes de l’Amérique avec la bénédiction de son copilote.

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Il y aurait de quoi désespérer, mais non: gardons-nous de généraliser et restons sereins, les enfants. Or ce qui frappe, justement, à la lecture des chroniques de Kamel Daoud ( entre autres observateurs honnêtes du monde contemporain), autant que dans le témoignage des formidables personnes (tous de si beaux visages) attachés à rétablir la vérité sur l'assassinat de Sister Cathy, c'est l'absence de toute haine et de toute certitude dans leur résolution, non moins ferme pour autant contre tout ce qui “tue la solidarité et l'humain”.

 

Kamel Daoud. Mes indépendances. Préface de Sid Ahmed Semiane. Actes Sud, 463p.
The Keepers, série documentaire de Ryan White, à voir sur Netflix.

En manque de sens

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Chroniques de la Desirade (2)


Où la chronique devient un genre majeur, à la fois quête de sens et de style. Et comment faire pièce au double matraquage de la Fatwa Valley et de la Silicon Valley...


Dans son introduction au choix de chroniques (un peu moins de 200 sur les 2000 qu'il a rédigées dans l'urgence en vingt ans) de Mes indépendances, Kamel Daoud évoque la pratique de ce genre devenu très populaire en Algérie, dans les sanglantes années 90, en insistant sur l'aspect vital de cette frénétique quête de sens quotidienne (il lui arrivait de composer jusqu’à cinq chroniques par jour sous divers pseudos) et d'échapper à la jactance précipitée par un style personnel.

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C'est essentiellement celui-ci, dès les années 60 (j'avais entre 14 et 16 ans), qui m'a attaché aux chroniques de deux maîtres du genre, dans le Canard enchaîné, aux noms de Morvan Lebesque et de Jérôme Gauthier, le premier figurant l'anar humaniste et le second le pacifiste à tout crin.
Mai 68, pour le meilleur et parfois le pire, aura marqué le pic saillant d'une prise de parole libératrice dont les innombrables publications répondaient à une nécessité du moment, peut-être moins vitale qu'en Algérie dans les années de la guerre civile mais non moins réelle. Mais quoi de durable dans ce magma ? Quelle pensée, quelle parole pour tenir l'épreuve du temps et rester vivace aujourd’hui ? Kamel Daoud se pose la question en relisant ses chroniques souvent limitées à l'actualité et à son public algérien, et la réponse d’un style - bien au-delà des belles tournures et de la rhétorique plus ou moins ronflante - se distingue décidément de la profusion des opinions, avec le sceau du sens.

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Or qu'est-ce au juste qu'un style ? C'est une pensée et une voix sans pareilles, une façon de parler unique découlant d'une expérience personnelle, mais dans laquelle peuvent se reconnaître d'innombrables “prochains”. Le style de Kamel Daoud m'en impose peut-être moins que celui de Pascal, Bossuet ou Céline, mais ce nivellement par le haut, si j'ose dire, me dit bien moins que ce que le chroniqueur algérien, ce frère humain qui aurait l'âge d'être mon fils, me dit de sa quête de sens, dans l'ici mondialisé et le maintenant de tous, sous le ciel du Dieu muet de Pascal et dans le non-sens et le néant de tous les simulacres.

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Donner du sens à sa vie ne relève pas du politique ou de la religion, pour autant que les religieux et le pouvoir politique ne m'imposent pas leur sens unique. Or ce que nous rappellent les chroniques d'un Kamel Daoud, comme “en creux “, c'est que la dépendance à de multiples visages.
Dans sa chronique intitulée L'Arabie saoudite, un Daesh qui a réussi, parue en novembre 2016 dans le New York Times, Daoud décrit l'industrie de persuasion émanant de ce qu'il appelle la Fatwa Valley : “Il faut vivre dans le monde musulman pour comprendre l'immense pouvoir de transformation des chaînes de TV religieuses sur la société par le biais de ses maillons faibles: les ménages, les femmes, les milieux ruraux. La culture islamiste est aujourd'hui généralisée dans beaucoup de pays - Algérie, Maroc, Tunisie, Lybie, Egypte, Mali, Mauritanie. On y retrouve des milliers de journaux et des chaînes de télévision islamistes (comme Echourouk et Iqra), ainsi que des clergés qui imposent leur vision unique du monde, de la tradition et des vêtements à la fois dans l'espace public, sur les textes de lois et sur les rites d'une société qu'ils considèrent comme contaminée”.

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Or qu'avons-nous à opposer au sens unique proposé par la propagande théologico-politique de la Fatwa Valley ? Je me le demandais récemment, en Californie, en assistant au matraquage publicitaires des chaînes de télé américaines. Je me suis demandé aussi comment résister à la persuasion clandestine véhiculée par les big data de la Silicon Valley et consorts, aux vérités falsifiées des médias et de leur contempteur présidentiel plus menteur qu'eux, et je me suis répondu une fois de plus que la base de mes indépendances à moi, depuis que jeune garçon je lisais le Canard enchaîné, et ensuite de livres en rencontres, à l'école de la vie et des erreurs, au contact quotidien d'hommes et de femmes plus ou moins sensés - , la seule perception du manque de sens me poussait à en donner un à ce que je vis au jour le jour et que je partage avec celles et ceux, y compris le bougnoule Daoud (pour le dire à la façon des Trump, Le Pen et autres prophètes souverainistes du Grand Remplacement) qui sont du voyage.

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A San Diego, nous sommes allés voir, avec le conjoint légitime de notre fille aînée, le film intitulé Le Cercle, tiré du roman éponyme de Dave Eggers, constituant une fable contre-utopique cinglante opposée aux visées sectaires “transhumanistes” de la Silicon Valley. Dans les grandes largeurs du roman faisant pièce à l’idéologie islamiste opposée de la Fatwa Valley, Boualem Sansal a répondu à sa façon dans son magistral 2084.

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Autant dire que, du temps bref de la chronique au roman de plus longue durée, la quête de sens est plus que jamais notre affaire.


Kamel Daoud. Mes indépendances. Chroniques 2000-2016. Préface de Sid Ahmed Semiane. Actes Sud, 463p.


Morvan Lebesque, Chroniques du canard, Pauvert, 1960. Reprises (en partie) dans la collection Libertés.


Boualem Sansal. 2084. Gallimard, 2015.

L'île du bout du monde

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À propos du premier roman-récit d'Eric Bulliard , L'Adieu a Saint-Kilda, dont la matière humaine saisissante est portée par une écriture tonique.


Les livres faits de terre et de chair, fleurant fort la mer et le vent, mais aussi la sueur de sang et les larmes, tout en portant le chant humain dans le flot de leurs mots, sont plutôt rares en notre temps de formatage à outrance, et pourtant il y en a.

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Il y a par exemple Les Vivants d'Annie Dillard, formidable chronique romanesque, tellurique et poétique à la fois, consacrée à la vie des pionniers de la côte nord-ouest des États-Unis, qui tient à la fois du reportage et de l'épopée biblique, modulé par l'une des plus belles plumes de la littérature américaine d'aujourd'hui; et puis il y a L'Adieu à Saint-Kilda d'Eric Bulliard, toutes proportions gardées.
De fait, on se gardera de comparer un jeune auteur à ses débuts et l'un des écrivains contemporains les plus originaux, mais certains rapprochements ne sont pas moins éclairants, et la façon de mêler documents réels et fiction le permet ici autant que le grand air soufflant sur ces deux livres.
L'Adieu a Saint-Kilda raconte, au fil d'un récit alternant passé et présent, les tribulations des habitants d'une lointaine et inhospitalière île des Hébrides extérieures, ou plus exactement leur départ final en 1930, après de multiples séquences d'émigration en Australie ou en Amérique, et le voyage récent de l'auteur et de son amie Angélique affrontant, en avril 2014, une mer démontée et le plus vilain temps pour voir de plus près ces lieux à la fois fascinants et répulsifs.

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Au milieu de son récit, Éric Bulliard, trempé jusqu'aux os et frigorifié, se demande ce que diable il est venu faire en ces lieux et à quoi rime son intérêt pour ce foutu bout du monde ? De la même façon, le lecteur se demandera à quoi aura tenu l'attachement millénaire des Saint-Kildiens à ces lieux désolés, dont l'abandon constituera un véritable arrachement pour ses trente-six derniers habitants, en octobre 1930.
Le premier chapitre du récit-roman met ainsi en scène l'infirmière Barclay, installée à Saint-Kilda depuis quelque temps, qui s'efforce de convaincre les habitants qu'une meilleure vie est possible ailleurs, affirmant en somme tout haut, avec la voix de la raison, ce que la plupart pensent déjà en leur for intérieur, à commencer par les femmes: qu'on n'en peut plus, que “ce n’est plus possible”...


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Un extraordinaire épisode, datant du 15 août 1727 au 13 mai 1728, et fort bien restitué par l'auteur, donne une idée précise de la précarité des ressources des Saint-Kildiens, dont les hommes aguerris et les jeunes gens passaient chaque année quelques jours sur le piton rocheux de Stac an Armin ou des milliers d'oiseaux (fulmars et autres fous de Bassan) nidifiaient et se trouvaient donc en état de fragilité pour les prédateurs humains. Or cette année -la, trois hommes et huit jeunes garçons se trouvaient en ce lieu farouche, d'où une barque était censée les récupérer après leur semaine de chasse, qui allait durer neuf mois ! Neuf mois terribles sur ce roc à ne se nourrir que d'œufs d'oiseaux et se désaltérer d’eau de pluie, neuf mois sans secours, jusqu'au jour où, enfin repérés par un bateau en route pour Saint-Kilda, ils furent délivrés pour découvrir, à leur arrivée sur l'île, que la plupart des habitants en étaient morts à la suite d'une épidémie de variole.
Comme les pionniers américains évoqués par Annie Dillard, les Saints-Kildiens sont soumis aux pires épreuves sans cesser pour autant de louer le Seigneur. Le mécréant Bulliard a beau s'en étonner : telle est l'humanité, et d'ailleurs les pasteurs de Saint-Kida n’auront pas fait que promettre une vie meilleure dans l'au-delà, souvent ils seront instituteurs voire assistants sociaux ou même ingénieurs soucieux de meilleures conditions de vie.

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Éric Bulliard n'a pas le génie poétique d'un Cendrars, mais du cher Blaise il partage le goût des documents et des histoires de vies aventureuses. Interrogeant l'épaisseur du réel devant les vestiges de pierre et de bois qu'il découvre à Saint-Kilda,il reconstitue diverses destinées hautement romanesques en recoupant témoignages et autres écrits consacrés à cette île qui a alimenté force fascinations et autres fantasmes. L'émotion est aussi du voyage, notamment au cours d'une traversée épique des émigrés de Saint-Kilda vers l'Australie, en1852, durant laquelle la rougeole fera des ravages - et l'on balancera les morts à l'eau comme on le fera des chiens en 1930, une pierre au cou...

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Fort bien construit, à quelques longueurs ou flottements près, le roman-récit d'Eric Bulliard séduit aussi par le naturel sans apprêts de sa partie contemporaine, genre deux bobos au bout de nulle part, et sa façon heureuse de mêler finalement ses deux brins de tresse pour mieux figurer la fusion possible, par la ressaisie littéraire, du passé et du présent, autant que du fait réel et de compléments romanesques - la geste des personnages, tel l’étonnant Californien - en valeur ajoutée.

Éric Bulliard. L'Adieu à Saint-Kilda. Éditions de L'Hèbe, 235 p.

29/05/2017

Au jour le jour

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Chroniques de La Désirade (1)


Début d'une nouvelle série quotidienne répondant à l'urgence des temps qui courent. À propos des chroniques de Kamel Daoud, Mes indépendances, de leur préfacier Sid Ahmed Semiane et de l'actuelle confusion mondialisée...


Je reprends ce matin la lecture annotée de Mes indépendances de Kamel Daoud. Exercice d'attention au milieu de la confusion. Ramadan depuis hier: pas de commentaire. Je pense juste à Kamel Daoud sorti de son “village de silence” pour faire “vœu de parole”, selon les mots de Sid Ahmed Semiane, chroniqueur algérois saluant en préface son compère d'Oran.

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Semiane rappelle le désastre de la guerre civile, dans les années 90, et la désespérance régnante. “Nous étions des gueules cabossées et chacun y allait de sa propre vertu, réelle ou supposée, créant ainsi, chacun, ses propres outils d'analyse. Creusant des tombes autant que des tranchées de pensée. Des tranchées de vérité exigües : laïcs, islamistes, athées, nationalistes, féministes, troufions, barbouzes, affairistes, communistes, Kabyles, Arabes, francophones, Amazighs, coranistes... corrompus... réconciliateurs, éradicateurs. Janviéristes. Anti-constitutionalistes. Conservateurs, progressistes, reactionnaires".
Et Semiane de conclure : "Il n'y avait plus rien pour faire un tout, et tout était réuni pour que rien ne soit. Plus aucune pensée ne se rattachait à l'autre. Comme des particules dans l'univers, une errance cosmique dans le vide. Sans chute, juste avec des risques de collisions tragiques. La violence avait réussi à creuser autant de tombes pour les morts que pour les vivants. La parole n'était pas considérée comme un point de vue seulement, elle appartenait à un positionnement “belliciste” dans la géographie de la mort. Chacun rendait responsable l'autre de ce qui n'était pas censé relever de sa responsabilité. Et comment dire ? Comment penser l'impensable ? comment créer sa propre “musique” dans ce vacarme ? Kamel Daoud se jeta dans cette arène folle, à ce moment précis où le seul “bien vacant” était le marché de la mort”.

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Pourquoi les mots de Semiane retentissent-il en moi autant que ceux de Kamel Daoud, alors que je ne connais à peu près rien de l'Algérie où je n'ai jamais mis un pied. Du drame algérien je ne sais que ce qu'en ont dit des poètes (un Kateb Yacine) ou des écrivains (un Boualem Sansal), entre autres cinéastes et militants amis, et me rappelle juste, côté malentendus, le reproche vif et justifié que me fit à Lausanne le fils d'Aït Ahmed, mon confrère Jugurtha, après la publication dans le quotidien 24 Heures dont j’étais alors le chroniqueur littéraire, d'un entretien avec Rachid Boudjedra dans lequel celui-ci critiquait rudement le grand exilé auquel d’ailleurs, dans sa dernière chronique de décembre 2015, Kamel Daoud rend un hommage vibrant, célébrant la hauteur éthique de son combat à distance.


Alors pourquoi me sentir concerné, aujourd'hui, par les mots de Semiane et Daoud alors que jamais je n'ai été confronté au “marché de la mort” ni contraint de mener ma vie autrement que cela me chantait ?

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Parce que la parole fragmentée et avilie, émiettée en nébuleuses d'opinions et de positionnements aussi vainement pacifistes que bellicistes, marque aussi le monde atomisé dans lequel nous vivons, où tel président américain à la raison vacillante prétend que la vérité ne sera que ce qu'il décidera qu'elle est, poil au nez.
Ce que rappelle Sid Ahmed Semiane à propos de son compère Kamel Daoud, de plus en plus vilipendé et même menace de mort, c'est que celui-ci n'aura cessé vingt ans durant de “créer de la pensée quotidiennement” et de “créer du sens” dans un monde apparemment vide de sens et d'autre substance que celle de la pensée unique.


Or Kamel Daoud n'est pas que le contempteur révolté de celle- ci: diagnosticien du présent, au sens où l'entendait un Michel Foucault, il incarne aussi le quêteur actif et réactif d'une société affranchie de toutes les "”valeurs-boulets qui peuvent empêcher de penser librement ", et cela sera lourd de conséquences dans un pays "engoncé dans la mythologie du passé” où le ressentiment anticolonialiste incessamment recyclé n'est guère plus libérateur que la soumission islamiste dont l'asservissement de la femme reste l'un des symboles et pierre d'achoppement.


817AWUTxlgL.__BG0,0,0,0_FMpng_AC_UL320_SR170,320_.jpg.pngLe “libéral” Kamel Daoud est devenu suspect numéro un dans son pays (et ailleurs) du fait de l'immense succès international que lui a valu son roman Meursault contre-enquête, au même titre que l'aura été, avant même qu'il ne bronche, le libéral Emmanuel Macron. Or celui-ci m'intéresse, hors de tout positionnement personnel incongru de la part d'un Helvète fédéraliste gauchiste de coeur et libéral d’esprit, par le pari sur l'avenir qu'il représente peut-être (qui peut le dire à part les obsédés du déjà-vu soumis à la pensée binaire?), par delà le sempiternel clivage de la gauche et de la droite et au même titre, à son étage, qu'un Kamel Daoud osant s'affranchir de l'Histoire pour réfléchir au monde de demain.
Kamel Daoud “refuse d'être otage de l'histoire coloniale quand tout le récit national est tissé autour de cette notion", écrit Semiane . "Nous avons décolonisé un pays, il nous reste à décoloniser l'histoire".
Les chroniques réunies dans Mes indépendances ne sont pas des sermons anti-islamistes pas plus qu'ils ne flattent les tiers-mondistes hors sol, les athées dogmatiques ou les néoconservateurs de tous bords.

En ce qui ne concerne en tout cas, j'y vois d'abord une clairvoyance rare et un aplomb d'un grand courage intellectuel, un sens du détail révélateur accordé a un bonheur inventif de la formule signalant l'écrivain à part entière, surtout: un observateur sérieux, honnête, cultivé, personnel, guère homophobe et point trop macho pour autant, disons humain et sûrement trop humain parfois comme nous tous, etc.

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Dans une chronique parue dans le NewYork Times du 20 novembre 2015, intitulé L'Arabie saoudite, un Daesh qui a réussi, Daoud poursuit sa réflexion amorcée dans plusieurs autres textes percutants visant la “Fatwa Valley”) sur le royaume schizophrène qui arme les terroristes menaçant sa propre survie non sans illustrer l'hypocrisie des dirigeants américains, et ce qu'il dit de La solution par les clowns, en janvier 2016, n'est pas moins conséquent.


“De quoi Donald Trump est-il l'expression ? On lui a trouvé mille sens. Le plus évident est celui de la troisième voie: entre l'illusion Obama et le cauchemar du retour du genre Bush, Trump offre le spectacle, le clown ravageur, ce quelque chose de goinfre et de grossier qui s'apparente à de la malbouffe, la possibilité d'un rire nerveux face à la peur".
À l'instant à ma fenêtre il fait un dimanche tout bleu à 1111 m au-dessus de la mer qui nous sépare et nous unit. Même pas peur, c’est entendu, mais ne fermons pas les yeux...

Kamel Daoud. Mes indépendances , chroniques 2010-2016. Préface de Sud Ahmed Semiane. Actes Sud, 463 p. 2017.

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22/05/2017

L'opéra des gens

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À propos du dernier film de Jean-Stéphane Bron, qui reprend la Bastille en douceur...

Les visions du réel modulées par les films de Jean-Stéphane Bron ont été marquées, dès leurs débuts, par leur mélange singulier d'acuité critique non dogmatique et d'empathie profonde, traduit en langage de cinéma vif et mobile , constamment inventif et sans chichis formels.

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De Connu de nos services (sur la surveillance des contestataires lausannois par un inspecteur localement légendaire) à Blocher (portrait rapproché du milliardaire national-populiste suisse) , en passant par les deux films majeurs que représentent Le génie helvétique (dans les coulisses du parlement) et Cleveland contre Wall Street (formidable docu-fiction sur les retombées de la crise américaine des subprimes), Bron n'a cessé d'exercer un regard d'investigation dont l'un des mérites est de laisser parler les faits sans les orienter dans un sens édifiant.
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Cette position, fondée sur l'honnêteté plus que sur la prudence ou le cynisme, lui a parfois été reprochée par ceux qui attendent une conclusion à tout exposé des faits, notamment à propos de Blocher que le réalisateur s'abstient de condamner explicitement.

L'on n'aura rien dit au demeurant, ni rien compris au cinéma de Bron en le classant ni-de-gauche-ni-de-droite, dans la mesure ou ce qui l'intéresse, nullement étranger à la politique, interroge la complexité du réel dont la vie sociale et politique est tissée, mais du côté des gens.

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C'est plus manifeste que jamais dans L'Opéra, dernier film de Jean-Stéphane Bron qui n'est pas seulement un documentaire sur l'Opéra Bastille et un aperçu de ses coulisses et des multiples aspects artistiques ou artisanaux, techniques ou administratifs de sa grande machinerie, mais tout cela et plus encore : un portait de groupe à visage humain et une belle chronique de vrai cinéma.
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ob_2610a5_aonp2017-02.jpgCôté portraits, l'on suit les vacations de tout ce microcosme de la base au sommet: des buanderies où se lavent et repassent les costumes de Mesdames et Messieurs les chanteurs et danseurs, à la salle de réunion ou le patron Stéphane Lissner parle programme et budget avec ses collaborateurs, en passant par la salle d'audition ou un jeune baryton russe est entendu pour l'octroi d'une bourse et par la loge accueillant le président Hollande à une première, entre tant d'autres lieux et moments forts tel le lendemain de l'attentat au Bataclan, etc.
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On voit une petite classe d'ados accorder leurs violons et violoncelles en vue d'un concert en fin de film; on voit des "modulants" râler contre leurs conditions de travail; on voit une danseuse s'effondrant à bout de souffle après un solo; on voit débarquer un chanteur autrichien remplaçant au pied levé un maître chanteur indisposé ; on voit une régisseuse fredonner par cœur en coulisse la partition de Wagner sans cesser d’actionner ses manettes; on voit un taureau qui ne semble pas ébranlé par la docécacophonie de Schönberg ; on voit le chœur en répétition ou à l'essayage des chapeaux; on voit le jeune Mikhaïl Timoschenko en admiration devant un vieux routier baryton de renom probablement mondial; on voit ce que deux ou vingt ou deux cents caméras (c'est le montage champion qui fait illusion) font se succéder sous nos yeux en contrepoint constant, avec une bande-son canon à l'avenant...

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Petite réserve : un minimum de précisions ne gâcherait rien pour préciser qui est qui et qui fait quoi, où le titre du fragment joué à tel ou tel moment, mais le kaléidoscope humain, les tranches de vie, le patchwork d'images signifiantes, le "concert" de tout ça se passe finalement de sous-titres selon la même éthique-esthétique de Jean-Stéphane Bron consistant à montrer sans chercher (forcément) à démontrer...

20/05/2017

Retournement au père

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Par delà les eaux sombres et le monument idéalisé, Metin Arditi part à la rencontre d’un père par trop adulé, que ses défauts révélés rendent plus vrai. Livre limpide et dense que Mon père sur mes épaules, où chacun se retrouvera...


Une paix à trop bon compte…
Je ne sais plus qui disait que la qualité d'une personne pouvait s'évaluer à la façon dont elle parle de ceux qui lui ont donné le jour, mais c'est à cela que j'ai pensé dès les premières pages du nouveau livre, aussi dense qu'elliptique, lucide et sensible à la fois, que Metin Arditi a consacré aux rapports qu'il a entretenus avec ses père et mère, marqués par les intermittences de onze ans d'internat et parfois problématiques du fait de la très forte personnalité du père.
Vingt ans après la mort de celui-ci, le fils constate que, malgré sa conviction un peu convenue d'avoir eu un père formidable, bien des souvenirs cuisants lui restent de leurs relations altérées par une non-reconnaissance douloureuse.
Plus grave, dans un registre ne relevant pas de la sensibilité personnelle ou de l'affectivité : le désaccord profond opposant le père , socialiste en sa jeunesse et se réclamant de la gauche en dépit de sa réussite sociale, mais défendant en fin de vie la politique israélienne contre les Palestiniens, et le fils considérant celle-ci comme la négation même des principes d'humanité.
Le retournement au mort
Si le récit de Metin Arditi aborde des questions fondamentales, c'est à touches fines qu'il se développe en s'inspirant initialement d'un très beau rituel malgache. À l'enseigne de la « famadihana », cette tradition dite aussi du « retournement aux morts » et toujours pratiquée sur les hauts plateaux de Madagascar, consiste à exhumer les morts des années après leur décès, à en laver les os et à les parer de linceuls neufs au cours de journées festives réunissant les familles et leurs proches, d'invoquer la bénédiction des défunts et de les ramener en terre en proclamant leur sagesse d'Anciens.
Ainsi l'écrivain entreprend-il à son tour d'exhumer ses souvenirs et de les nettoyer comme des os parfois malpropres ( de vrais petits « salopards » de souvenirs…) au cours d'un processus amorcé dans le train de Zurich qui le conduira jusqu'aux Grisons pour son travail de "retournement".


Chassé du paradis
De son enfance plutôt choyée jusqu'au tournant de sa septième année, Metin Arditi fait un tableau aux couleurs et aux parfums orientaux, entre une gouvernante autrichienne très catholique (la brave Mamimika qui n'enseignera le Notre-Père qu'avec l'assentiment de Monsieur, lequel le lui accorde en trouvant la prière « très bien », à l’étonnement de son rejeton qui vit alors son premier « bonheur d'admirer »… où l'on voit par ailleurs que le syncrétisme culturel et religieux du Turchetto est de bonne source.
Au cœur de cette enfance lumineuse pour l'essentiel, malgré l'ombre d'un deuil familial jamais exorcisé (la mort de la fille aînée avant ses deux ans), l'image d'un champ de coquelicots et du fiston juché sur les épaules de son héros fait alors figure de symbole édénique.


929643006_MML.jpg« Loin des bras »
La déchirure sera cependant vécue comme une chute, au sens biblique, avec l'exil en terre vaudoise, à Paudex, en internat pour gosses de riches, dès sept ans et pas question de Skype quotidien: on est en 1952 et le père l'a ordonné en allemand : Kopf hoch!
Mais puni de quoi par Dieu-le-Père ? De rien puisque c'est « pour son bien ». Et d’ailleurs les fils à papa ont-ils le droit de se plaindre ? Hélas le cœur et les âmes sensibles (voir ce pourri-gâté de Marcel Proust ) ne sont pas à l'abri de l'angoisse affective, même avec des parents aimants comme ceux de Metin.
Au demeurant, celui-ci avoue qu'ils ne lui manquent pas tant que ça, quitte à leur faire fête quand ils se pointent. Cependant un grave accident et un séjour à l'hôpital provoqueront la venue en catastrophe du père qui n'aura de cesse de voir son fils, hier en morceaux et dûment rafistolé, « faire ses selles » après ne s'être soucié pendant des années que de ses notes scolaires, au point de scandaliser la petite amie du garçon - une certaine Géraldine Chaplin...


Reconnaissance tardive
Ce qui pèse au souvenir du fils n'est pas de ne pas avoir été aimé de son père, mais d'avoir attendu le moindre signe d'estime de sa part, jusqu'au tournant de la cinquantaine, alors que tous ses efforts et sa brillante carrière ne visaient qu'à lui plaire. Or, par delà le ressentiment, la réserve orgueilleuse, plus ou moins narcissique ou jalouse du père est expliquée, sinon justifiée, par la propre trajectoire de ce personnage d'exception, issu de milieu très modeste, devenu l'un des chefs des jeunes socialistes autrichiens avant de diriger une florissante affaire d'importation en ne cessant de sillonner l'Europe et d'en imposer à tous par son intelligence et sa sagesse pragmatique.


Le héros et son ombre
N'empêche: le grand homme en puissance (ses proches l'auront comparé à un Ben Gourion) avait ses failles, non exempt de mesquinerie égocentrique ou d'autoritarisme borné. Très intéressant, le portrait de Juif de gauche (qu'un Jean Ziegler estimait fort) recommandant à son fils de respecter les Allemands et clamant sa vénération du travail, mais infoutu de reconnaître les mérites de son fils (une vague grimace quand celui-ci lui annonce sa nomination de prof à l'EPFL après de brillantes études et autant de succès dans les affaires, incarne en somme le self made man typique d'une génération de fondateurs aussi jaloux que méritants. Du moins le fils le défendra-t-il toujours devant les autres, quitte à lui « nettoyer les os » avant une déclaration d'amour finale.


Unknown-1.jpegL’amour plus fort, etc.
C'est en effet un livre d'amour que Mon père sur mes épaules, qui ne dégage en rien l'espèce d'effroi compulsif de l'emblématique Lettre au père de Kafka, mais une tendresse nourrie de tous les détails de la vie, que module une langue limpide et vibrante. Metin Arditi n'a certes pas le génie visionnaire ni les abrupts névrotiques de Kafka, mais l'honnête homme qu'il incarne nous parle bel et bien en écrivain, et son retournement personnel implique le lecteur à chaque page quand bien même son vécu serait tout différent.
La devise d'un Georges Simenon était « comprendre , ne pas juger », mais la Lettre à ma mère du grand romancier multiplie bel et bien ce qu'on pourrait dire des jugements, et parfois vifs voire terribles, qui ont pourtant la vertu de « laver les os » et de retourner au mort pour mieux le comprendre. De la même façon, Metin Arditi taxe son père de lâcheté après qu'un notable israélien eut mouché son fils indigné par la politique d'occupation et de colonisation de l'Etat d’Israël. Or le jugement personnel importe bien moins, en l'occurrence, que la remise en cause d'une politique inhumaine défendue par un groupe de gens trahissant leurs idéaux de jeunesse. Plus que jugement, voici le constat nuancé, prélude à la paix des braves : « Un homme d’une immense sagesse. Grand stratège. Mais aussi faible. Habile et manipulateur »…
Quant à la part de l'écrivain, voire du romancier elle tient à la façon subtile, souvent nuancée d'humour, de laisser flotter un certain mystère autour de certains faits (les pleurs paternels au téléphone, un soir, sans raison apparente) ou de ne pas moraliser ou conclure à trop bon compte.


Son père lui ayant recommandé - comme à un tout jeune homme alors qu'il a passé la cinquantaine ! - de se montrer « droit, intègre et surtout humble », l’auteur a la malice de se questionner sur sa propre humilité, avant de conclure par une fable qui en dit long sur le quant-à-soi mâle, frisant le cynisme, des pères dominateurs, à la fois bâtisseurs et écrabouilleurs sur les bords, dont on peut sourire post mortem en évitant possiblement de les subir de leur vivant.
Au mythe freudien de la pulsion de meurtre du père par le fils, l'on pourrait alors opposer la réalité du patriarche s'inquiétant « à mort » de voir son fils le remplacer bientôt, et ainsi de suite, et va ! comme disent les conteurs orientaux.


Metin Arditi. Mon père sur mes épaules. Grasset, 167 p.